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Compendium 2000 des programmes correctionnels efficaces

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CHAPITRE 13

Le traitement en violence familiale dans les milieux correctionnels

LYNN STEWART, JIM HILL et JANICE CRIPPS1


Ce chapitre offre un bref survol des questions liées au traitement en violence conjugale. L’accent sera mis tout spécialement sur l’évaluation et le traitement des délinquants qui ont commis des actes de violence à l’endroit de leur conjointe. Après avoir brièvement décrit l’éventail des comportements de violence et les statistiques sur la fréquence de la violence conjugale au Canada, nous examinerons des modèles d’intervention basés sur la théorie. L’analyse portera ensuite sur les facteurs thérapeutiques liés à des objectifs de traitement convenables, les caractéristiques des thérapeutes et des délinquants et d’autres aspects de la réceptivité. Nous incluons une courte section sur des questions de traitement propres aux délinquants autochtones. Nous examinons également les questions de l’évaluation, en nous attachant aux évaluations préalable et postérieure au traitement. Enfin, nous passons en revue les écrits sur l’issue du traitement et discutons de certains des problèmes liés à l’évaluation des programmes dans ce domaine.

ENVERGURE ET NATURE DU PROBLÈME

Les statistiques officielles traduisent une sous-estimation de la fréquence véritable de la violence familiale. Pour diverses raisons, comme la crainte de représailles, la peur que les services sociaux ne leur prennent leurs enfants et l’absence d’un logement d’appoint, beaucoup de victimes ne signalent pas les incidents de violence. Certaines ne se rendent tout simplement pas compte de l’illégalité des voies de fait contre le conjoint. Néanmoins, les taux officiels sont suffisamment élevés pour prouver que la violence conjugale constitue un grave problème au Canada. En 1997, 22 254 incidents de violence conjugale ont été signalés (Fitzgerald, 1999). Dans 88 % de ces cas, la victime était une femme. Bien que les enquêtes générales aient porté uniquement sur les couples hétérosexuels, plusieurs études de portée restreinte ont révélé que la violence était répandue également dans les relations homosexuelles (Lockhart et al., 1994; Waldner-Haugrud & Gratch, 1997).

Les délinquants afficheraient des taux particulièrement élevés d’actes de violence familiale. Un examen des dossiers a révélé que 27 % des délinquants sous responsabilité fédérale qui avaient vécu dans une relation conjugale avaient été violents envers une femme au moins une fois (Robinson & Taylor, 1995). Une enquête plus récente effectuée auprès des délinquants sous responsabilité fédérale évalués à l’admission a montré que le dossier de 40 % d’entre eux incluait des indices de violence à l’endroit d’un conjoint nécessitant une évaluation plus approfondie. Parmi ces derniers, 82 % semblaient présenter un risque élevé ou moyen de continuer à être violents (Kropp, 1998). Les indicateurs de risque de violence familiale comme les antécédents criminels, lesantécédents de violence, l’abus d’alcool, un faible niveau de scolarité, un taux élevé de chômage, la violence dans la famille d’origine et un trouble de la personnalité (Dutton & Hart, 1993) sont caractéristiques d’un pourcentage élevé de délinquants sous responsabilité fédérale. Par exemple, 80 % des délinquants sous responsabilité fédérale ont commis une infraction avec violence, 61 % ont des antécédents d’abus d’alcool, 70 % ne satisfont pas aux exigences pour leur niveau de scolarité et 71 % ont des antécédents de travail instables (Johnson & Grant, 1998).

Les comportements de violence appartiennent à trois grandes catégories : la violence physique, la violence sexuelle et la violence psychologique/émotive. La violence physique dans le contexte d’une relation est définie comme toute forme de violence physique à l’endroit d’un(e) conjoint(e). En 1997, environ 74 % des voies de fait commises contre la conjointe consistaient en voies de fait ordinaires et 14 %, en voies de fait causant des lésions corporelles ou en voies de fait graves (Statistique Canada, 1999). Contraire-ment à ce que l’on constate pour les autres formes de violence conjugale, dans les cas de voies de fait causant des lésions corporelles ou de voies de fait graves, les victimes tendent à être des hommes, peut-être parce que les femmes utilisent des armes pour contrer la force physique supérieure de leur partenaire. Toutefois, les taux d’homicide au Canada indiquent que la violence chez les hommes est plus portée à entraîner le décès d’une femme. Entre 1978 et 1997, 1 472 femmes ont été tuées par leur mari, tandis que 442 maris ont été tués par leur femme, ce qui donne un ratio de 3,3 à 1. Notons que, pour la période 1991 à 1997, il y avait des antécédents signalés de violence conjugale dans 56 % des cas d’homicide d’un conjoint. Dans 38 % de ces cas, il y avait également eu consommation d’alcool.

La violence sexuelle à l’endroit d’un conjoint consiste ordinairement dans le fait d’obliger la victime à accomplir des actes sexuels contre sa volonté ou à s’en prendre physiquement aux parties sexuelles du corps de la victime. Pour diverses raisons, il est difficile de déterminer l’étendue de la violence sexuelle dans les relations. Premièrement, la relation entre le délinquant et la victime n’est ordinairement pas notée après des accusations d’infractions de nature sexuelle. Deuxièmement, le secret qui entoure les infractions sexuelles et la violence conjugale a pour effet de diminuer le taux de violence sexuelle signalée dans des relations. Statistique Canada (1999) a inclus les agressions sexuelles dans la catégorie «Autres infractions avec violence», qui, en 1997, correspondaient à 5 % des infractions.

La violence émotive ou psychologique est une vaste catégorie qui comporte l’exercice d’un contrôle sur la victime par des moyens verbaux ou la création d’une atmosphère de peur. Elle englobe essentiellement toutes les manifestations de violence qui n’incluent pas de contacts physiques et elle est considérée comme un élément de toutes les sortes de violence conjugale. Une forme de violence psychologique qui est désormais considérée comme un acte criminel est le harcèlement criminel. En 1997, 7 % de tous les incidents de violenceconjugale signalés à la police consistaient en un harcèlement criminel. Il est également question dans la littérature de plusieurs autres formes de violence : la violence économique (le fait d’encourager la dépendance économique ou d’en abuser), l’isolement (fait de contrôler ou de limiter le réseau de soutien de la victime) et la violence spirituelle (fait de ridiculiser les croyances spirituelles ou culturelles de la victime ou d’en abuser). Bien qu’il s’agisse de facteurs importants à examiner dans les cas de violence conjugale, ils sont souvent inclus dans le groupe général de la violence émotive ou psychologique.

JUSTIFICATION DU TRAITEMENT DES AUTEURS D’ACTES DE VIOLENCE

La violence familiale a des retombées dommageables et coûteuses sur la collectivité et des conséquences directes et parfois tragiques sur la vie du conjoint et des enfants. D’après l’enquête nationale sur la violence faite aux femmes, 45 % des femmes qui ont été victimes de violence ont été blessées, et 43 % d’entre elles ont eu besoin de soins médicaux. Cinquante-deux pour cent de ces femmes ont dû s’absenter de leur travail en raison de leurs blessures (Statistique Canada, 1993). Selon Statistique Canada, les coûts en matière de santé pour les blessures et les problèmes de santé chroniques attribuables à la violence s’élèvent à un milliard de dollars par année (Day, 1994). Parmi les victimes de violence familiale, on constate un accroissement des maladies psychosomatiques, de l’abus d’alcool et de drogues. Les Services de police consacrent également énormément de temps à des interventions dans des situations de violence familiale. Levens et Dutton (1980) ont codé des appels enregistrés faits aux Services de police de Vancouver et constaté que 13,5 % de ces appels portaient expressément sur des disputes entre mari et femme.

