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Compendium 2000 des programmes correctionnels efficaces

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CHAPITRE 7

Mise en œuvre des programmes correctionnels efficaces

ALAN W. LESCHIED1


Ce chapitre présente les conclusions actuelles relatives à la mise en œuvre des programmes et à la reproduction des programmes ayant obtenu de bons résultats. Il fournit les grandes constatations des méta-analyses dans le contexte de leur signification par rapport aux questions relatives à la mise en œuvre. Les méta-analyses ont aidé au développement d'une science du comportement criminel. Une telle science établit non seulement des facteurs de liaison qui aident à comprendre les niveaux de risque criminogène de certaines personnes -- leur nature et leur force -- mais aussi les ouvrages sur les traitements ou systèmes de prestation de service qui peuvent favoriser l'obtention de bons résultats dans les pratiques correctionnelles.

On y trouve également les six exigences organisationnelles nécessaires à la réussite des efforts fructueux de mise en œuvre, à savoir : une profonde motivation au moment de la mise en œuvre, le soutien de la haute direction et de chaque groupe qui doit colaborer à la mise en œuvre et à l'exécution d'un programme, la compétence du personnel, un rapport coûts-avantages positif, des objectifs et des méthodes clairs, et une structure hiérarchique bien définie.

Ce chapitre présente des exemples de mesures de conformité au traitement et au programme, ainsi que quatre exemples d'innovation en communication. Il traite aussi de la pertinence de la politique correctionnelle pour la réussite de la mise en œuvre et des efforts de recherche futurs dans ce secteur.

TRANSFERT DE TECHNOLOGIE DANS LE DOMAINE DES SERVICES AUX PERSONNES

Le transfert des connaissances dans le domaine des services sociaux et des services aux personnes, c'est-à-dire des connaissances essentiellement théoriques appliquées à des situations concrètes, cause des difficultés non seulement aux spécialistes correctionnels, mais aussi aux praticiens travaillant dans différents domaines des services sociaux. La littérature spécialisée contient une foule d'exemples de programmes bien conçus, mais mal appliqués, et de programmes bien appliqués, mais mal encadrés (Bauman, Stein & Ireys, 1991). Bien entendu, plane également le doute que l'échec de la mise en œuvre ou du soutien de programmes dont l'efficacité a été prouvée par la recherche puisse être lié aux intentions plus insidieuses, plus cyniques de quelques «experts» en politique et en programme. Cela est davantage attribuable au refus de tels administrateurs de renier les bases de connaissances d'un secteur donné et de ce fait, délibérément compromettre l'intégrité de ces connaissances. Andrews et Bonta (1998) appellent cette compromission intentionnelle «destruction de la connaissance», un fait identifié dans la documentation sur les jeunes contrevenants (Leschied, Jaffe, Andrews & Gendreau, 1995) et dans celle sur la toxicomanie (Gendreau, 1996). Les techniques de destruction de la connaissance sont caractérisées par la soi-disant sophistication des arguments dans l'utilisation de principes scientifiques pour nier un fait scientifique. Autrefois, l'utilisation de telles techniques assurait les convictions et attitudes négatives de la part de ces intervenants. Le réductionnisme est l'essence et le rejet est l'intention. Au début, une lecture attentive de ce qui est connu sur les programmes donnant de bons résultats est essentielle à la réussite de la mise en œuvre de programmes planifiés.

Dans une excellente revue des leçons que nous livre la littérature spécialisée consacrée à la mise en œuvre efficace des programmes, Shore (1988) souligne que cette mise en œuvre obéit «à des forces puissantes» difficiles à modifier, même au moyen des «connaissances nouvelles». D'ailleurs, la synthèse de Shore rappelle la nécessité d'établir un climat de travail «créé par des professionnels compétents et dévoués, qui font confiance aux individus qu'ils servent et qui les respectent, sans égard aux préceptes, aux exigences et aux frontières fixés par le professionnalisme et la bureaucratie». La nécessité d'offrir des programmes humains, cohérents et faciles à appliquer, permettant une continuité et contournant les traditions de limites professionnelles et bureaucratiques restrictives, représentait une caractéristique absolue des programmes d'une telle efficacité. Gendreau (1996) ajoute que la présence d'un responsable de haut niveau dans une organisation voulant défendre la cause d'un tel programme constitue également un ingrédient essentiel.

