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Rapport sur les cas d'automutilation à la Prison des femmes de Kingston

Partie 3 : Réduction du nombre de cas d'automutilation

    À ce jour, le personnel de l'établissement a eu une attitude réactionnelle plutôt que préventive face à l'automutilation. Si l'on veut réduire le nombre des cas d'automutilation, il faut absolument adopter une attitude préventive. La première étape pour y arriver consiste à déterminer les situations et les facteurs qui engendrent un tel comportement. Il faut se rappeler que l'automutilation en elle-même n'est pas un problème, mais le symptôme et la manifestation de problèmes plus graves. Comme mon hypothèse de travail est que l'automutilation est une stratégie d'adaptation face aux mauvais traitements reçus durant l'enfance, la présente étude a pour point de départ les réponses ayant trait à ces mauvais traitements.

 

3.1 Réponses des détenues concernant les mauvais traitements subis durant l'enfance

    Soixante-quatorze pour cent des détenues interrogées ont révélé avoir subi des mauvais traitements durant l'enfance. La moitié de ces répondantes ont dit avoir subi des mauvais traitements d'ordre sexuel et physique, alors que chez 28 p. 100 d'entre elles ils étaient d'ordre exclusivement sexuel et que chez 22 p. 100 de ces femmes il s'agissait de mauvais traitements d'ordre physique uniquement. Il faut considérer que les données sur les agressions sexuelles sont modérées et ce pour deux raisons. D'abord, comme l'indique le rapport Russell (1986) les femmes hésitent souvent à révéler les agressions sexuelles à un interviewer qu'elles ne connaissent pas (p. 20). On peut éviter ce problème en prévoyant une entrevue suffisamment longue pour qu'un rapport de confiance s'établisse entre l'interviewer et la répondante. L'étendue de la présente étude ne nous a pas donné cette latitude. Certaines entrevues n'ont pas duré plus de 20 minutes. De plus, cette population carcérale est soumise à de nombreuses études et un grand nombre de détenues en ont assez de répondre à des questions dans le cadre d'études qui, selon elles, n'apporteront pas de changements positifs en fin de compte. Pour ces raisons, nous pouvons présumer que certaines femmes ayant subi des agressions sexuelles durant leur enfance ont choisi de ne pas m'en faire part.

    Un mécanisme de défense auquel les victimes d'agressions sexuelles durant l'enfance ont souvent recours est un autre facteur ayant une incidence sur les taux de cas révélés. La dynamique de la violence sexuelle subie durant l'enfance comprend presque toujours le silence que s'impose la victime elle-même et souvent les autres au courant de la situation. Ainsi, sur le plan de la victimisation, la norme consiste à ne pas en parler. Ce silence forcé incite souvent au refoulement comme stratégie d'adaptation. Il est évident que les cas de celles qui ont recours au refoulement comme réaction d'adaptation suite aux agressions subies n'entrent pas dans les statistiques.

    Compte tenu des facteurs s'opposant à la divulgation, les résultats obtenus en ce qui concerne les agressions sexuelles subies durant l'enfance sont à la fois très significatifs et troublants. Les réponses indiquent que 58 p. 100 de la population de l'établissement révèle avoir subi des mauvais traitements d'ordre sexuel durant l'enfance. C'est plus du double du pourcentage de ces cas signalés dans la population à l'extérieur de l'établissement où une fillette sur quatre est victime de violence sexuelle avant l'âge de 14 ans (Russell, 1986, p. 61). Il est essentiel de se rappeler que le taux réel du nombre de cas de détenues ayant subi de la violence sexuelle durant l'enfance surpasse sans doute le 58 p. 100 de cas déclarés.

    Chez les femmes ayant révélé avoir été victimes d'agressions sexuelles durant l'enfance, 76 p. 100 disent en subir aujourd'hui des séquelles. Bon nombre de femmes convaincues d'avoir surmonté les problèmes d'ordre émotif engendrés par la violence sexuelle ont fait part de leur préoccupation face au sort d'autres femmes. Citons l'exemple de cette détenue qui, grâce au counseling, a réussi à vaincre les séquelles de la violence sexuelle subie durant l'enfance, mais qui s'inquiète toujours du sort de sa sœur qui en a sans doute aussi été victime.