Dans le quart des voies de fait commises contre des enfants, les suspects sont des membres de la famille. Le père est l’agresseur dans la majorité des cas de violence physique (71 %) et il est aussi le principal auteur des actes de violence sexuelle (97 %). Les membres de la famille sont responsables de 76 % de tous les homicides d’enfants. Dans 28 % des cas, il y avait des antécédents connus de violence familiale. Les enfants sont également les victimes indirectes de la violence familiale du fait qu’ils en sont témoins. On estime que dans 80 % à 90 % des cas, les enfants sont au courant de la violence à l’endroit de leur mère, même s’ils n’observent pas directement l’acte d’agression (Statistique Canada, 1999). Dans une analyse récente servant à comparer les enfants qui avaient, souvent, parfois et rarement, été témoins de violence à des enfants qui n’avaient jamais été témoins de violence les auteurs ont constaté que ceux qui avaient été témoins d’actes de violence étaient plus susceptibles de manifester des conduites comme un trouble du comportement ou une agression physique, un trouble émotif et une agression indirecte, et de commettre des infractions contre les biens. Dans leur analyse récente de la littérature, Cunningham et al. (1998) ont fait observer que les enfants témoins de violence étaient souvent exposés à un risque de blessure et de traumatisme émotif, en plus d’avoir des difficulté à l’école; lorsqu’ils atteignent l’âge adulte, leur propre famille est souvent caractérisée par un manque de communication parent-enfant. Suddermann et Jaffe (1999) ont fait observer que, sur le plan comportemental, les enfants témoins de violence deviennent souvent agressifs, indisciplinés, irritables et facilement colériques. Ils ont également noté des problèmes psychologiques comme l’angoisse, la dépression, le repli sur soi, le manque d’estime de soi et un accroissement des plaintes somatiques. Ces enfants peuvent aussi avoir des difficultés sur le plan social à cause des problèmes susmentionnés qui souvent se traduisent par des problèmes à l’école. Dans leur étude d’enfants vivant dans des refuges pour femmes battues, Suddermann et Jaffe ont constaté que 56 % des enfants répondaient aux critères du syndrome de stress post-traumatique et que la plupart présentaient certains symptômes de ce syndrome. Ils ont enfin noté la manifestation de symptômes «subtils», comme une attitude intempestive à l’égard de la résolution de conflits et de la violence à l’endroit des femmes, l’acceptation de la violence dans le contexte d’une relation, une hypersensibilité aux problèmes à la maison et une tendance à se blâmer.

Les hommes qui ont été témoins de violence dans leur enfance présentent un risque accru de commettre eux-mêmes des actes de violence familiale tandis que les femmes qui en ont été témoins dans leur enfance sont plus susceptibles de devenir des victimes. Straus, Gelles et Steinmetz (1980) ont constaté que les hommes qui avaient été témoins d’actes de violence contre l’épouse dans leur famille d’origine avaient des taux d’agression trois fois plus élevés que ceux qui n’avaient pas été victimes de violence. Les enfants inclus dans cette étude qui avaient été à la fois témoins et victimes d’actes de violence étaient deux fois plus susceptibles de signaler un incident de violence conjugale durant l’année visée par l’étude que les autres (1 sur 3). Il est donc clair qu’une intervention efficace axée sur le problème de la violence familiale permettrait de réduire les coûts pour les personnes concernées et la société, ainsi que pour la prochaine génération en brisant le cycle de la violence familiale transmise de génération en génération.

MODÈLES DE TRAITEMENT BASÉS SUR LA THÉORIE

Un certain nombre de modèles théoriques ont été proposés pour expliquer le comportement de violence des hommes. Les explications sociologiques et sociobiologiques fournissent des analyses générales des réactions d’origine culturelle ou génétique des hommes violents sans toutefois indiquer comment intervenir sur le plan clinique auprès de ces hommes. Les explications médicales et biologiques fournissent des preuves de liens entre la violence et des lésions cérébrales qui semblent indiquer l’opportunité de recourir à des interventions médicales ou cliniques spécifiques pour un nombre restreint d’hommes violents qui présentent ces troubles.

Depuis la fin des années 1970, le modèle féministe est l’explication théorique qui a eu le plus d’incidence sur la conception des programmes d’intervention généraux axés sur les agresseurs et les victimes de la violence familiale. D’après cette approche, le déséquilibre de forces sur les plans social et politique entre hommes et femmes est la principale raison pour laquelle les hommes usent de violence à l’égard des femmes. Selon cette thèse, la structure des sociétés patriarcales encourage les hommes à s’arroger le droit d’exercer un pouvoir et un contrôle sur leur famille. Ce sentiment de droit justifie leur recours à diverses tactiques comme le contrôle économique, le recours ou la menace de recourir à la violence physique ou sexuelle et des tactiques psychologiques pour faire en sorte que le déséquilibre de forces continue à pencher en leur faveur. Au Canada, les démarches menées par les groupes de femmes en faveur des femmes et des enfants qui ont été victimes de la violence des hommes ont contribué à sensibiliser davantage le public au problème, à favoriser la création et le financement de services destinés aux victimes de violence familiale et à susciter une plus grande sensibilité en ce qui concerne le traitement de ces cas dans le système de justice pénale. À l’échelle internationale, l’analyse féministe a contribué à l’établissement d’organisations qui s’occupent des inégalités générales entre hommes et femmes existant dans nombre de sociétés. Les programmes de traitement à orientation féministe destinés aux victimes de violence familiale visent à faire reconnaître aux femmes leur pouvoir d’action et à analyser la dynamique du pouvoir. Le traitement Duluth est l’exemple le plus marquant de ce modèle en ce qui concerne le traitement des hommes agresseurs (Pence & Paymar, 1993). Leur analyse des tactiques employées par les hommes violents et de l’attitude de ces derniers à l’égard de leur conjoint (la roue du pouvoir et du contrôle) et l’importance attachée à l’acquisition de stratégies égalitaires et non violentes qui peuvent être appliquées dans le contexte des relations (la roue de l’égalité) constituent désormais des composantes essentielles de la plupart des programmes de traitement destinés aux hommes violents.

Toutefois, il existe peu de recherches sur le fondement théorique de cette approche et d’ouvrages sur l’issue du traitement dans le contexte de programmes purement féministes. Sugarman et Frankle (1996) ont conclu leur méta-analyse de 29 études sur la violence familiale en disant qu’il n’y avait guère d’appui pour la composante idéologique de la thèse patriarcale des voies de fait contre l’épouse. Ces auteurs ont constaté que, contrairement à ce qu’on affirme en théorie féministe, les maris violents étaient plus susceptibles d’avoir un schème de pensée général «non différencié», c’est-à-dire de ne pas adhérer à des stéréotypes sexuels rigides, leur attitude à l’égard des femmes n’étant pas différente de celle des maris non violents. La thèse féministe de la violence familiale a aussi été critiquée parce qu’elle n’explique pas le taux élevé de violence dans les relations homosexuelles et les cas de violence commise par les femmes contre des hommes. Qui plus est, les programmes de traitement destinés aux hommes violents qui sont à forte teneur féministe et qui suivent une approche accusatoire dans leur intervention auprès des participants contribueraient aux taux élevés d’attrition constatés sur le terrain. Malgré la contribution importante que la thèse féministe a faite à l’amélioration des services destinés aux femmes et à la reconnaissance du rôle que jouent les disparités politiques et économiques dans la violence familiale, on ne s’étonnera pas de constater qu’une explication basée sur un seul facteur ne puisse expliquer pleinement des phénomènes sociaux complexes ou que les programmes de traitement basés sur cette explication ne puissent se montrer clairement efficaces.

Une seconde orientation théorique qui a éclairé les inter-ventions auprès des hommes agresseurs et des enfants victimes de violence est celle de l’apprentissage social. La violence familiale est considérée, sous cet angle, comme un comportement appris par l’imitation de modèles observés durant l’enfance et dans la société en général. Selon cette thèse, les contacts, au foyer et dans la culture populaire, avec des modèles de violence augmentent le risque qu’un enfant devienne violent dans ses relations à l’âge adulte. L’intervention basée sur ce modèle minimise la contribution de la psychopathologie individuelle à l’établissement de comportements de violence et cible plutôt les réponses mal adaptées des agresseurs à des situations et événements pour leur réapprendre des réactions cognitives et comporte-mentales prosociales. Des preuves de la transmission des comportements de violence d’une génération à l’autre semblent appuyer sur le plan empirique ce modèle théorique. Celui-ci n’explique toutefois pas le fait que la plupart des garçons exposés à des modèles de violence ne deviennent pas eux-mêmes violents à l’âge adulte. Kaufman et Zigler (cités dans Cunningham et al., 1998) signalent une probabilité réduite de violence chez les adultes qui, tout en ayant été témoins de violence durant l’enfance, ont joui de l’amour et de l’appui d’au moins un des deux parents, vivaient dans une relation d’adultes aimants, reconnaissaient avoir été témoins de violence et étaient déterminés à ne pas être violents dans leurs propres relations.