Les forces puissantes, comme les appelle Shore, sont certaine-ment à l'œuvre dans le domaine correctionnel lorsqu'il s'agit de transférer les connaissances en application pratique à une grande échelle. Les convictions politiques qui ont façonné les pratiques correctionnelles ont, dans de nombreux cas, été à l'encontre des leçons tirées des ouvrages sur les services correctionnels efficaces. Les pratiques et politiques correctionnelles de dissuasion, de sanction et de punition ont été prééminentes au cours des deux dernières décennies, et cela, en dépit du fait que, comme le dit Palmer (1996) et d'autres, il est démontré que de tels programmes ne réduisent pas le nombre d'infractions commises. Cependant, parallèlement à l'accent mis sur le châtiment dans la politique correctionnelle, on remarque la croissance extraordinaire de la connaissance dans le domaine du traitement efficace.

LA NÉCESSITÉ D'UNE APPROCHE FONDÉE SUR LA CONNAISSANCE

Cullen et al. (1998) citent des données indiquant qu'il y a encore un grand nombre de personnes, à l'intérieur et à l'extérieur de la profession correctionnelle, qui ne sont pas au courant du nombre croissant d'ouvrages sur le traitement efficace des populations carcérales. En dépit de ce manque de sensibilisation décevant, la documentation continue d'augmenter, attestant non seulement des progrès réalisés pour ce qui est de l'accumulation de preuve d'interventions efficaces, mais on y trouve aussi des sommaires de nombreuses méta-analyses qui parlent maintenant de modes d'efficacité documentés pour l'ensemble des études. De nombreux chercheurs et intervenants parlent maintenant du besoin d'examen du «transfert de technologie», de l'application de ce que la recherche a suggéré comme pouvant être efficace et de la traduction de ces connaissances en pratique correctionnelle normale.

Parallèlement à la tendance qui consiste à contrôler et à mesurer le degré de participation, on accorde de plus en plus d'importance à la diffusion de l'information se rapportant aux programmes efficaces. La formation, qui occupe une place prépondérante, combine la communication des résultats des programmes aux types de soutien et de consultation nécessaires à la reproduction efficace de ces programmes. Certaines interventions parmi celles qui sont le mieux conçues, comme la thérapie multisystémique (Henggeler et al., 1998), sont actuellement en voie de développement, ainsi que le soutien et la collaboration du personnel de première ligne et des manuels détaillés du praticien et du superviseur, qui peuvent faciliter la diffusion de l'information. Toutefois, on doit reconnaître que de tels efforts de diffusion au niveau le plus élevé, comme ceux qui sont évalués, sont encore relativement rares dans les services aux personnes et dans le domaine correctionnel.

Survol des principales constatations de la méta-analyse

Au milieu et à la fin des années 1970, l'examen des ouvrages sur les programmes correctionnels a contribué à une discussion extraordinaire qui est devenue incontournable pour une génération de professionnels du domaine correctionnel. Le débat rien ne fonctionne comme il a été populairement appelé, non seulement est devenu une question à prendre en considération pour les spécialistes en sciences sociales, mais a également fait le jeu des responsables de l'élaboration des politiques et des politiciens en justice pénale. Selon leurs tendances politiques particulières, les décideurs ont utilisé les résultats de tels examens, soit pour proclamer l'échec de la réadaptation, ouvrant de ce fait -- et peut-être à leur insu -- la voie à l'utilisation de mesures plus rigoureuses, soit pour élaborer les sciences, en plein essor, de la prédiction et du traitement dans le domaine correctionnel. Les personnes qui ont suivi le débat sont maintenant familières avec les noms de Martinson (1976) aux États-Unis et de Shamsie (1981) au Canada dont les titres de revues bibliographiques qualitatives proclamaient de façon si provocatrice que «rien ne fonctionnait» et que «nos traitements ne fonctionnent pas : Que faisons-nous maintenant ?». À chaque provocation, il y avait un Paul Gendreau, un Robert Ross (1979) ou un Ted Palmer (1996) qui suggérait qu'une lecture plus attentive des ouvrages sur les résultats engendrerait une «bibliothérapie pour cyniques».

Deux décennies se sont maintenant écoulées, et avec l'évolution accrue des examens quantitatifs des ouvrages sur les prédictions et les résultats, les méta-analyses ont aidé à l'élaboration d'une science du comportement criminel. Une telle science met à contribution non seulement les facteurs de liaison qui favorisent la compréhension des niveaux de risques criminogènes de certaines personnes -- nature et force --, mais aussi la documentation relative aux traitements ou systèmes de prestation de service pouvant favoriser des résultats efficaces dans la pratique correctionnelle.