    Soixante-treize pour cent des femmes ayant recours à l'automutilation ont fait état de mauvais traitements subis durant l'enfance. Comme il a été indiqué précédemment, il s'agit sans doute d'une estimation prudente. Aucun lien significatif n'a pu être établi entre la durée de la peine et l'automutilation. En outre, on a pu conclure que l'automutilation ne découlait pas d'une (d') incarcération(s) antérieure(s). On a cependant constaté un lien significatif entre le temps passé à la Prison des femmes et l'automutilation, soit (42) = 3,12, <  0,03. Les femmes ayant révélé s'être infligé intentionnellement des blessures avaient, en moyenne, passé trois fois plus de temps à la Prison des femmes ( = 41 mois ) que celles n'ayant pas eu recours à l'automutilation ( M = 14 mois ).

    Certains peuvent prétendre que les résultats ci-dessus démontrent que l'automutilation peut survenir suite à des contacts avec d'autres détenues, mais deux facteurs s'opposent à cette conclusion. D'abord, aucun lien n'a pu être établi entre les incarcérations antérieures et l'automutilation. Plusieurs des incarcérations antérieures ont été purgées dans des établissements provinciaux. Sans doute s'y produit-il aussi des cas d'automutilation, et pourtant il ne semble pas que ce comportement soit acquis dans ces établissements. Ensuite, si le phénomène en est d'abord un d'association, alors une période de 14 mois (la durée moyenne du séjour des détenues à la Prison des femmes qui n'ont pas eu recours à l'automutilation) suffirait certainement à acquérir le comportement.

    Une explication plus plausible du lien entre le temps passé à la Prison des femmes et l'automutilation est qu'avec le temps de plus en plus de stratégies d'adaptation utilisées autrefois sont devenues inefficaces dans le contexte carcéral. Il est possible qu'en l'absence de stratégies d'adaptation, les unes observent comment les autres font face à la situation. Plutôt que d'invoquer l'association comme raison de l'automutilation, pareil phénomène indique davantage que l'on fait appel à cette stratégie d'adaptation comme dernier recours lorsque les autres stratégies se révèlent inefficaces. Il est donc nécessaire d'examiner les facteurs conjoncturels qui engendrent l'automutilation. Une fois ces facteurs désignés, il devient possible de mettre en œuvre les modifications voulues pour étendre la gamme des stratégies d'adaptation efficaces et ainsi réduire le nombre de cas d'automutilation.

    Dans l'ensemble, les réponses des détenues ont fait ressortir deux secteurs auxquels il faut porter une attention particulière si on veut en arriver à réduire le nombre de cas d'automutilation : l'environnement et le counseling.

 

3.2 L'environnement

    Lors des entrevues, la majorité des femmes ayant recours à l'automutilation ont désigné comme éléments déclencheurs de ce comportement, les situations qui donnent lieu à des sentiments de détresse (47 p. 100), d'impuissance (42 p. 100) ou d'isolement (6,7 p. 100). Comme il est mentionné dans l'introduction, les agressions sexuelles subies durant l'enfance impliquent une emprise totale sur la personnalité et le corps de l'enfant qui, de fait, est ainsi dépouillé de sa destinée. Si la victime ne peut surmonter les sentiments engendrés par les mauvais traitements subis alors, plus tard dans la vie cette personne éprouvera des troubles émotifs dès que des situations évoqueront l'état d'incapacité de se défendre dans lequel elle se retrouvait enfant. Pour arriver à réduire le nombre de cas d'automutilation, il faut nécessairement remplacer ces tentatives de maîtrise de soi, par des stratégies d'adaptation plus constructives. En attendant que ces stratégies d'adaptation de remplacement puissent être assimilées, il faut s'efforcer par tous les moyens d'inspirer à la femme des sentiments de maîtrise de sa propre personne (efficacité).