Les modèles explicatifs complets sont multidimensionnels et incluent une analyse de l’interaction des facteurs qui contribuent à la violence familiale. Comme le traitement pluridisciplinaire semble être un moyen efficace de réduire la récidive criminelle, il est raisonnable de conclure que les programmes de traitement visant à réduire la violence dans les relations parmi des délinquants doivent aussi faire entrer en ligne de compte la complexité des causes du problème en agissant sur les nombreux facteurs dont on a démontré la contribution empirique à un comportement de violence.

Le modèle écologique décrit par Dutton (1995), selon lequel la violence familiale est un problème à sources multiples, influence l’approche de traitement théorique adoptée par le Service correctionnel du Canada. Dérivé des travaux des psychologues spécialistes du développement et des éthologues, le modèle fournit une explication exhaustive de la violence dans des relations d’intimité. Il fait entrer en ligne de compte les interactions entre le contexte social général, les caractéristiques intrapsychiques de l’agresseur et le contexte interpersonnel.

Le modèle souligne aussi les cibles qu’il faut viser pour traiter les auteurs d’actes de violence familiale. Il distingue quatre niveaux de contextes sociaux qui s’influencent réciproquement.

  1. Le macrosystème. Le premier niveau englobe les attitudes et convictions générales qui prévalent dans la culture au sujet des voies de fait contre l’épouse. Signalons, par exemple, l’influence du patriarcat et des prescriptions sociales et culturelles qui encouragent l’agression des hommes et leur pouvoir et contrôle sur les femmes.
  2. L’exosystème. Ce niveau correspond aux structures sociales qui influent sur le contexte immédiat de la violence. Il englobe, par exemple, les groupes de travail, les amitiés ou autres groupes qui font le lien entre la famille et la culture en général. Le stress au travail et l’absence de soutien social peuvent augmenter le risque de violence familiale. La fréquentation d’hommes qui appuient la violence à l’endroit des femmes augmente aussi le risque de violence dans leurs relations intimes.
  3. Le microsystème. Ce troisième niveau correspond à l’unité familiale ou à l’environnement immédiat de la violence. Il inclut le degré de conflit au sein de l’unité familiale, les facteurs qui ont mené à la violence et les conséquences de celle-ci.
  4. Le niveau ontogénétique. Ce dernier niveau correspond à l’élément individuel. Comme exemples des facteurs individuels liés à la violence familiale, signalons le développe-ment de l’agresseur, son expérience éventuelle de la violence et de la négligence dans l’enfance, son contact avec des modèles de violence, son degré d’empathie, sa capacité à maîtriser ses émotions, sa réaction aux conflits et l’angoisse que suscitent en lui des changements dans une relation. Le contact avec des éléments des niveaux antérieurs influe sur la réponse individuelle.

TRAITEMENT EFFICACE DES DÉLINQUANTS MALTRAITANTS

Une intervention efficace doit reposer sur un modèle théorique exhaustif qui précise les objectifs du traitement afin d’agir sur les facteurs multiples qui influent sur la violence dans une relation. En ce qui concerne les délinquants maltraitants, nous croyons que l’intervention doit présenter les caractéristiques générales propres aux programmes correctionnels les plus efficaces pour réduire la récidive. D’après les méta-analyses et les examens théoriques, l’approche cognitivo-comportementale constitue la méthode de traitement la plus efficace pour réduire la récidive criminelle (Lipton, 1998; Lösel, 1995; Andrews & Bonta, 1994). Peu d’auteurs ont étudié les résultats des démarches de traitement axées sur la violence familiale au sein des populations de criminels, mais une étude appuyait l’approche cognitivo-comportementale plutôt que l’approche psychodynamique et axée sur le processus pour les agresseurs antisociaux (Saunders, 1996). En outre, des méta-analyses ont révélé que les programmes correctionnels sont plus efficaces si : 

  • ils sont structurés et bien ciblés, comportent des composantes de traitement multiples, visent le perfectionnement d’habiletés (sociales, scolaires et professionnelles) et utilisent des méthodes comportementales et cognitivo-comportementales (comportant des renforcements pour des comportements manifestes et clairement identifiés) plutôt que des méthodes de counseling non directives axées sur la connaissance de soi, l’estime de soi ou la divulgation;
  • ils comportent des contacts utiles et constructifs entre le personnel de traitement et les participants (Sherman et al., 1997);
  • l’intégrité du traitement est surveillée pour éviter qu’on ne s’écarte du programme et pour faire en sorte que les prestataires de services aient reçu la formation voulue dans la technique employée;
  • les programmes visent des objectifs de traitement qui sont des facteurs dynamiques liés au risque (dans ce cas, les attitudes et les compétences, la toxicomanie entrant aussi en ligne de compte);
  • on a recours à des interventions basées sur des approches actives et participatives, comme le jeu de rôles, plutôt que des exposés didactiques passifs;
  • l’accent est mis non seulement sur le comportement inadapté des clients mais aussi sur le remplacement de celui-ci par un comportement prosocial;
  • on prévoit une transition entre les programmes offerts en établissement et les programmes dans la collectivité, après la mise en liberté;
  • on assure le suivi en utilisant des indicateurs comportementaux des résultats escomptés;
  • on utilise l’information basée sur le suivi postérieur au traitement pour modifier au besoin le programme.2

(Reproduit en partie de Cunningham et al., 1998)

Le but premier d’un programme de lutte contre la violence dans les relations est l’élimination de toutes les formes de comportement violent par les délinquants contre leur partenaire intime. Il s’agit de réduire la violence physique, sexuelle, émotive, psychologique et financière à l’endroit des partenaires intimes. Même si la plupart des programmes de lutte contre la violence familiale n’incluent pas de séances spécifiques sur les responsabilités parentales ou la prévention de la violence à l’endroit des aînés, un but secondaire de la plupart des programmes est l’élimination de tout comportement de violence au sein de la famille. Les buts intermédiaires sont les suivants : 

  • aider les agresseurs à comprendre les facteurs liés à la violence;
  • les sensibiliser à l’éventail des attitudes et des comportements de violence à l’endroit de leur conjoint et de leurs enfants ainsi qu’aux effets négatifs de ces attitudes et comportements dans des relations;
  • remplacer les attitudes et comportements de violence par des attitudes et comportements non violents.
  • susciter un sentiment de responsabilité pour les comportements de violence;

Certains auteurs soutiennent que l’intervention doit aussi améliorer le bien-être des survivants et des enfants (Tolman & Edleson, 1995).