Contribution des méta-analyses

Un certain nombre de contributions à la méta-analyse sur le traitement correctionnel ont été apportées. Les mieux connues sont peut-être celles d'Andrews et ses collègues (1990) et de Lipsey (Lipsey & Wilson, 1995; Lipsey 1995). Nous ne fournirons pas ici une compréhension technique de l'approche suivie par ces auteurs. Nous nous contenterons de dire que la qualité et la nature des méta-analyses faisant l'objet de rapports reflète la qualité et le nombre d'études dans le domaine. C'est pourquoi la nature et la qualité de la connaissance n'auraient pu être obtenues et communiquées par Andrews et Lipsey, n'eût été des efforts de tant de personnes ayant contribué à cette base de connaissances. En fait, Leschied et Cunningham (1999) signalent que le nombre de comptes rendus d'études faisant état de résultats dans le domaine correctionnel pour les jeunes a plus que triplé au cours des dix dernières années comparativement aux années antérieures à 1988.

Principales questions liées à l'évaluation

Des études transversales et longitudinales ont fait ressortir des facteurs établissant un lien entre les conditions passées ou présentes et les individus, qui augmentent le risque de comportement criminogène de ces derniers. Selon Andrews et Bonta, ces études confirment que le risque criminogène a un caractère à la fois social et psychologique. En d'autres termes, un individu peut traiter sur le plan cognitif certaines conditions de son milieu qui font naître ou récompensent certains modes ou contenus de pensée se traduisant par un comportement antisocial. Les variables systémiques qui influencent le plus le risque sont le milieu familial d'origine, les fréquentations et le milieu scolaire ou celui du travail. Les données démontrent aussi l'existence d'un lien entre le comportement antisocial et la consommation d'alcool ou de drogue, qui permet d'expliquer les cycles de criminalité (Huizinga, Menard & Elliott, 1989). Les mesures des facteurs qui contribuent le plus et auxquels les chercheurs semblent accorder le plus d'attention comprennent les indicateurs multifactoriels que mesure l'Inventaire du niveau de service (Andrews & Bonta, 1998), les sentiments criminels (Simourd & Van de Ven, 1999) et la psychopathie (Hare, 1991).

L'évaluation exacte et pertinente du risque criminogène est liée aux principaux résultats de la méta-analyse sur l'efficacité des traitements. Tandis que Lipsey a identifié les principaux collaborateurs généraux aux programmes correctionnels réussis, le principe de contribution d'Andrews et al. repose sur la précision de la compréhension relativement à la cible d'intervention appropriée. Alors que les résultats de Lipsey étaient encourageants relativement à l'ampleur moyenne de l'effet se rattachant à une réduction de 10 à 30 % de la récidive à l'intérieur de types de programmation particuliers (c.-à-d., comportemental par rapport à psychodynamique), les conclusions d'Andrews attestaient que certaines composantes de programme ciblant des facteurs de risque criminogènes particuliers -- nommés pertinences cliniques -- pourraient améliorer les résultats dans une mesure encore plus importante. Andrews a montré que le principe du risque dans le classement du cas constitue un élément critique de la qualité du service, établissant ainsi un lien entre l'évaluation et la prestation des services dans la perspective globale d'un traitement correctionnel efficace. Ces conclusions donnent à penser qu'une bonne évaluation du risque du point de vue de la justice pénale est une partie nécessaire et fondamentale du succès de la mise en œuvre des programmes.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE SUCCÈS DE LA MISE EN ŒUVRE DES PROGRAMMES

Comme dans le cas de toute stratégie de changement appliquée dans les services sociaux, la complexité des facteurs à considérer pour parvenir à provoquer un changement dans les pratiques correctionnelles peut paraître énorme, pour ne pas dire insurmontable, pour quiconque souhaite apporter des transformations aux programmes. Ellickson et Petersilia ont établi six grands principes organisationnels qui sont essentiels à la mise en œuvre des programmes correctionnels :

  • Une profonde motivation au moment de la mise en œuvre;
  • Le soutien de la haute direction et de chaque groupe qui doit collaborer à la mise en œuvre et à l'exécution d'un programme;
  • La compétence du personnel;
  • Un rapport coûts-avantages positif;
  • Des objectifs et des méthodes clairs;
  • Une structure hiérarchique bien définie.

