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La colère et les autres émotions chez les femmes: Analyse de la littérature

Les théories conceptuelles de l'émotion

1. Les orientations psychanalytiques
2. Les orientations behavioristes
3. Les théories socioculturelles
4. Les orientations humanistes
5. Les théories psychobiologiques
6. Les théories féministes

Thomas (1990, 1991, 1993b) présente une revue de la littérature traitant des théories de l'émotion, observant qu'il n'existe en fait que très peu d'écrits où l'objet de l'étude porte sur la description approfondie de l'expérience propre aux femmes. Thomas analyse les théories du vingtième siècle, celles qui continuent d'occuper une place prépondérante dans les modalités des traitements contemporains. En 1976, le philosophe Robert Solomon donne le nom de modèle hydraulique à une théorie qui se présente comme la plus dominante, et qui rencontre des interprétations plutôt différentes entre William James, Sigmund Freud et C.G. Lange. Le psychisme humain est considéré comme "une chaudière sous pression pour laquelle il faudrait absolument libérer la pression pour qu’elle se transforme en action et puisse s'exprimer" (Solomon, cité dans Thomas, 1991, p.32). Carl Jung a apporté quelques modifications à cette notion lorsqu'il a introduit la question des complexes appartenant à l'inconscient humain. Ces complexes se comportent comme des personnalités indépendantes et influencent ainsi l'action. En réfutant la nature involontaire de l'émotion que démontre le modèle hydraulique, Solomon est venu à penser que les émotions correspondent à des jugements de situations présentes et passées. Les individus réagissent aux injustices qu'ils ont dû subir. Plutôt que de se baser sur une pulsion instinctive, les individus portent un jugement lorsqu'ils ressentent qu'il y a atteinte à leur moralité ou à leur idéal. Solomon soutient que "il est évident que nous nous mettons en colère" (Solomon, cité dans Thomas 1993b, p.25), et insiste sur le rôle des actions de l'individu lors de la création d'une émotion. Ce point de vue reflète la popularité grandissante des théories cognitives du comportement propres à son époque. Selon Solomon (1990), la plupart des théoriciens du comportement de l'époque moderne "soulignent la nécessité de prendre en considération la cognition dans l'expression de la colère" (p.208).

Le modèle hydraulique de l’émotion a donné naissance à l’approche du défoulement (ventilationniste) au sujet de la colère (Thomas 1990; 1991). En soutenant que la colère refoulée a des effets néfastes sur la santé, les théoriciens conseillaient plutôt de décharger la colère et procurer ainsi un bienfait à la santé. Il est reconnu que les études empiriques n’ont pas appuyé cette opinion (Tavris, 1982; Lerner, 1985; Lerner, dans Kirmer, 1990; Thomas, 1990; Thomas, 1991). À vrai dire, certaines preuves peuvent laisser penser que l’expression de la colère provoque à la fois des conséquences négatives sur la santé et une augmentation de la colère et de l'hostilité (Meyer, 1988; Thomas, 1990, 1991; Droppleman et Wilt, 1993). Lerner (1985) maintient que "la colère déchargée peut être un moyen pour conserver, et même endurcir, les vielles règles et les types de comportements dans une relation et garantir ainsi qu’aucun changement ne puisse avoir lieu" (p.4). Crockett (1986) est du même avis, car elle suggère que la colère libérée incite peut être d’avantage les individus à chercher d'autres explications rationnelles à leur colère, au lieu de se concentrer à trouver des solutions. Lorsque Estés (1992) préconise la libération de la rage d’une façon "contenue" (p.355), elle insinue alors qu’agir autrement reviendrait à "mettre le feu à un bidon d’essence" (p.355).

Comme le fait remarquer Tavris (1982), la perspective du défoulement est manifeste dans les écrits contemporains, non seulement parmi les psychologues mais aussi à travers la population générale. Valentis et Devane (1994), retracent l’origine de la colère à la "rage bouillonnante" d’un enfant à sa naissance (p.18) à partir d’images empruntées à la mythologie, à la littérature, au cinéma, et également à des entrevues effectuées auprès de femmes et de psychothérapeutes. Elles proposent ainsi une approche de croissance à l'étude de la colère. En plus de la rage éprouvée lorsque l’enfant est séparé de la chaleur et de la sécurité du ventre de la mère, il existe également des "blessures narcissiques" (p.20). Ces blessures sont soit réelles soit ressenties, mais elles détruisent l’autonomie et l’estime de soi, qui constituent alors les premières provocations de la rage chez l’enfant. En créant un lien entre la colère et l’expérience du trauma pendant les premières années du développement, Valentis et Devane avancent que la réponse à la rage est enfouie dans le subconscient, et elle "est prête à refaire surface et à agir selon ces modèles appartenant au jeune âge" (p.21). Des années plus tard, la tâche thérapeutique d’une femme revient à "évacuer le lieu même de la première blessure jusqu’à ce qu’elle admette et libère enfin ce mal" (p.21).