    De par sa définition même, le milieu carcéral retire tout contrôle à une personne (c'est-à-dire la liberté de mouvement). Dans l'ensemble, les réponses des détenues permettent de conclure que cet aspect n'est pas l'un des principaux facteurs donnant le sentiment d'un manque de maîtrise de leur propre personne. Seulement 3 p. 100 des détenues ont mentionné la durée de la peine comme étant un motif d'automutilation. De plus, comme il a été dit précédemment, il n'existe aucun lien significatif entre la durée de la peine et l'automutilation. Les femmes acceptent généralement le fait que suite à leur peine, elle n'auront aucun contrôle sur l'endroit où elle passeront les prochaines années de leur vie. Néanmoins, selon elles, il existe un certain nombre d'aspects de la situation carcérale qu'elles ne devraient pas être forcées de subir, et ce sont ces aspects qui amplifient les sentiments d'impuissance et de manque de maîtrise de leur propre personne. Il s'agit principalement de conditions donnant lieu à un sentiment d'injustice. À force d'être confronté à l'injustice sans pouvoir s'en remettre à des stratégies pour corriger les causes de préjudices, avec le temps s'installe et grandit un sentiment d'impuissance. Lorsqu'un certain seuil est atteint, ce sentiment est si profondément ancré que les stratégies d'adaptation auxquelles on avait recours sont devenues inefficaces. C'est alors que la détenue peut recourir à l'automutilation comme stratégie d'adaptation. Un tel scénario expliquerait le lien significatif existant entre le temps passé à la Prison des femmes et l'automutilation. Pour bien comprendre le phénomène, il est donc essentiel d'analyser les situations qui engendrent des sentiments d'impuissance et d'abandon.

 

        3.2.1 La réglementation

    Plusieurs détenues (51 pour 100) ont cité l'incohérence et/ou la mesquinerie comme étant des aspects pénibles de la vie carcérale. Selon un bon nombre d'entre elles, des accusations d'infractions disciplinaires sont souvent portées injustement et elles n'ont aucun recours. Même si les femmes contre qui sont portées des accusations ont l'occasion de comparaître devant un tribunal, elles croient généralement que lors de ces auditions leur parole, en tant que détenues, ne prévaudra jamais sur celle des membres du personnel de la sécurité. Toute détenue peut formuler un grief concernant la conduite ou des actes d'un membre du personnel, mais selon le directeur, la plupart du temps les femmes ne profitent pas de cette occasion de peur d'en subir ensuite les conséquences sous forme de mesures punitives. C'est ainsi qu'elles se convainquent d'avoir bien peu de pouvoir pour s'opposer aux agents de correction dont elles jugent le comportement injuste à leur endroit.

    Le personnel de la sécurité reconnaît lui-même que certains employés agissent de manière inadéquate. Nombreux sont les membres du personnel qui déplorent pareille situation où le comportement de quelques-uns rejaillit sur tous les autres et crée une barrière entre eux et les détenues. Une amélioration des relations entre les détenues et le personnel, atténuerait donc non seulement le sentiment d'impuissance chez les détenues, mais resserrerait aussi les liens avec les agents de correction que les femmes respectent et en qui elles ont confiance.

 

        3.2.2 Recommandation :

  • Sans doute est-ce parce qu'ils ne saisissent pas bien toutes les répercussions des agressions sexuelles subies durant l'enfance, que des membres du personnel agissent parfois de manière inadéquate envers les détenues. Il faudrait corriger la situation au moyen d'une formation permanente portant sur la dynamique de la violence sexuelle subie durant l'enfance. Le personnel de la sécurité apprendrait ainsi comment agir d'une manière plus constructive envers les détenues, ce qui, par le fait même, réduirait la frustration chez les agents de correction. Cette recommandation reflète l'objectif stratégique 3.5, lié à la valeur fondamentale 3 : « Voir à ce que les quelques membres du personnel qui sont incapables d'être en contact avec les délinquants soient adéquatement assistés » (p. 13).