De plus, toute modification des programmes correctionnels exige l'appui des partenaires de la collectivité, tant du milieu juridique que non juridique. Contrairement à ce que veut le principe de la primauté du droit, les tribunaux sont en mesure de voir ce qui est bien du point de vue du programme. Par exemple, si la justice est considérée comme étant trop individualisée, c'est-à-dire, que les sanctions ne sont pas proportionnelles à la nature des infractions, la primauté du droit peut être perçue comme compromise à cause de l'iniquité liée à la gravité de la sanction par rapport à la nature de l'infraction. Le rôle et les objectifs des tribunaux et des autres intervenants du domaine judiciaire doivent être définis clairement et considérés comme complémentaires à ceux des programmes correctionnels. L'évolution de la déclaration de principe de la Loi sur les jeunes contrevenants, au Canada, constitue un bon exemple de progression de ce genre de réflexion. À la suite des modifications apportées à la Loi en 1989, la sécurité de la collectivité est devenue un objectif aussi important que le traitement des besoins et de la situation particulière de chaque jeune contrevenant.

FACTEURS CONTEXTUELS INFLUANT SUR LA MISE EN ŒUVRE DES PROGRAMMES

L'expérience nord-américaine des deux dernières décennies a révélé une tendance à considérer l'incarcération comme une politique correctionnelle de choix. La tendance en faveur de l'incarcération, parallèlement à l'idée héritée des examinateurs des programmes correctionnels du début et du milieu des années 1970, qui concluaient que rien ne fonctionne, ont durement fait ressortir la nécessité de créer des programmes qui auraient d'autre but que de faire grimper le taux d'incarcération. À bien des égards, les conclusions des examens des programmes ont montré que la collectivité était le milieu le plus susceptible de garantir l'efficacité des programmes. C'est pourquoi il a été très difficile de faire accepter certaines pratiques nouvelles, comme les programmes de probation sous surveillance intensive, même s'il était démontré que ceux-ci pouvaient contribuer à abaisser le taux de récidive. Deux facteurs importants entrent ici en ligne de compte. Tout d'abord, il faut une bonne connaissance des études consacrées aux pratiques qui ont fait leurs preuves; il faut aussi connaître les effets que peut vraiment produire un programme, sans exagérer l'efficacité de ceux qui produisent les meilleurs résultats. Alors que les ouvrages généraux sur les résultats signalent actuelement des réductions des infractions allant de 20 à 40 % (Andrews et al., 1990; Lipsey & Wilson, 1998), il existe certaines parties de la pratique correctionnelle où les données n'ont pas appuyé les prétentions d'efficacité. Une de ces parties est reliée aux résultats trouvés chez des psychopathes.

Le deuxième facteur critique à considérer dans la mise en œuvre des programmes consiste à savoir dans quelle mesure les responsables de politiques, les spécialistes des services correctionnels et la collectivité immédiate sont disposés à accepter toute modification des politiques. Petersilia, tel que cité dans Harris et Smith (1996), suggère que «[traduction] À moins qu'une colectivité ne reconnaisse ou n'accepte la prémisse qu'un changement dans le domaine correctionnel est nécessaire, est abordable et n'entre pas en conflit avec ses opinions au sujet d'un juste châtiment, un projet novateur a peu d'espoir de survivre, encore moins de réussir

Traitement dans la collectivité ou en établissement

Il semble y avoir des variations mineures dans l'interprétation des effets du contexte immédiat pour appuyer la mise en œuvre des programmes. En règle générale, les programmes offerts dans la collectivité semblent donner de meilleurs résultats que ceux qui sont offerts en établissement (Andrews & Bonta, 1998). Henggeler et ses collègues soutiennent que la collectivité est un milieu qui permet de mieux évaluer et de mieux traiter les jeunes présentant un risque élevé, puisqu'elle offre davantage de possibilités de travailler directement avec les systèmes qui à la fois influencent et sont influencés par le comportement des familles et des pairs. Dans une étude portant sur les composantes des programmes pour jeunes contrevenants, Hoge, Leschied et Andrews (1993) ont constaté que les facteurs ayant une correspondance positive avec les éléments se rapportant aux pratiques correctionnelles efficaces appartenaient plus souvent aux pro-grammes offerts dans la collectivité qu'aux programmes offerts en établissement.