En critiquant les théories hydrauliques et du défoulement, Thomas (1991) propose un nouveau modèle pour la conceptualisation de la colère chez la femme. Ce modèle sert actuellement de lignes directrices pour les recherches menées par le groupe de recherche sur la santé des femmes «Women’s Mental Health Research Group» à l’Université du Tennessee à Knoxville. Ce modèle comprend trois catégories : les concepts d’évaluation, les perceptions de soi telles que le stress ressenti, les valeurs, et l’estime de soi particuliers à la femme, et qui ont un effet sur des facteurs comme la dépression ou l’état de santé; les facteurs modificatifs, c'est-à-dire les caractéristiques socio-démographiques, la propension ou la tendance de la femme à se mettre en colère (le trait de la colère est décrit comme étant une caractéristique relativement stable de la personnalité), les habitudes de vie, les responsabilités de son rôle qui modifient sa perception d'elle-même; les variables résultantes tels la dépression, les modes d’expression de la colère, la suralimentation ou l'usage du tabac. Le modèle est cyclique et chaque facteur influence les autres. Par exemple, "la responsabilité d'avoir à jouer plusieurs rôles influence en même temps le stress ressenti, l’estime de soi et les diverses conséquences comme l’état de santé physique ou la dépression" (p.45). Le niveau de stress ressenti par une femme devient un facteur principal dans ce modèle, puisque le stress peut mener à "des modes d’expression de la colère qui ont des effets néfastes sur la santé, à un état dépressif, ou encore à d’autres conséquences négatives" (p.44). Le modèle admet cependant que des facteurs modificatifs peuvent intervenir pour donner un résultat plus bénéfique. Le modèle tient compte du milieu social, de la diversité des races et de la vie économique, et de l'orientation sexuelle (même si ce dernier facteur n'est pas mentionné de façon explicite) en tant que facteurs pouvant influencer l’expression de la colère chez les femmes. Cette analyse était absente dans les approches théoriques antérieures.

Une explication sommaire des théories contemporaines de l’émotion et de leur relation avec la colère est exposée ci-dessous.

 

1. Les orientations psychanalytiques

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Les approches psychanalytiques explorent l’inconscient pour permettre à la personne d’arriver à ressentir certaines émotions de façon consciente. Cela est rendu possible parce que ces approches mettent en valeur des forces de motivation inconscientes et cachées, des forces qui sous-tendent et influencent le comportement. Ces approches sont axées sur la perspicacité, et avancent l’argument que les personnes seraient en mesure de résoudre leur colère si elles pouvaient la comprendre.

Les approches psychanalytiques considèrent d’autres émotions comme "étant liées à des pulsions; la répression de ces pulsions puissantes est jugée malsaine" (Rapaport, cité dans Thomas, 1990, p.205). Il est cru que des maladies psychologiques ou psychosomatiques peuvent se développer si certaines émotions ne sont pas libérées. Thomas cite un texte pour infirmières psychiatriques publié en 1987 :

"Les personnes doivent libérer leur tension. Il est possible de supprimer l’expression manifeste de la colère, mais tôt ou tard, peut-être dans une forme différente, cette tension sera libérée. La personne qui souffre de colère chronique peut développer un ulcère duodénal, devenir dépressive, ou avoir des accès de colère au moindre problème....L'expression directe de la colère au moment où elle se manifeste et dirigée vers la cause immédiate, constitue le moyen le plus sain et le plus satisfaisant pour libérer la tension."

(Stuart et Sundeen, cités dans Thomas, 1990, p.205-206)

Le débat qui concerne les bénéfices ressentis lors de l’expression de la colère, mentionnés ci-dessus, est très courant dans l’ensemble de la littérature.