Les principaux objectifs du changement dans le contexte d’une intervention cognitivo-comportementale destinée aux agresseurs sont les suivants : 

  • Les attitudes et convictions irrationnelles ou déformées qui influent sur la manière d’évaluer la situation ou qui permet-tent à l’agresseur de nier ou de réduire sa responsabilité pour son comportement de violence. Les techniques cognitivocomportementales servent à apprendre aux participants à analyser leurs modes de penser puis à changer les fondements, hypothèses et attitudes qui les sous-tendent (Edleson, 1996). Après que les participants ont appris à reconnaître les convictions à l’origine d’un comportement sexiste et de violence, on leur présente des convictions, actions et comportements de rechange. Comme exemples de modes de penser déformés, signalons des images de la masculinité qui exigent que les hommes contrôlent la vie familiale, des attitudes qui poussent à humilier et agresser des femmes, des attributions hostiles selon lesquelles des situations neutres exigent une réaction d’agression et un mode de penser irréaliste selon lequel tous les aspects d’une relation doivent se dérouler d’une manière précise.
  • Les réactions émotives fortes qui aboutissent à l’agression envers le conjoint. Beaucoup de programmes sont centrés sur la colère ou l’excitation de l’agresseur. On a constaté que la colère et l’hostilité dirigées contre le conjoint plutôt que la colère généralisée permettraient de prévoir la violence dans les relations (Boyle & Vivian, 1996). Les participants apprennent à surveiller leur niveau d’excitation et à reconnaître les indices d’une réaction de colère dans leurs relations. Ils apprennent ensuite à appliquer des techniques de maîtrise de la colère ou de l’excitation comme la relaxation, l’autopersuasion et le recadrage. Durant ce processus, ils apprennent à maîtriser leur comportement en contrôlant leur niveau d’excitation. Ces techniques peuvent également être utilisées pour surveiller et maîtriser d’autres émotions fortes liées à la violence dans les relations comme la dépression, la jalousie et l’angoisse suscitée par la fin d’une relation.
  • Les déficiences. Les programmes efficaces aident également les participants à remédier aux déficiences dans le domaine des habiletés cognitives, d’adaptation et sociales qui sont nécessaires pour composer avec des émotions fortes et le conflit ou pour forger des modes de relations non violents et plus sains. Les habiletés cognitives qui contribuent à un changement de comportement incluent la résolution prosociale de problèmes, la capacité à prévoir les conséquences positives et négatives d’actions et la restructuration d’un mode de penser déficient. Chez les délinquants à risque ou à besoins élevés, il peut aussi falloir s’occuper de déficiences dans les habiletés sociales. L’apprentissage de stratégies efficaces de communication et de résolution de conflits réduit le risque d’agressions futures et augmente la possibilité de créer des relations constructives.
  • Les problèmes d’autocontrôle. Depuis le milieu des années 1980, on enseigne aux délinquants, dans le cadre de pro-grammes correctionnels, à prévoir des situations difficiles et à se prémunir contre des expériences négatives en appliquant des techniques de prévention des rechutes (Pithers, 1990). Bien qu’il n’existe pas encore un ensemble d’études sur les résultats qui appuient empiriquement l’utilisation d’une composante de prévention de la rechute dans les programmes de traitement correctionnels, cela concorde parfaitement avec une approche systématique de la gestion du risque, surtout comme mo yen de structurer la composante de suivi dans la collectivité. Ce modèle aide le délinquant à reconnaître les facteurs qui ont contribué à son comportement violent et le dirige vers ses ressources internes (sa capacité modifiée à évaluer une situation et les habiletés d’adaptation qu’il a acquises) et vers les ressources externes (réseau de soutien) auxquelles il peut faire appel lorsqu’il fait face à des situations stressantes (à risque élevé). Il est particulièrement important d’assurer un suivi quant à l’application de ces techniques dans la collectivité, lorsque le délinquant a directement accès à des victimes éventuelles.

Pour nombre de délinquants, la violence est associée à une forme de toxicomanie, plus particulièrement à l’abus d’alcool. Il est indispensable, pour offrir des programmes correctionnels efficaces aux agresseurs, de comprendre le rôle de la toxicomanie dans la violence et d’assurer un traitement spécialisé à ceux qui consomment beaucoup de substances intoxicantes ou qui en consomment régulièrement.

On trouvera à l’Annexe A un aperçu du Programme intensif de traitement en violence familiale offert dans des établissements du SCC. Le programme vise à traiter des délinquants à risque élevé et à besoins multiples; il se peut que les délinquants qui présentent un risque moindre n’aient pas besoin de tous les éléments du programme. À notre avis, celui-ci satisfait aux critères d’efficacité des programmes pour délinquants à risque élevé et il vise les objectifs propres à cette population. Nous ne disposons toutefois pas encore de données sur l’efficacité du programme. Le programme a récemment été accrédité par un comité international d’experts.

RÉCEPTIVITÉ

Les agresseurs constituent en général un groupe hétérogène. Ils peuvent différer sensiblement sur les plans du niveau de scolarité, du statut social, du revenu et des attitudes. Certains agresseurs ont un comportement de violence uniquement dans leurs relations intimes. D’autres présentent des déficiences générales qui mènent à la violence dans nombre de contextes. Certains utilisent l’alcool pour son effet désinhibiteur, tandis que d’autres ne le font pas. Certains sont en colère lorsqu’ils sont violents, d’autres restent calmes et utilisent la violence comme un instrument de contrôle. Ces caractéristiques individuelles contribuent aux différences observées entre agresseurs quant aux suites du premier incident de violence. Environ le tiers des hommes qui agressent leur partenaire ne répètent pas leurs actes de violence, qu’ils soient traités ou non (Rosenfeld, 1992). D’autres récidivent malgré les interventions. Le traitement doit donc faire entrer en ligne de compte les caractéristiques des clients. Le traitement convenant à un conjoint violent qui semble posséder des habiletés sociales, est bien instruit et à son aise peut être entièrement différent de celui qu’il faut offrir à l’agresseur aux tendances criminelles et au niveau de fonctionnement inférieur, qui a recours à la violence dans nombre de contextes. Plusieurs chercheurs ont élaboré des typologies des agresseurs (Dutton, 1995, Holtzworth-Monroe & Stuart, 1994; Saunders, 1992; Hamberger, Lohr, Bonge & Tolin, 1996). Ils ont distingué trois profils généraux d’agresseurs : ceux qui sont généralement violents et qui manquent d’empathie (les agresseurs antisociaux), ceux qui sont émotionnelement instables et dépendants (personnalité limite) et ceux qui sont mal à l’aise dans une relation d’intimité mais qui ne sont pas violents en dehors de leurs relations intimes (les agresseurs trop contrôlés qui forment ce qu’on appelle parfois le groupe des agresseurs non pathologiques). Saunders (1996) a montré que des approches de traitement différentielles sont plus efficaces pour certains groupes que pour d’autres. Les agresseurs dépendants et à la personnalité limite réagissent mieux à un groupe de soutien non structuré tandis que les agresseurs antisociaux, toxicomanes et souffrant d’un trouble maniaque réagissent mieux à une approche cognitivo-comportementale féministe plus structurée.

Dans le contexte correctionnel, l’hétérogénéité de la population est moins marquée. Un grand nombre des délinquants sous responsabilité fédérale qui sont dirigés vers un programme de traitement ne purgent, par exemple, pas une peine uniquement pour voies de fait contre leur épouse; généralement, ils ont aussi des antécédents criminels. Les recherches préliminaires semblent indiquer l’existence éventuelle de deux principaux profils : les délinquants généralement violents et à orientation criminelle et ceux qui ont des antécédents particuliers de relations difficiles caractérisées par l’angoisse liée à l’attachement, la jalousie et la dépendance. Nous ne sommes pas encore parvenus à un point, dans l’élaboration de programmes, où nous pouvons déterminer la mesure dans laquelle la méthode de traitement adoptée par le SCC répondra aux besoins des membres des deux groupes, mais il s’agit d’un domaine qu’il faudrait envisager aux étapes ultérieures de l’élaboration des programmes.