CONSTATATIONS EMPIRIQUES LIÉES À LA MISE EN ŒUVRE DES PROGRAMMES

L'évolution du développement de la recherche dans le domaine correctionnel n'a que tout récemment mis en relief l'importance de fournir une évaluation des résultats comme norme de prestation de service. En effet, un des résultats pour le moins étonnants dont font état Andrews et al. est le fait que les programmes qui étaient évalués par les responsables de leur mise en œuvre étaient, d'après leurs résultats, plus efficaces que ceux qui n'étaient pas surveillés d'aussi près. C'est pourquoi il semble que l'évaluation pourrait aussi être considérée comme un facteur dans une mise en œuvre réussie. La surveillance de la mise en œuvre de programmes n'a toutefois pas atteint le même niveau de développe-ment. La section suivante met en évidence deux exemples d'évaluation de mise en œuvre qui aideront à comprendre des programmes ayant relativement réussi à identifier des stratégies de mise en œuvre efficaces.

Conformité au traitement

Les spécialistes expérimentés des services correctionnels apprendront sans grande surprise que la mise en œuvre des programmes, bien qu'elle soit un élément critique, ne suffit pas à elle seule à assurer leur succès. La véritable difficulté consiste à mettre en œuvre un programme conforme aux diverses composantes d'une stratégie efficace -- c'est ce qu'on appelle l'intégrité d'un programme (Andrews & Hill, 1990) -- et à préserver les facteurs qui peuvent assurer la survie d'un programme une fois que son efficacité a été démontrée.

Thérapie multisystémique

Henggeler et ses collaborateurs à la Medical University of South Carolina ont tourné leur attention non seulement vers le contenu des programmes qui sont efficaces auprès des jeunes à risque élevé, mais aussi vers les facteurs qui peuvent soutenir à long terme un programme qui s'est révélé efficace.

Un examen rapide de la Thérapie multisystémique (TMS) permet de constater que le traitement thérapeutique de certains facteurs systémiques présents dans la vie de certains jeunes aux prises avec de graves difficultés entraîne une diminution significative de leur activité criminelle. Les résultats de Henggeler et al. (1997) ont montré que certains effets positifs du traitement étaient durables chez certains jeunes, alors que d'autres ne l'étaient pas. Une analyse plus approfondie des auteurs a révélé que la durabilité des programmes était liée à la présence de certaines caractéristiques du thérapeute et du programme, qui à leur tour exerçaient une influence sur des composantes particulières du modèle de TMS. La conclusion de cette étude donne à penser que pour atteindre la durabilité de résultats positifs d'intervention, une formation et une consultation continues et adéquates étaient nécessaires. Qui plus est, ces auteurs ont aussi élaboré un instrument de Mesure de la conformité du thérapeute (MCT), composé de 26 points au moyen desquels les membres de la famille notent le thérapeute en fonction d'éléments qui permettent de déterminer dans quelle mesure l'intervention correspond aux principes de la TMS. La notation informatique à l'aide de la MCT permet, dans un délai relativement court, de fournir au thérapeute et à son superviseur un sommaire quantifié indiquant le niveau de conformité au traitement dans chaque cas. Les données recueillies montrent qu'il existe une corrélation positive entre la conformité du thérapeute aux principes de la thérapie et les résultats obtenus chez le sujet traité. Il est possible d'élaborer des mesures de la conformité similaires, particulières à une intervention donnée, si les aspects de la nature de l'intervention et du type de prestation de services sont clairement identifiés et cohérents.

Conformité au programme

Alors que certaines études, comme la TMS, s'intéressent à la conformité du traitement au niveau du thérapeute, une autre voie de la recherche propose de mesurer jusqu'à quel point un programme correspond à des conditions préétablies qui, preuves à l'appui, sont caractéristiques des composantes de base des programmes efficaces.

Répertoire d'évaluation des programmes correctionnels

Le Répertoire d'évaluation des programmes correctionnels (REPC) (Gendreau & Andrews, 1996) est un inventaire élaboré à partir des ouvrages de méta-analyse sur les programmes efficaces. Il se compose de 75 articles couvrant 8 composantes essentielles qui permettent d'établir en quoi consiste un programme efficace, ainsi que deux caractéristiques que l'on considère comme parties intégrantes d'un programme efficace, à savoir l'importance accordée aux évaluations et les considérations déontologiques. Les composants sont constitués des éléments suivants : mise en œuvre du programme, évaluation préalable du client, caractéristiques du programme, caractéristiques du personnel, évaluation et autres (c.-à-d., considérations déontologiques). Toutes les composantes et les questions posées des programmes consistent en des facteurs influencés par les revues bibliographiques des ouvrages sur les services correctionnels efficaces. Le Tableau 7.1 constitue un résumé des huit composantes du REPC.

