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Programmes pour les délinquantes

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La colère et les autres émotions chez les femmes: Analyse de la littérature

La maîtrise de la colère chez les femmes délinquantes

La littérature traitant du sujet fait état de trois programmes existants dont l'objet porte sur la maîtrise de la colère chez les femmes délinquantes (Wilfley et al., 1986; Rucker, 1991; Smith, Smith et Beckner, 1994). Wilfley et al. se sont basés sur les recherches de Novaco (mentionnées plus haut), et ont mis au point une approche de traitement en groupe destiné à une prison de haute sécurité à Cedar City, au Missouri. Cette approche a pour objectif "de donner une chance aux participantes d’atteindre un niveau de prise de conscience et une compréhension de leur colère tout en développant des méthodes appropriées pour arriver à la maîtriser" (p.44). Le groupe était constitué de huit femmes qui devaient se rencontrer deux heures par semaine pendant huit semaines consécutives. Les activités du groupe comprenaient : "des séances de remue-méninges, des répétitions de comportement, de la relaxation, des exercices verbaux, des séances d’inoculation contre le stress, ainsi que des discussions de groupe" (p.45). Entre chaque séance, les femmes devaient accomplir certaines tâches telles que remplir un journal personnel quotidien, l’objectif étant de les encourager à auto-réguler leur réaction dans des situations incitant à la colère. Des contacts ont eu lieu pour que les participantes puissent mieux s'affirmer dans des situations particulières, et des stratégies présentées au cours de discussions devaient montrer comment continuer ces activités après que les séances collectives prennent fin. Wilfley et al. ont noté des résultats satisfaisants en observant une meilleure maîtrise personnelle, une plus grande responsabilité, de l’empathie, ainsi "qu’une plus grande aptitude à créer et à utiliser d'autres méthodes grâce auxquelles des réactions beaucoup plus flexibles, créatives et constructives ont été possibles dans des situations incitant à la colère" (p.41). En outre, les femmes incarcérées ont réussi à créer un système de soutien mutuel car, durant l'intervalle de temps qui séparait chaque séance, elles s’encourageaient mutuellement.

Les auteurs ont également remarqué chez les femmes délinquantes un "grand besoin et un intérêt marqué" (p.50) pour des discussions de groupe sur la prise de conscience de la colère et de la maîtrise de la colère. Les auteurs ajoutent qu'ils ont pu observer que ces femmes participaient avec ardeur sans qu'ils aient eu besoin d'insister ou d'augmenter la durée des séances. Même si sur les huit femmes, quatre ont abandonné le programme, "les quatre restantes ont déclaré se sentir beaucoup plus spéciales, et se sentir beaucoup plus engagées" (p.48). Pendant les séances du programme, les femmes ont évoqué des problèmes personnels reliés à leur passé et ont également abordé le thème central de l’isolation par rapport à leur famille, à la société et par rapport au moi. Des modifications dans la perception de leur propre personne se sont manifestées lorsque les femmes se sont éloignées progressivement de l’isolation qu’elles se sont elles-mêmes imposées grâce à des mécanismes d'affrontement, et en démontrant un intérêt croissant et un plus grand respect les unes envers les autres.

Dans une étude destinée à créer des créneaux non-violents à l'intérieur d’une prison de sécurité moyenne pour femmes, Rucker (1991) a fixé l’objectif de la recherche comme étant de créer un environnement dans lequel les femmes seraient incitées à s’engager dans des changements positifs de leur vie au lieu de concentrer tout simplement leur énergie à se battre pour survivre. Ce programme, alors sous expérimentation, est basé sur le programme «Alternatives to Violence Project (AVP)», un programme éducatif dont le premier essai a eu lieu à la prison de l’État de New York il y a une quinzaine d’années. Ce premier essai était dirigé par un groupe de volontaires. Le programme présentait une philosophie clairement définie et fondamentale exposée en ces termes : "affirmer l’existence et la légitimité du pouvoir de la personne, permettre aux participantes l'expérience d’exercer un pouvoir partagé de façon coopérative, sérieuse et appropriée" («AVP Basic Manual», 1985, cité dans Rucker, 1991, p.4). Dans le cadre de ce programme, le pouvoir se définit comme la capacité de créer des situations "où tout le monde est gagnant" (p.4) au lieu de contraindre les autres en fonction de ses propres désirs. Pour faciliter cette remise de pouvoir, le programme met en valeur l’affirmation des individus, le développement d’un environnement coopératif dont la confiance et l’empathie constituent la base, ainsi que le développement d’aptitudes communicatives et d’habiletés de résolution de conflits. Le programme repose sur l'organisation suivante : deux ateliers de trois jours consécutifs, ces ateliers sont intensifs et sont consacrés à l'expérience personnelle, puis des séances de suivi hebdomadaires pendant six semaines d’une durée d'une heure et demie.

