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La colère et les autres émotions chez les femmes: Analyse de la littérature

La colère et la violence envers les femmes

Toute étude sur la colère des femmes soulève obligatoirement la question du milieu social dans lequel elles vivent. Comme le fait remarquer Greenspan (1993), l’étiquette d’identification de la névrose post-traumatique est décrite d’après les termes suivants : "trouble" survenant lorsque "la personne a vécu un événement qui ne fait pas partie des expériences ordinaires humaines, et qui bouleverserait profondément n’importe quelle personne ou presque tout le monde..."(Livre de référence du manuel DSM-III-R «Desk Reference to the Diagnostic Criteria», cité dans Greenspan, 1993, p.XXX). Greenspan postule que cette définition accuse un sérieux défaut car elle omet de reconnaître que le trauma physique et sexuel subi par les femmes "fait partie intégrante" (p.XXX) de l’ensemble de leur expérience ordinaire. La fréquence élevée de la violation des femmes, "la sexualisation et la dévalorisation culturelle" (Westkott, cité dans Jack, 1991, p.15), joue un rôle essentiel dans leur capacité ultérieure de faire face aux sentiments d’impuissance, de privation de pouvoirs, de colère, de honte et de rage (Courtois, 1988; Davis, 1990; Estés, 1992; Herman, 1992; Kinzl et Biebl, 1992; Campbell, 1993; Valentis et Devane, 1994).

Les études empiriques sur les femmes et la colère ont négligé la réalité sociale du stress vécu au foyer, auquel font face les femmes, qu’il s’agisse de femmes battues, ou de situations résultantes d’abus sexuel pendant l’enfance ou pendant l’âge adulte. Cette complète absence d'études empiriques entraîne de sérieuses restrictions. La littérature clinique admet de façon unanime la reconnaissance de l’état de colère intense présent chez les personnes victimes de viol. En 1992, Estés écrit : "La rage attaque et ronge notre conviction qui nous fait penser que seules de bonnes choses peuvent arriver. Mais cet espoir a disparu. Et derrière la perte de cet espoir, apparaît généralement la colère, derrière cette colère, la douleur, et derrière la douleur, il y a en général la torture, sous quelque forme que se soit, parfois récente, mais le plus souvent une torture de longue date "(p.353). Sous la crainte de sanctions décidées par les privilégiés du pouvoir, les femmes apprennent qu’elles doivent savoir contenir la colère causée par le viol (Campbell, 1993). Après avoir évalué l’agression chez les femmes qui tuent leur mari qui les maltraitait, Campbell affirme que dans des situations de stress insupportable causé par des violences physiques, les femmes sont alors poussées vers une action agressive. L’intensité de cette action est telle qu’il est très courant de ne retrouver chez ces femmes qu'un léger souvenir de l’événement. (Katz, cité dans Campbell, 1993). Campbell ajoute : "tout se passe comme si la colère était si profondément enterrée, et l'accommodation au comportement violent des maris tellement achevée, que la situation suffisait à effacer la moindre confiance qu’elles ont en leur propre capacité à se défendre" (p.123). Hilberman est du même avis et écrit à ce sujet : "la passivité et la dénégation de la colère ne supposent pas que la femme battue s’adapte à sa situation ou qu’elle l’apprécie. Ces états constituent en fait les dernières formes de défense, le dernier recours désespéré contre la rage meurtrière" (cité dans Grumet, 1988, p.60).

En 1994, White et Kowalski ont effectué une étude comparative au sujet de l’agression chez les femmes et chez les hommes dans le contexte de relations intimes. Elles soulignent à la suite de cette étude que "les motifs de l’agression des femmes diffèrent de ceux des hommes. Parmi les divers motifs donnés pour l’homicide conjugal dans les cas d’auto-confession, la légitime défense apparaît comme le motif le plus fréquent chez les femmes, alors que chez les hommes, il s’agit plus de jalousie sexuelle, ou que la femme a menacé de mettre un terme à la relation... Le plus souvent, quand les femmes sont les premières à engager une action violente, elles anticipent en réalité une agression abusive de la part de leur mari" (p.495).

Même s’il existe un large corpus littéraire au sujet de la femme en tant que victime d'agressions sexuelles et physiques, rare sont les recherches qui se sont en fait consacrées aux femmes qui sont elles-mêmes agressives (Campbell, 1993). L’absence de "traitements conçus expressément pour les patients criminels" en est la preuve même (Hodgins, Hébert et Baraldi, 1986, p.213).

Des recherches qui porteraient sur ce domaine s’avèrent essentielles pour que l'agression des femmes en situation de stress accentué puisse être comprise. Le conditionnement précis que les femmes ont subi et à la suite duquel elles ont appris à contenir leur colère, les place dans une position désavantageuse face au système judiciaire actuel. En effet, même lorsqu'un chef d’accusation d’homicide volontaire reconnaît que l’intention de tuer est "en partie justifiée étant donné que l’acte est commis sous la provocation de la victime et sous l’aveuglement de la passion" (Campbell, 1993, p.145), l’homicide volontaire est malgré tout dans la plupart des cas rejeté, et devient une inculpation de meurtre car il y a généralement un délai entre la dernière provocation [ Pour une analyse approfondie sur le sujet des femmes battues, le meurtre, et la loi se reporter à Campbell, 1993, pp.144-152.] et le meurtre. Parce qu'on ne reconnaît pas toutes ces années de brutalité endurée, brutalité à laquelle elles finissent d’ailleurs par se résigner, leur mobile est jugé comme étant de la vengeance et non de la provocation. Même si le recours à la légitime défense aboutit en principe à l'acquittement, un grand nombre de femmes sont quand même reconnues coupables de meurtre ou d’homicide volontaire, ajouter à cela le fait que 87% des femmes déclarées coupables (aux États-Unis) restent convaincues qu’elles ont agi en légitime défense (Gilleslie, cité dans Campbell, 1993). La nécessité d’effectuer des recherches sur "l'expérience particulière de la colère et de la réaction chez les femmes" (Campbell, 1993, p.151) apparaît ainsi indiscutable.