Tableau 7.1 Résumé des composantes du REPC

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Échelle Description de l'échelle
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Mise en œuvre du programme Évaluation des conditions dans lesquelles s'est faite la mise en œuvre du programme
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Évaluation préalable Évaluation de l'application des principes du risque, des besoins et de la réceptivité
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Caractéristiques du programme Évaluation des interventions axées sur les facteurs criminogènes et de l'utilisation des techniques cognitivo-comportementales
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Intégrité de la thérapie Évaluation de la prestation des services, et plus particulièrement de leur intensité et de leur à-propos
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Prévention de la rechute Évaluation de l'importance que les programmes accordent aux programmes postlibératoires
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Caractéristiques du personnel Évaluation des questions relatives au personnel et à la formation
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Évaluation Évaluation de l'importance que le système accorde aux activités de recherche et d'évaluation
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Autres Évaluation de l'importance accordée aux questions déontologiques et à la fiabilité des ressources financières du programme
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Dans un examen des programmes destinés aux jeunes contre-venants d'une juridiction, Hoge, Leschied et Andrews (1993) ont examiné plus de cent programmes mesurés selon l'étendue et la nature des composantes du REPC. Les données reflètent l'éventail des composantes de programmes disponibles ainsi que l'endroit où ceux-ci sont appliqués généralement, ce qui laisse à penser que les programmes donnant les meilleurs résultats sur les échelles importantes du REPC sont plutôt ceux qui sont exécutés dans la collectivité (par rapport à ceux qui sont donnés en détention). Une analyse plus approfondie à l'aide d'un instrument de mesure comme le REPC peut identifier les besoins en formation et en personnel, la circulation des services, des approches en établissement aux approches dans la collectivité, en faisant fond sur les points forts de certains programmes. Bien que les auteurs ne croient pas que des outils de mesure comme le REPC doivent être retenues comme «étalon-or», de telles mesures permettent d'espérer l'évaluation de programmes à grande échelle.

QUESTIONS RELATIVES À LA FORMATION ET À LA DIFFUSION DE L'INFORMATION

À mesure que les programmes en général et les programmes correctionnels en particulier seront soumis à un niveau de plus en plus élevé de responsabilisation, l'adoption de normes de pratique et les examens de conformité auront tendance à se généraliser. D'ailleurs, au cours des deux prochaines années, le Service correctionnel du Canada entreprendra d'adopter un ensemble de normes qui s'appliqueront au contenu et à l'exécution des programmes. Par conséquent, le défi sans cesse croissant sera de faire passer la connaissance en cours d'élaboration vers le terrain afin de mettre en œuvre des pratiques correctionnelles efficaces, et de chercher des façons novatrices de communiquer cette connaissance de manière à faciliter les changements aux niveaux des politiques et des intervenants. Voici quatre innovations dans le domaine de la communication appliquée aux services correctionnels qui sont dignes de mention :

  • RCJNet est un site Internet qui facilite la diffusion des connaissances dans le domaine des services correctionnels parmi un grand nombre de spécialistes. Ce service propose des liens avec d'autres sites Internet, des résumés de documents récents sur la justice et des résumés de travaux de recherche pouvant présenter un intérêt. RCJNet, qui utilise la plus récente technologie, constitue un véritable centre de diffusion de l'information correctionnelle la plus récente. L'Office of Juvenile Justice and Delinquency Prevention, à Washington (DC), qui remplit la même fonction aux États-Unis, assure une large diffusion en direct de documents récents.
  • Le National Institute of Justice a mis sur pied un programme de formation à distance à l'intention des professionnels des services correctionnels, au moyen d'un réseau de centres reliés entre eux par des systèmes de communication par satellite. À partir d'une source unique, un nombre illimité de praticiens et de planificateurs de politiques, où qu'ils soient dans le monde, peuvent communiquer avec les chefs de file du domaine et se tenir au courant des nouveaux programmes et des nouvelles idées.
  • La London Family Court Clinic, en collaboration avec Multi-Systemic Therapy (MST) Services Incorporated, de Charleston, en Caroline du Sud, a créé un site Internet qui relie entre elles les équipes de thérapie multisystémique d'Amérique du Nord et d'Europe. Les praticiens de la thérapie multisystémique peuvent ainsi communiquer entre eux sur divers sujets comme les méthodes thérapeutiques prometteuses ou les problèmes cliniques qui peuvent se présenter dans l'exercice de leurs fonctions. Récemment, une équipe clinique de thérapie multisystémique nouvellement créée en Norvège a pu communiquer avec des équipes de l'Ontario. La supervision collégiale prend ainsi un tout nouveau sens.
  • Depuis près de 25 ans, l'Institute for Anti-Social and Violent Youth de Toronto offre un service de repérage et de commentaire des articles présentant un intérêt particulier pour les spécialistes qui s'occupent des jeunes contrevenants. Les services de ce genre, qui font la revue des articles des grandes publications, contribuent à résumer et à centraliser l'information récente et pertinente dans ce domaine.