 

2. Les orientations behavioristes

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Les théoriciens du behaviorisme estiment qu’il est nécessaire de prendre en compte les schèmes de pensée dans l’expression de la colère. La colère est considérée comme un jugement, comme "une réponse apprise aux stimuli de l’environnement" (Skinner, mentionné dans Thomas, 1990, p.208). Les expériences ont démontré que les personnes répètent exactement les comportements qui leur ont valu des récompenses. Un enfant apprend que la colère l’aide à obtenir ce qu’il veut car une petite crise débouche sur un résultat positif. Thomas mentionne la recherche effectuée par Novaco en 1985, dans laquelle ce dernier soutient que l’encouragement à la colère prend sa source dans les schèmes de pensée internes, "qu’il n’existe aucun lien direct entre les événements extérieurs et la colère. L’éveil de la colère correspond à un cheminement qui passe par la cognition" (Novaco, cité dans Thomas, 1990, p.208). Les approches du traitement se concentrent sur "la relaxation ou le contre-conditionnement de l'humour (en partant du principe que la colère et la relaxation ou l’humour sont des réponses aux stimulus qui sont incompatibles); sur l'acquisition de compétences psychosociales et d'habiletés d'affirmation de soi; sur le conditionnement instrumental; et sur les modalités cognitives-behaviorales (p.208). Les études qui signalent un soutien important de l’utilité de ces différentes méthodes pour la diminution de la colère apparaissent ci-dessous.

 

3. Les théories socioculturelles

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En donnant une importance particulière à la nature interpersonnelle de la colère, cette approche suggère que la colère aboutit à chasser l’anxiété développée lorsque la personne ne réussit pas à satisfaire les attentes des autres (Sullivan, cité dans Thomas, 1990). De telles théories reconnaissent que les comportements émotifs sont appris à l’intérieur même d’un milieu culturel et que les hommes expriment leur colère d'une manière différente des femmes. Ce qui semble également révélateur est l’importance accordée aux facteurs environnementaux qui contribuent au contenu émotionnel et au comportement exprimé (Bernard, 1990; Greenspan, 1993; Gwynn, 1993; Singer, Bussey, Song, et Lunghofer, 1995; Sommers, sous presse). Les recherches menées par Averill en 1982 ont démontré que "la colère correspond à une émotion extrêmement interpersonnelle qui ne peut être comprise sans prendre en considération le milieu social" (cité dans Thomas, 1993b, p.30).

 

4. Les orientations humanistes

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Les orientations humanistes ne considèrent l’émotion "ni comme une expression des instincts ni comme une réponse apprise" (Thomas, 1990, p.211), mais plutôt comme "une information d'orientation" (Thomas, 1993.b, p. 27). Ce type d’information procure à la personne des preuves suffisantes pour qu’elle puisse prendre des décisions. Vue sous cet angle, la colère peut être le signal que les droits d’une personne ont été violés. Une intervention thérapeutique pourrait aider les personnes à apprendre comment prendre conscience de plus en plus de l’émotion, et des motivations conséquentes à changer. Thomas (1993b) remarque qu'on a pu démontrer que l’aptitude à ressentir complètement les sentiments "est un indicateur du succès potentiel d'une psychothérapie" (Rogers, cité dans Thomas, p.27).

 

5. Les théories psychobiologiques

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La perspective psychobiologique reconnaît la base de la théorie évolutionniste selon laquelle "le comportement agressif est le produit d’une sélection naturelle...et tous les animaux, y compris l’être humain, ont cette aptitude innée à faire ressortir ce trait fondamental" (Fishbein, 1992, p.101). Ce sont ces différences innées présentes dans les processus biologiques chez la femme et chez l’homme qui expliquent les différences dans le comportement agressif. En se positionnant ainsi, cette approche indique "qu’en général, l’être humain de sexe masculin est naturellement plus agressif et cela est dû à l’influence de mécanismes biochimiques" (p.101). En admettant que les conditions biologiques et socioculturelles influencent toutes deux la réponse agressive, les recherches se sont alors concentrées sur "le rôle (a) des systèmes neurologiques responsables de l’inhibition de comportements et d’émotions extrêmes, (b) de l’aptitude d’apprentissage à partir de modelage et de l’expérience, et (c) de la disponibilité de la famille et des ressources et des moyens d'assistance communautaires" (p.102).

 

6. Les théories féministes

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Le féminisme peut se définir comme "...une forme de connaissances adverses, qui vise à interrompre les notions acceptées du comportement des femmes et de leur place convenable, et de contester les catégories classiques et les significations habituelles que nous donnons à notre conception du sexe" (Marecek et Hare-Mustin, cité dans White et Kowalski, 1984, p.488). Cette définition contient fondamentalement une analyse des différences de pouvoir dans une culture où les hommes sont considérés être plus agressifs que les femmes (White et Kowalski, 1994, p.492-493). La théorie féministe remet en question la notion que la colère et les actes agressifs chez les femmes sont étiquetés comme des actes déviants, pathologiques et peu féminins. Selon White et Kowalski, cette étiquette perpétue les différences de pouvoir.