Bien que ce programme n’aborde pas de façon précise le thème de la colère, l’accent est quand même mis sur une approche non-violente pour résoudre des conflits. Les participantes étaient admises au programme en fonction des critères formulés comme suit :

«Nous devons être prêtes à laisser de côté nos vieilles et habituelles suppositions d'après lesquelles les solutions violentes et destructives sont les seules possibles, nous devons également être disposées à tenter quelque chose de différent, quelque chose de créatif; nous devons nous convaincre que la solution où tout le monde est gagnant est possible, que chez la personne qui nous lance un défi, il existe quelque chose, peu importe à quel point ce quelque chose est profondément caché chez cet individu, cette personne accepte volontiers de se joindre à nous, par ce fait même, elle prouve qu’elle cherche une solution; et pour finir, nous devons non seulement rechercher le meilleur de nous-mêmes, mais aussi chez les autres dans nos interactions avec elles.»

(Comité de formation, AVP, 1985, cité dans Rucker, p.104)

Trente-deux sujets ont participé à deux groupes comparatifs qui se différenciaient essentiellement par leur contenu quant aux séances de suivi. Au cours de l’une de ces séances, un groupe s’est beaucoup plus concentré sur le développement des habiletés à résoudre des conflits, sur les jeux de rôle de scénarios conflictuels, sur des séances dirigées de méditation, ainsi que sur des exercices d’affirmation de soi; alors que l’autre groupe s’est principalement penché sur les problèmes concernant la sexualité, tels que la prostitution, les relations entre les lesbiennes, les problèmes associés aux difficultés d’expression de la sexualité en prison, sur le SIDA, et sur d’autres maladies sexuellement transmissibles. Les constatations de l’étude comparative de ces deux groupes ont révélé que le groupe d'habiletés AVP se montrait beaucoup plus apte à formuler des déclarations du type "je" en réagissant à une situation conflictuelle, manifestait également une plus grande aptitude communicative quant à la conceptualisation de la non-violence, et se déclarait pouvoir mieux se contrôler par rapport à ce qu'ils pensaient ou disaient au sein du groupe.

Chaque semaine, ce dernier groupe manifestait cependant un certain affaiblissement dans leur participation, probablement en raison de la nature répétitive des exercices d’acquisition d'habilités. Le groupe ayant participé au thème de la sexualité du programme AVP, a démontré un plus grande cohésion au cours des séances de suivi, grâce sans doute à la nature stimulante des discussions de groupe. À partir de ces constatations, il a été conclu que le thème de la sexualité permettait des résultats satisfaisants surtout à long terme.

Cette étude comparative a d’autre part révélé l’apparition d’une tendance contradictoire malgré le fait que les résultats n’aient indiqué aucune modification statistiquement pertinente chez l’un ou l’autre des groupes en ce qui concerne les niveaux de confiance, d’empathie ou du point de vue des efforts de contrôle. Les participantes ont déclaré d’un côté qu’elles espéraient atteindre, en conclusion du programme, une capacité supérieure à contrôler leur vie, mais ont reconnu d’un autre coté qu’elles s’attendaient à ce que les autres, plus puissants, et le hasard prendraient le contrôle de leur vie. À cela, l’auteure de la recherche conclut alors : "tandis que les participantes semblaient démontrer un plus grand sentiment de pouvoir personnel tout au long du programme, elles continuaient malgré tout à être très sensibles à la nature contraignante et imprévisible du milieu pénitencier dans lequel elles vivaient" (p.82).

L’auteure conclut entre autres, que des séances de suivi d’une heure et demie une fois par semaine sont insuffisantes pour maintenir le "véritable niveau de confiance manifesté" (p.125) durant les ateliers. Les participantes ont démontré ce niveau de confiance à l’occasion d’un seul exercice dont l'objet portait spécifiquement sur la confiance. Cet exercice consistait à l’activité suivante : les membres du groupe devaient soulever une femme, qui se trouvait complètement allongée sur le sol, la lever jusqu’à ce qu’ils puissent la tenir dans leur bras, ensuite la tourner lentement et faire un cercle complet, et finir l'exercice en la redéposant avec délicatesse sur le sol. En se laissant ainsi soulever, les femmes ont perçu cet exercice de confiance comme une méthode bien distinctive et très efficace pour souligner l’importance du problème de confiance discuté pendant les ateliers. Dans sa conclusion, l’auteure s’est demandé à quel point le niveau de confiance peut être maintenu à l'intérieur d’un milieu carcéral. Du point de vue de l’auteure, un environnement où il existe "l’imposition de règlements incontournables, une mauvaise communication, et une attitude soupçonneuse de la part du personnel de sécurité au cours de contacts avec les participantes et l'auteure de la recherche" (p.102), ne pouvait qu’aller à l’encontre du but recherché, celui de la réalisation de voies non-violentes.