SOMMAIRE ET CONCLUSION

La mise en œuvre des programmes est une entreprise exigeante. En revanche, les professionnels des services correctionnels disposent maintenant d'une base de connaissances qui peuvent les aider à améliorer certains programmes et politiques, toujours avec l'objectif d'accroître la sécurité publique. Ce chapitre a mis en relief les principaux problèmes de mise en œuvre, à savoir :

  • Une reconnaissance des ouvrages traitant de ce qui fonctionne pour les pratiques correctionnelles efficaces et pour les politiques. Cette documentation fait ressortir des stratégies d'évaluation appropriées qui augmentent la possibilité que les interventions correspondent davantage, sur le plan clinique, aux facteurs qui influencent les risques criminogènes.
  • Une identification des facteurs contextuels pouvant influencer la probabilité qu'en matière de programmes, l'innovation donne de bons résultats. Ces facteurs comprennent le soutien du leadership pour la mise en œuvre, la compétence du personnel et l'éclaircissement des objectifs de la mise en œuvre.
  • Des facteurs contextuels particuliers influencent le succès de la mise en œuvre. Les connaissances actuelles laissent croire que différents facteurs influencent le succès d'une mise en œuvre dans la collectivité par opposition à une mise en œuvre en établissement.
  • Des mesures visant la conformité au traitement et au programme ont été élaborées pour évaluer et surveiller le degré de succès dans la mise en œuvre de programme.
  • La formation et la diffusion sont maintenant considérées comme un énorme défi à relever pour la mise en œuvre de programmes dans le domaine correctionnel. On peut soutenir que ce qui pourrait façonner la prochaine génération de professionnels du milieu correctionnel est le défi de communiquer les connaissances sur les stratégies efficaces aux intervenants. À l'aide de la technologie actuelle, les services d'extraction de l'information, l'Internet et la technologie de communication interactive sont tous des exemples de méthodes de communication de cette connaissance aux décideurs en matière de politiques et de pratiques.

Comme l'a dit Shore il y a une dizaine d'années, «[traduction] ...pour institutionnaliser ces interventions efficaces, il est essentiel de trouver de meileurs moyens de maintenir la responsabilisation et d'obtenir la crédibilité en prenant pa rt au virage vers la responsabilité et l'évaluation axées sur les résultats.» (p. 3).

Une fois que nous disposons des connaissances nécessaires, que nous décidons de mettre en œuvre les programmes qui ont fait leurs preuves et que nous communiquons ces résultats aux autres spécialistes du domaine, nous avons l'obligation d'évaluer les effets de ces interventions à l'intention de ceux à qui nous proposons nos connaissances.

En dernier lieu, tandis que se poursuit le travail d'analyse des stratégies permettant de réduire efficacement la criminalité, il faut aussi évaluer et perfectionner les moyens utilisés pour diffuser les connaissances sur une grande échelle. L'expérience tirée de la mise en œuvre de programmes de développement et de diffusion de la thérapie multisystémique dans quatre régions géographiques de l'Ontario permet de croire qu'il est possible d'entreprendre des efforts à grande échelle et d'établir une coopération entre divers sites avec l'appui des initiateurs des programmes. Il reste toutefois à évaluer le potentiel de durabilité de ces efforts et l'énergie nécessaire pour assurer le maintien de la formation et de la consultation. Cette question sera en partie traitée dans l'étude en cours du National Institute of Justice.


1 University of Western Ontario, Faculty of Education, and The Family Court Clinic

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