Un autre élément de la réceptivité est la volonté de l’agresseur de changer. Dans la plupart des contextes communautaires, les taux d’abandon du traitement sont élevés. Selon Brown, O’Leary et Feldbau (1997), le taux d’abandon des programmes de traitement imposés par les tribunaux se situerait entre 40 % et 60 %; il serait même plus élevé parmi les participants qui se sont présentés spontanément en vue de suivre un traitement. Il est clair que les agresseurs ne sont pas tous également prêts à opérer un changement personnel. Il est vrai qu’un programme de traitement efficace aide l’agresseur à reconnaître qu’il est responsable de sa violence, mais Murray et Baxter (1997) ont aussi discuté de l’effet antithérapeutique d’un mode de counseling conflictuel et accusatoire qui cible constamment la dénégation et la minimisation. Les auteurs recommandent d’appliquer le modèle transthéorique (Prochaska & DiClemente, 1986), qui prévoit l’utilisation de méthodes d’interaction avec les clients. À la première étape, dite de la précontemplation, les agresseurs ne voient pas la nécessité de modifier leur comportement dans des relations; il ne sert à rien de tenter de les faire participer immédiatement à un traitement actif. Des tactiques conflictuelles peuvent accroître leur résistance. Par contre, les techniques de l’entrevue motivationnelle (Miller & Rollnick, 1991) traduisent un esprit de collaboration qui mobilise le client en l’aidant à évaluer les coûts et les avantages d’un change-ment de comportement. Les autres techniques recommandées à cette étape sont l’utilisation de témoignages de personnes qui ont envisagé le traitement, ou encore de films ou de livres qui soulignent les répercussions d’un comportement de violence et l’utilité du changement; la sensibilisation à soi et au problème; la réévaluation de l’environnement, qui aide le client à prendre conscience des répercussions de son problème sur autrui; et d’autres techniques qui encouragent la personne à croire en sa capacité à changer. Toutes ces techniques sont utiles pour inciter les agresseurs, à l’étape de la précontemplation, à envisager un changement personnel (Levesque, 1998). Il peut être utile de prévoir des séances de préparation au traitement en accord avec le modèle transthéorique pour les délinquants qui refusent de participer au traitement.

Un autre facteur primordial quant au résultat du traitement est la qualité de la relation ou de l’alliance fonctionnelle forgée entre le client et le thérapeute ou l’animateur du groupe. Comme nous l’avons déjà signalé, les animateurs les moins efficaces sont ceux qui sont agressifs et autoritaires et qui ont recours à la provocation et à la confrontation. Les agents de changement efficaces aident plutôt le client à comprendre les buts du traitement et les étapes à franchir pour les atteindre et peuvent forger avec le client des rapports chaleureux et d’encouragement (Bordin, 1994). Le sexe du thérapeute peut être un facteur critique dans le traitement des conjoints violents. La plupart des programmes de groupe sont animés par un homme et une femme parce que cela donne l’occasion de présenter un exemple de relations convenables entre les sexes. Les thérapeutes peuvent en effet donner l’exemple d’une relation homme-femme basée sur le respect mutuel. En outre, la thérapeute peut traiter avec plus d’autorité des questions propres aux femmes et est bien placée pour réfuter des affirmations générales au sujet des femmes (p. ex., «les femmes sont trop émotives»). Le thérapeute peut quant à lui donner l’exemple de comportements masculins prosociaux et mettre en question certains stéréotypes masculins (p. ex., «un homme peut faire ce qu’il veut chez lui»). Une équipe de thérapeutes mixte est donc mieux placée pour traiter des questions soulevées dans le groupe.

La compétence sur le plan culturel des thérapeutes peut influer sur l’établissement d’une alliance fonctionnelle avec des hommes de différentes origines ethniques. Les cliniciens doivent être sensibles aux antécédents culturels de leurs clients. Cela signifie qu’ils doivent comprendre le contexte du comportement et les convictions personnelles propices à la violence familiale ainsi que les meilleures valeurs de la culture qui appuient et favorisent des images positives des familles et des relations d’intimité.

DÉLINQUANTS AUTOCHTONES

Le Service correctionnel du Canada est déterminé à offrir aux délinquants autochtones des programmes conçus et appliqués par des spécialistes autochtones. Dans la mesure où ces délinquants ne sont pas assimilés à la culture générale, il faut leur offrir des programmes spécifiques qui font entrer en ligne de compte leur mode d’apprentissage particulier et les habiletés convenant à la collectivité à laquelle les délinquants sont appelés à retourner. Les Autochtones venant de collectivités où il y a eu relativement peu de contacts avec la culture euro-canadienne, qui parlent leur langue maternelle et qui ont eu un mode de vie plus traditionnel disent se sentir mal à l’aise dans des séances de groupe qui les obligent à divulguer des renseignements personnels et à exprimer leurs émotions. L’échange de regards durant la communication et l’affirmation de soi ne sont pas des habiletés qui conviennent à leurs interactions sociales (Waldram & Wong, 1994). Par contre, les délinquants autochtones biculturels ou assimilés peuvent se sentir plus à l’aise dans les groupes de thérapie cognitivo-comportementale.

Les programmes de base pour Autochtones combinent les enseignements culturels et spirituels, comme le cercle d’influences et les cérémonies menées par les Aînés, comportant notamment l’utilisation du foin d’odeur, du tabac et des sueries, et une approche de traitement cognitivo-comportementale. Ces programmes aident les délinquants autochtones à maintenir ou à établir un lien avec leur culture, à tracer une voie menant à une guérison symbolique et à identifier des individus clés qui pourront servir de guides, de guérisseurs et de sources de soutien après leur mise en liberté.

En ce qui concerne les interventions axées sur la violence familiale, deux grands facteurs propres aux Autochtones ont eu une incidence sur la violence familiale et qui influent probable-ment sur le traitement : les pensionnats et les contacts postcoloniaux. On a abondamment décrit l’incidence des pensionnats sur la culture autochtone. Pendant plusieurs décennies, les enfants autochtones étaient retirés de leur foyer et placés dans des pensionnats, punis lorsqu’ils utilisaient leur langue et souvent empêchés d’avoir des contacts suivis avec leur famille. Ces enfants ont donc été beaucoup moins exposés à des modèles familiaux efficaces (Taylor & Alksnis, 1995). Ils n’ont pas eu l’occasion d’observer leurs parents et grands-parents régler des conflits ou des problèmes parentaux ou conjugaux. Dans bien des cas, ils ont été victimes de mauvais traitements physiques, sexuels et psychologiques aux mains des responsables des pensionnats ou des pensionnaires plus âgés. Ce sont ces modèles de comportement qui sont restés avec eux lorsqu’ils sont retournés dans leur collectivité après leurs études.

Les programmes de traitement destinés aux délinquants autochtones doivent faire entrer en ligne de compte l’impact des pensionnats. Même les délinquants qui n’ont pas fréquenté un pensionnat parlent souvent de son incidence sur leur famille et leur collectivité. Il faut traiter de cet aspect avec beaucoup de sensibilité. L’agresseur demeure responsable de la violence dans les relations. Même si l’on ne peut pas utiliser les répercussions culturelles néfastes des pensionnats pour justifier un comportement de violence, cela peut servir d’explication partielle.

Un autre aspect qui influe sur la violence familiale dans les collectivités autochtones est celui de la violence culturelle. Il s’agit d’une forme de violence psychologique qui consiste à rabaisser les convictions culturelles/spirituelles d’une personne. Cette forme de violence peut se manifester dans une relation si les partenaires sont de cultures différentes ou ont desconvictions culturelles différentes. Même si le partenaire peut perpétuer cette violence, celle-ci est souvent renforcée par la culture générale. L’utilisation des pensionnats comme moyen d’assimiler systématiquement les Autochtones est un exemple typique de la violence culturelle qui peut se manifester à toute strate sociale.

En examinant le contexte culturel et le degré d’immersion du délinquant dans cette culture, le personnel correctionnel peut être plus en mesure de répondre aux besoins de ses clients et de contribuer à la gestion du risque dans la collectivité.

CADRE D’ÉVALUATION

Pour agir sur la violence conjugale en milieu correctionnel, il faut tout d’abord évaluer l’agresseur. L’évaluation vise trois objectifs principaux : 

  1. Prévoir le risque de violence conjugale future et évaluer le comportement et les attitudes qui indiquent un retour du comportement de violence. L’évaluation du risque permet de déterminer les délinquants qui doivent faire l’objet d’une intervention intensive au moyen d’une surveillance éclairée, d’un traitement et d’un suivi.
  2. Évaluer les progrès accomplis au moyen du traitement en mesurant les objectifs du traitement comme les attitudes et les déficiences d’habileté liées à la violence conjugale.
  3. Tracer un profil des agresseurs en évaluant leurs caractéristiques. Cela permet de faire des évaluations postérieures au traitement afin de déterminer si les variations dans les résultats sont liées à des variables propres aux clients.