Pour obtenir des améliorations, il est suggéré entre autres d’accorder une plus grande importance dans l'établissement de liens entre des techniques telles que : "s’efforcer de trouver un terrain d’entente, se basant sur la vérité pour établir sa position, s’aventurer vers la créativité plutôt que vers la violence, faire un plus grand usage de l’humour et de la surprise" (p.116). De plus amples recherches s’avèrent justifiées quand il s'agit de savoir de quelle manière l'environnement positif du programme AVP pourrait promouvoir la création d'un sentiment de liberté et de sécurité permettant la libre expression. Selon l’auteure, ce qui donne au programme toute son efficacité se trouve dans son potentiel à "donner la possibilité à des individus et à les encourager soit à créer leurs propres stratégies de développement, soit à faire un meilleur usage des programmes déjà existants à l'intérieur du milieu carcéral" (p.128). Autrement dit, l’auteure tient à souligner le fait qu’une telle remise de pouvoir doit être considérée avec le plus grand intérêt.

Le troisième atelier ayant pour thème la maîtrise de la colère chez les femmes détenues (Smith et al., 1994) était destiné à un groupe composé de onze femmes à la prison de sécurité moyenne de l’État de l’Utah. Cet atelier ciblait quatre objectifs : comprendre les symptômes habituels de la colère; comprendre la raison pour laquelle les gens se mettent en colère, trouver un moyen plus efficace de maîtriser la colère; aider les détenues à intégrer dans leur propre vie les suggestions sur la maîtrise de la colère. L’atelier se composait de trois séances hebdomadaires d’une durée de deux heures étalées sur trois semaines consécutives. Le thème central des discussions portait sur les symptômes émotionnels, physiques, cognitifs et behavioristes que les personnes manifestent lorsqu’elles se mettent en colère; les stratégies classiques de la maîtrise de la colère; le développement de stratégies personnelles pour maîtriser la colère. Entre chaque séance, les femmes devaient tenir à jour un journal quotidien dans lequel elles devaient inscrire l’évaluation de leur colère par rapport à une échelle de quatre points. Elles devaient également identifier les événements qui avaient déclenché leur colère, et s’efforcer de distinguer les signes qui leur permettaient de savoir qu’elles avaient atteint un niveau critique de colère. Passé l’étape où les femmes avaient pour tâche de mettre en application les stratégies de la maîtrise de la colère alors élaborées au cours des séances, ces mêmes stratégies étaient évaluées en accordant une importance particulière aux stratégies les plus performantes.

D’après les résultats de ce programme, "un atelier de trois séances ayant pour objet la maîtrise de la colère a probablement un impact considérable sur les femmes détenues" (p.175). Les travaux ont particulièrement ciblé les stratégies suivants : aider les femmes à réfléchir avant de réagir à la colère; donner plus d’importance à des stratégies comme celles qui consiste à prendre du recul par rapport à un conflit, les exercices respiratoires et les interventions cognitives telles que se concentrer sur des pensées plaisantes et sur des images positives.

En plus de ces trois programmes étudiés, Schramski et Harvey (1983) ont effectué une analyse de documents sélectionnés, publiés au cours des dernières cinquante années, et ont ainsi examiné l’efficacité du psychodrame et des jeux de rôle dans des milieux pénitentiaires. Les auteurs rappellent que la méthode "a été utilisée de façon appropriée dans les milieux carcéraux même si très peu de rapports ont été présentés à ce sujet" (p.252). Ils recommandent cependant dans leur recherche de se montrer "réservé devant ces constatations optimistes" (p.249). Cette étude ne mentionne pas de résultats biens précis quant à la colère, mais fait état en revanche d’améliorations plus générales observées chez les membres du groupe, qui se trouvaient être, entre autres, "plus serviables, confiants et démontrant des qualités interpersonnelles adéquates" (Maas, cité dans Schramski et Harvey, 1983, p.245).