Comme pour toute infraction criminelle (Andrews & Bonta, 1994), dans les cas de violence conjugale, on se base ordinairement sur le comportement passé pour prévoir le comportement futur. Or il est difficile de se fier aux registres officiels dans les cas de violence entre partenaires intimes étant donné le taux très faible de cas signalés. Toutefois, contrairement à de nombreuses autres infractions criminelles, la victime future, dans les cas de violence conjugale, est facile à repérer. Cela signifie qu’il est plus facile d’assurer une surveillance lorsque les agresseurs sont dans la collectivité.

Le Spousal Assault Risk Assessment Guide (SARA) est un outil qui a été élaboré expressément pour évaluer le risque de violence conjugale future (Kropp, Hart, Webster & Eaves, 1995). Les éléments ont été choisis à partir d’une analyse rétrospective des antécédents de conjoints violents connus. L’outil aide le gestionnaire de cas à examiner le dossier et les renseignements provenant des entrevues. À l’heure actuelle, il n’existe pas de seuils permettant de classer le risque. Cependant, une fois que le sujet a répondu aux questions, l’évaluateur doit déterminer s’il présente un risque faible, moyen ou élevé de violence future contre son conjoint ou d’autres personnes. SARA est composé d’éléments qui appartiennent à quatre grandes catégories : antécédents criminels, antécédents de violence conjugale, caractéristiques de l’infraction à l’origine de la peine actuelle et adaptation psychosociale. Généralement, les trois premières catégories sont relativement statiques, même si certains aspects, comme la minimisation ou la dénégation des antécédents de violence conjugale, peuvent changer avec le temps. Dans la catégorie de l’adaptation psychosociale, nombre d’éléments gravitent autour du fonctionnement récent (p. ex., problèmes récents dans une relation), tandis que quelques-uns portent sur des aspects passés (p. ex., le fait d’avoir été témoin/ victime de violence familiale dans l’enfance). SARA permet de cerner des aspects critiques qui aident le clinicien à noter des aspects qu’il estime essentiels dans son évaluation finale du risque. Même si seulement quelques éléments sont cochés dans le protocole d’une personne, cette dernière peut être jugée à risque élevé à cause d’un ou de deux éléments critiques. Inversement, une personne peut avoir un score total élevé mais être jugée à faible risque parce que tous les éléments se rapportent à des incidents survenus il y a plusieurs années.

La recherche sur SARA a confirmé que cet outil est plus efficace que l’Échelle de la psychopathie révisée pour dépister les futurs conjoints violents. Des cotes de risque moyen ou élevé sur l’échelle SARA indiquent qu’il faut recourir à une stratégie exhaustive pour remédier au problème du délinquant. En prison, les individus jugés à risque élevé doivent être surveillés de près durant les visites familiales privées. Ils doivent également être aiguillés vers des modalités de traitement intensives et être surveillés de près après leur mise en liberté au moyen de visites régulières au foyer et de contacts avec le conjoint et les enfants.

Les autres mesures pertinentes incluent les indices comporte-mentaux. Une échelle qui est couramment utilisée dans la recherche sur la violence conjugale est la Conflict Tactics Scale (CTS) et sa version révisée (CTS2) (Straus, Hamby, Boney-McCoy & Sugarman, 1996). La CTS comprend 19 éléments groupés en trois échelles : violence, violence verbale et raisonnement. La CTS2 inclut une révision de celles-ci : agression physique, agression psychologique et négociation ainsi que deux nouvelles échelles : blessures et coercition sexuelle. La CTS est utilisée depuis plus de deux décennies pour examiner le recours par les partenaires à la violence physique, à la violence psychologique et à la négociation non violente pour régler des conflits au sein d’une relation. La CTS visait initialement à servir d’outil d’enquête sur la violence conjugale (Straus, 1990).

Malgré son utilisation répandue, la CTS a été beaucoup critiquée. On a notamment fait observer que l’outil est restreint dans la mesure où il cible la violence liée à des conflits, qu’il énumère un ensemble restreint d’actes de violence, qu’il inclut les menaces parmi les actes de violence et qu’il considère différents actes de violence comme équivalents (p. ex., le recours à une arme et une menace sont tous deux considérés comme des incidents). D’autres chercheurs ont critiqué le choix de ce qui est appelé une violence grave et une violence mineure. Straus (1990) a réfuté cette critique en faisant observer que cela correspondait à peu près à la distinction faite entre les voies de fait ordinaires et les voies de fait graves. On a aussi critiqué l’envergure de la CTS en signalant que la dynamique dela violence familiale était laissée pour compte. On ne peut pas, en se basant sur les résultats de la CTS, déterminer le contexte de la violence ou son auteur. Or, ces aspects sont importants pour bien comprendre les agresseurs.

Certaines de ces critiques semblent viser la CTS2 révisée tandis que d’autres doivent simplement être acceptées comme une limite que présente tout outil d’évaluation. Straus (1990) fait observer que les chercheurs peuvent ajouter des incidents précis qui apparaissent importants dans leurs recherches. La CTS2 traduit un élargissement des éléments et porte désormais sur l’agression sexuelle et les blessures (Straus, Hamby, Boney-McCoy & Sugarman, 1996). Il va sans dire que cette méthode d’enquête peut fournir aux chercheurs des renseignements indispensables. Elle présente le conflit comme un élément normal des relations, ce qui peut encourager certains répondants à être plus ouverts. Cela aide également à comparer les réponses des partenaires. Il convient toutefois de signaler à ceux qui utilisent la CTS2 dans un contexte clinique que celle-ci n’a pas été conçue pour examiner la dynamique d’une relation. Elle peut être utilisée comme un moyen relativement standard de recueillir des données sur des incidents. Elle peut aussi servir à suivre les changements dans la fréquence des incidents, ce qui peut être un objectif de la thérapie. Les cliniciens doivent aussi se servir d’autres moyens pour examiner la gravité de la violence.

On utilise sur le terrain plusieurs mesures de l’attitude basées sur les dires de l’intéressé. Elles visent ordinairement à déterminer la mesure dans laquelle les hommes appuient des attitudes sexistes à l’endroit des femmes ou des actions violentes. Les chercheurs sont conscients des limites des outils basés sur les dires de l’intéressé étant donné qu’ils se prêtent intrinsèquement à une gestion des impressions. Il est possible jusqu’à un certain point de neutraliser statistiquement cette gestion des impressions en appliquant une mesure des réponses jugées socialement souhaitables. Toutefois, cela n’empêche pas le répondant de nier ou de minimiser ses attitudes ou comportements. Nombre de chercheurs préfèrent combiner un examen des dossiers officiels, une entrevue ou des méthodes de cotation à des instruments basés sur les dires de l’intéressé et les déclarations du partenaire pour accroître la validité de leurs interprétations. Une technique nouvelle utilisée dans le domaine de l’évaluation consiste à employer des scénarios ou vignettes uniformes pour déterminer les réponses des délinquants à des situations hypothétiques. À condition d’être soigneusement conçues et cotées, ces mesures produisent de riches données et peuvent atténuer l’influence des réponses socialement souhaitables.

Les meilleures pratiques en matière d’évaluations préalable et postérieure au traitement font appel à des sources convergentes de données sur les comportements et attitudes visés par le traite-ment. Des écheles de cotation remplies par les animateurs devraient servir à évaluer systématiquement les progrès observés chez les délinquants au cours du traitement par rapport aux objectifs du programme (p. ex., une Échelle de réalisation des objectifs propre à une intervention[GAS-FV], SCC, 1999).

Des mesures de l’attitude (p. ex., Shepard & Campbell, 1992), notamment celles qui évaluent la manière dont le participant justifie la violence à l’endroit des femmes, combinées à une mesure des réactions socialement souhaitables (p. ex., le BIDR), permettent d’évaluer des changements dans l’attitude à l’égard des femmes et de la violence à l’endroit des femmes. Les mesures basées sur les dires de l’intéressé et le modèle transthéorique peuvent aider à évaluer la disposition à changer (p. ex., l’URICA modifiée, Levesque, 1998).

Les tests objectifs permettent de déterminer jusqu’à quel point les délinquants ont acquis les connaissances véhiculées par le programme. Les réponses des participants aux scénarios ou vignettes nous renseignent sur l’acquisition de compétences et le changement d’attitude et ne sont peut-être pas aussi vulnérables à la tendance à donner des réponses socialement souhaitables que les mesures basées sur les dires de l’intéressé. Les outils servant à l’établissement de profils devraient pouvoir nous renseigner sur les facteurs liés à la récidive criminelle et à la violence conjugale en particulier, soit le quotient intellectuel, un trouble de la personnalité, la situation professionnelle au moment de la perpétration de l’infraction, les antécédents criminels, l’âge au moment de l’infraction et la gravité du problème de toxicomanie.

Vu que l’objectif premier du traitement est la cessation de la violence à l’endroit du partenaire, la principale variable des résultats du traitement qui nous intéresse est une mesure des épisodes répétés de violence. Les dossiers officiels traduisent une sous-estimation des taux réels à tel point que les taux de base moyens de la récidive sont très faibles. D’après les rapports basés sur des registres officiels, moins de 20 % des agresseurs récidivent après un à trois ans de suivi. Ces taux de base faibles signifient qu’il doit y avoir une différence considérable entre les groupes traités et les groupes non traités ou encore des échantillons très nombreux pour qu’on puisse constater des effets de traitement significatifs. Les entrevues de suivi avec le partenaire, quand il est possible d’en mener, fournissent des renseignements sur un éventail de comportements de violence qui sont omis dans les dossiers officiels. Toutefois, l’utilisation de cette méthode présente aussi plusieurs difficultés. De toute évidence, les données sur les résultats portent uniquement sur les agresseurs qui continuent à cohabiter avec leur partenaire. En outre, il est souvent difficile de trouver des partenaires qui acceptent de participer à des entrevues de suivi. Les chercheurs ont également noté qu’une sensibilisation accrue, après le traitement, des partenaires et des participants à l’éventail des comportements considérés comme violents influait sur les résultats des enquêtes.

EFFICACITÉ DU TRAITEMENT

Étant donné que, dans la plupart des milieux correctionnels, les interventions de groupe sont celles qui présentent le meilleur rapport coût-efficacité, nous ne traiterons dans cette section que des résultats des programmes de groupe. Toutefois, dans la collectivité, le counseling conjugal, le counseling familialet le counseling individuel sont d’autres modalités d’intervention permettant d’agir sur la violence dans les relations.

L’évaluation du traitement en groupe pose plusieurs problèmes, de sorte qu’il est difficile de faire une affirmation catégorique sur l’efficacité d’un traitement. Les interventions de groupe varient quant à leur démarche de traitement et à leur degré de structure. Certaines sont de nature principalement éducative, d’autres consistent en groupes d’entraide non structurés, tandis que les programmes imposés récemment par les tribunaux tendent à combiner une analyse féministe du pouvoir et du contrôle et une approche cognitivo-comportementale. Le choix de bénévoles et l’attrition dans les groupes créent des échantillons non représentatifs. Un grand nombre d’études cliniques portent sur des échantillons restreints, ce qui réduit leur pouvoir statistique. On utilise aussi dans les études diverses définitions de la violence et d’une relation ainsi que différents moyens de signaler les résultats (registres officiels, dires de l’intéressé et rapports du partenaire). La plupart des études ne comportent pas de groupe témoin, bien que certaines fassent appel à des groupes de comparaison.

Les évaluations ont généralement révélé que la plupart des agresseurs (53 % à 85 %) renonçaient à leur violence après leur traitement au cours de périodes de suivi pouvant aller jusqu’à 54 mois (Edleson & Syers, 1990; Dobash & Dobash, 1999). Il est toutefois plus difficile de dire si le traitement contribue à une amélioration progressive au-delà de l’effet dissuasif de l’arrestation.

Dans son examen des programmes de traitement obligatoires, Rosenfeld (1992) a constaté qu’en moyenne, les décrocheurs obtenaient d’aussi bons résultats que ceux qui avaient suivi le traite-ment. Il a conclu à l’existence de preuves minimales de l’efficacité du traitement. Toutefois, Dutton (1995) a signalé d’importants effets du traitement parmi les délinquants obligés par les tribunaux à suivre des programmes. Au cours d’une période de suivi de six mois, 16 % des agresseurs non traités et 4 % des agresseurs traités ont récidivé. Les progrès se manifestaient encore deux ans et demi plus tard, lorsque les résultats ont révélé que 40 % des hommes non traités et 4 % des hommes traités avaient récidivé. Les effets du traitement étaient aussi évidents dans les échantillons des évaluations faites par les hommes traités et leur partenaire, qui ont montré que le niveau de violence et d’agression verbale avait diminué après le programme. Les conclusions que les chercheurs ont tirées de leurs résultats ont prouvé des affirmations contraires au point où on les a comparées à la publicité de partis politiques opposés.

Dans d’autres domaines du traitement correctionnel, les méta-analyses ont beaucoup contribué au débat confus sur l’efficacité des programmes spécialisés. Levesque (1998) a examiné la littérature sur la violence conjugale à l’aide de la méthode de la méta-analyse. Toutefois, seulement 11 études satisfaisaient aux critères d’inclusion, ce qui traduit bien le manque de rigueur dans la recherche. Elle a constaté une amélioration moyennement significative dans le groupe traité (ampleur de l’effet = 0,19; p<0,05) d’après les dossiers officiels. Elle n’a constaté aucune différence (ampleur de l’effet = 0,06, ns) entre le groupe traité et le groupe de comparaison d’après les rapports des partenaires. Les résultats généraux étaient largement influencés par les résultats d’une étude (Harrell, 1991) qui a en fait révélé que les participants aux programmes avaient obtenu de moins bons résultats que le groupe de comparaison non traité. Comme l’étude était bien conçue, il y a lieu de se demander si certaines interventions axées sur les conjoints violents n’aggravent pas en fait leur comportement.

Levesque (1998) a examiné des études sur les résultats allant jusqu’à 1997, mais plusieurs études importantes sont venues s’ajouter par la suite. Dobash et Dobash (1999) ont évalué récemment des interventions de justice pénale non équivalentes auprès d’agresseurs obligés par les tribunaux de suivre un programme. Ils ont constaté que toutes les interventions de justice pénale avaient entraîné une baisse de la violence, mais que les programmes de traitement avaient produit des baisses plus marquées qui étaient toujours évidentes après un an.

Dans le cadre d’une étude de suivi de 15 mois, Gondolf (1999) a interviewé les partenaires d’hommes qui avaient participé à des groupes d’intervention pour hommes violents à quatre endroits. Les quatre programmes ont été utilisés parce qu’ils étaient considérés comme bien établis, appliqués en conformité avec les normes d’État, menés en collaboration avec des programmes pour femmes et basés sur une approche cognitivo-comportementale. Le premier programme consistait en une intervention de trois mois avant le procès, le deuxième, en un programme de trois mois vers lequel les participants étaient dirigés après leur condamnation, le troisième, en un programme de six mois vers lequel les participants étaient dirigés après leur condamnation et le quatrième, en un programme de neuf mois postérieur à la condamnation et incluant un traitement individualisé et un traitement pour toxicomanes sur place. L’auteur a constaté un taux d’agression global de 32 %, un taux d’agression grave de 20 % et un taux d’agressions répétées de 19 %. Il n’y avait pas de différences significatives entre les quatre endroits pour ce qui est du taux global d’agressions; toutefois, il y avait des différences significatives pour les deux autres catégories. Pour le programme de neuf mois, il y avait moins d’agressions graves (12 %) et moins d’agressions répétées (11 %). Étant donné que le taux global d’agressions était semblable à tous les endroits, le critère du rapport coût-efficacité a poussé Gondolf à appuyer l’intervention de trois mois plutôt qu’un traitement prolongé. Toutefois, vu l’absence d’un groupe de comparaison composé de personnes non traitées, l’étude ne permet pas de répondre à la question de savoir si les programmes de traitement en général constituent des interventions efficaces.

Même si les examens des études sur les résultats effectuées dans ce domaine peuvent prêter à confusion, on peut en général conclure que les taux de réussite sont au mieux modérés, mais que le traitement profite à certains hommes (Cunningham et al., 1998). On pourrait apporter à la conception des programmes des améliorations susceptibles d’augmenter les effets du traitement. Un grand nombre des programmes évalués sont de courte durée, soit une dizaine de séances, et seulement quelques-uns comportent plus de 20 séances. En se basant sur sa méta-analyse du traitement en milieu correctionnel, Lipsey a conclu qu’un traitement intensif, soit un traitement comportant 100 heures d’intervention, était plus efficace pour les délinquants à risque élevé. Aucun des programmes pour agresseurs que nous avons examinés n’approchait des 100 heures de traitement recommandées. On ne décrit pas non plus formellement les méthodes employées, le cas échéant, pour mobiliser les participants peu motivés; signalons également la pénurie de programmes conçus et offerts pour les hommes appartenant à un groupe minoritaire. Peu d’évaluations incluaient des descriptions détaillées de la teneur des programmes, et l’on ne sait pas clairement si certains de ceux-ci incluent des modèles de prévention des rechutes ou prévoient un suivi et un maintien pour les hommes qui ont achevé le programme. Dans le milieu correctionnel, nous sommes bien placés pour assurer une surveillance éclairée de ceux qui ont achevé les programmes et qui obtiennent leur mise en liberté.

CONCLUSIONS

Nous venons de présenter une brève introduction au problème complexe de la violence conjugale. Quelques écrits semblent jeter la lumière sur ce qui constitue un traitement approprié dans ce domaine. Récemment, les programmes ont suivi une approche éclectique joignant une analyse du pouvoir et du contrôle à l’acquisition de compétences dans un contexte cognitivo-comportemental. Comme pour les programmes correctionnels en général (Andrews & Bonta, 1994), on ne recommande pas d’utiliser des programmes introspectifs, non directifs et non structurés. Il faudra toutefois faire une évaluation plus rigoureuse des programmes avant de pouvoir affirmer catégoriquement que certaines interventions sont plus efficaces que d’autres auprès de cette population. En faisant le lien entre la recherche actuelle et notre connaissance des criminels en général, nous pouvons formuler des hypothèses plausibles au sujet de ce qui constitue un traitement et une surveillance convenables pour les agresseurs en milieu correctionnel.


1Service correctionnel du Canada

Le Service correctionnel du Canada a commencé récemment à demander l’accréditation de ses programmes de base. Le processus comporte un examen des programmes visant à déterminer si leur contenu, leur exécution et leur cadre d’évaluation répondent à des normes strictes comme celles qui sont énumérées ci-dessus.


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ANNEXE A

DESCRIPTION DU PROGRAMME INTENSIF DE TRAITEMENT EN VIOLENCE FAMILIALE

Objectifs du traitement

  • Sensibiliser les délinquants aux conséquences de leur comportement de violence.
  • Accroître leur capacité à réagir de façon non violente.
  • Accroître leur capacité à modifier leurs convictions et comportements de violence.
  • Accroître leur capacité à reconnaître des situations à risque élevé et à gérer efficacement celles-ci dans l’avenir.

Préparation au traitement

On évaluera la disposition à changer des candidats. Les délinquants qui sont considérés comme aptes à suivre le programme mais qui ne sont pas prêts à changer (p. ex., qui refusent le traitement) participeront à des séances de préparation au traitement. Les délinquants purgeant une peine de longue durée qui ne seront pas considérés comme des candidats prioritaires au traitement avant plusieurs années peuvent également participer aux séances de préparation au traitement.

La préparation au traitement consistera en une trousse d’information ou un cahier de ressources destiné à sensibiliser les délinquants au problème de la violence familiale et à faire valoir l’importance de s’occuper de ces problèmes d’une manière non conflictuelle. La documentation inclura des fiches de renseignements, des livres et des vidéos ainsi que des témoignages et biographies d’hommes qui ont changé. Les délinquants qui utilisent la documentation participeront à des entrevues de suivi avec les animateurs du programme pour en discuter.

Composantes du programme de base

Renforcement de la motivation
Objectifs : 

  • Accroître l’intérêt pour le programme et le désir de changer.
  • Susciter la cohésion au sein du groupe.
  • Susciter la confiance à l’égard des animateurs et du processus thérapeutique.
  • Sensibiliser chaque participant à l’envergure et l’importance du problème.
  • Fixer des objectifs personnels.

Composante psycho-éducative
Objectifs : 

  • Faire prendre conscience des comportements de violence et les définir.
  • Faire comprendre la dynamique de la violence familiale.
  • Faire mieux comprendre ce qui constitue des relations saines et des relations malsaines.
  • Introduire les notions de prévention de la rechute et de contrôle du comportement agressif en vue de leur intégration dans les autobiographies.
  • Faire mieux comprendre le lien entre la violence et la toxicomanie.

Composante culturelle
Objectifs :

  • Examiner les influences culturelles sur l’acquisition de convictions et d’attitudes propices à la violence familiale.
  • Examiner l’influence sur la dynamique familiale de transitions comme l’immigration et l’obligation de faire face au racisme.
  • Cerner des valeurs constructives dans la culture d’origine.

Autobiographies
Objectifs :

  • Faire comprendre les manifestations d’une relation de violence dans la famille d’origine et leur incidence sur le comportement actuel.
  • Faire comprendre les tendances personneles à vivre des relations de violence.
  • Cerner les facteurs de risque personnels et leur contribution au comportement de violence.
  • Faire comprendre la dynamique personnelle de la violence et reconnaître le cycle de violence personnel.
  • Justifier la présentation ultérieure du contenu sur la prévention de la rechute.

Acquisition díhabiletés
Objectifs :

  • Fixer des objectifs de changement précis, y compris les schèmes de pensée, les attitudes et convictions et les comportements qui sous-tendent la violence, en se servant du modèle du contrôle du comportement agressif.
  • Appliquer le modèle du contrôle du comportement agressif à la maîtrise des émotions.
  • Perfectionner les compétences requises pour opérer les changements visés (p. ex., mettre en question les erreurs de pensée, les convictions irrationnelles et le comportement de contrôle, et les remplacer par des solutions de rechange saines et prosociales).
  • Développer des habités sociales comme la résolution de problèmes interpersonnels, la résolution de conflits et l’aptitude à communiquer.
  • S’exercer à appliquer ces habiletés au moyen de jeux de rôles et d’exercices.
  • Intégrer les habiletés à une compréhension des tendances personnelles.
  • Faire le lien entre les habiletés, l’accroissement de l’empathie et le maintien de relations saines.

Responsabilités parentales
Objectifs :

  • Reconnaître les comportements qui constituent des comportements de violence à l’égard des enfants.
  • Comprendre l’incidence de la violence à l’égard des enfants et les conséquences qu’a sur les enfants le fait d’être témoin de violence.
  • Indiquer ce que les agresseurs peuvent faire pour aider les enfants qui sont témoins de violence.
  • Discuter de certains aspects d’une relation parentale non violente (de soutien).
  • Discuter de la façon de gérer les situations à risque élevé suscitées par des problèmes de coparentage.

Prévention de la rechute et gestion du risque
Objectifs :

  • Cerner les facteurs de risque personnels et les situations qui présentent un risque élevé de comportement de violence.
  • Appliquer les habiletés nouvellement acquises à des situations à risque élevé au moyen de jeux de rôles et d’exercices.
  • Élaborer des plans personnels de prévention de la rechute et de gestion du risque.
  • Faire part des plans au partenaire.
  • Élaborer des plans de suivi personnels pour la collectivité et mettre l’accent sur l’importance de poursuivre le traitement, le suivi et les services de soutien.

Relations saines
Objectifs :

  • Définir en quoi consistent des relations saines.
  • Intégrer tout le matériel antérieur du programme sous le thème commun des relations saines.
  • Appliquer le contenu du programme en vue de créer des relations saines.
  • Faire une révision et conclure le programme.

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