 

        3.2.3 Les mesures disciplinaires collectives

    Le recours aux mesures punitives collectives est un autre élément qui, selon les femmes, crée un sentiment d'impuissance et d'injustice. Par exemple, on a signalé qu'en décembre 1988, une danse avait été annulée après qu'on eut découvert de l'alcool dans l'une des cellules. Un autre cas souvent cité en exemple est celui de la mise en application d'une mesure de confinement cellulaire à toutes les heures par crainte que quelques détenues ne commettent des actes de violence. Voici des situations où toutes les détenues ont été punies alors que quelque-unes seulement étaient visées. Le sentiment d'injustice sans possibilité de recours amenuise le sentiment d'efficacité personnelle. Cet état d'impuissance augmente le besoin d'acquérir un sentiment de maîtrise de sa propre personne par le recours à l'automutilation, comme l'a démontré la hausse du nombre des cas de détenues s'étant tailladées suite à la mise en application de la mesure de confinement cellulaire à toute les heures.

 

        3.2.4 Recommandation :

  • Compte tenu que toute mesure prise à l'endroit de l'ensemble des détenues peut avoir des répercussions sur le plan de la santé mentale, il faudrait, avant sa mise en application, demander l'avis des services de psychologie, de santé et de psychiatrie. Cet avis devrait être un facteur essentiel pour déterminer si la mesure est appropriée et si la méthode utilisée pour sa mise en application est pertinente.
  •  

        3.2.5 L'incidence de l'environnement sur l'expression émotionnelle

    Un troisième point soulevé par les détenues au sujet de l'environnement est le manque d'occasions d'exprimer ses émotions. Lorsqu'une femme a besoin de solitude, elle peut demander l'autorisation d'être placée dans les cellules dites silencieuses de l'aire d'isolement. Ces cellules sont toutefois loin d'offrir le silence recherché. En outre, étant donné le peu de discrétion qu'offrent ces cellules, une femme ne peut à sa guise y laisser éclater des sentiments comme la colère ou la tristesse.

    Vu le manque de formation des agents de correction, ce personnel n'est pas en mesure d'évaluer si une émotion est uniquement expressive ou si elle annonce une crise émotive. C'est ainsi que le personnel peut souvent se retrouver dans une situation difficile lorsque, tout en voulant permettre à une détenue d'exprimer ses émotions, il doit s'assurer que la situation ne dégénère pas. Il en résulte que les agents de correction ont une incidence directe sur le refoulement des émotions.

    Il n'existe en outre aucune reconnaissance systémique des répercussions que peuvent avoir les troubles émotifs sur le rendement au travail. On demande aux femmes de s'acquitter de leurs tâches quotidiennes, peu importe ce qu'elles vivent sur le plan émotif. En fait, celles qui ne se présentent pas au travail sont mises en infraction disciplinaire en attendant d'obtenir une autorisation d'absence pour cause de maladie. Ce n'est pas la norme en vigueur dans la population hors des murs de l'établissement. La société a depuis longtemps reconnu la nécessité de porter une attention particulière aux questions de santé mentale. C'est ainsi que bien des entreprises accordent à leurs employés une journée de santé mentale par mois. De plus, des programmes à l'intention des personnes souffrant de troubles émotifs reconnaissent non seulement que cet état peut entraîner une incapacité de travailler, mais ils prévoient aussi des moyens de subsistance pendant que la personne touchée s'occupe de ses problèmes émotionnels.

 

        3.2.6 Recommandations :

  • Il est recommandé d'aménager une pièce silencieuse et discrète où les femmes pourront laisser aller leurs émotions comme la colère ou la tristesse. Aucune mesure négative ne serait prise à l'endroit de celles l'utilisant. Ce lieu serait placé sous le contrôle/l'autorité des services de psychologie et de santé. De cette façon, toute détenue dont le cas exigerait davantage que seulement une séance de défoulement, aurait un accès immédiat aux services de soutien psychologique. En outre, grâce à la mise en œuvre de cette recommandation, les agents de correction n'auraient plus la tâche de déterminer si une émotion est uniquement émotive chez une détenue ou si elle exprime le besoin d'une intervention d'ordre psychologique. Cette recommandation reflète un principe directeur de la valeur fondamentale 1 : « Les délinquants conservent, en tant que membres de la société, leurs droits et privilèges, sauf ceux qui sont limités ou retranchés du fait de leur peine » (p. 8). Ce principe directeur confirme certainement que les délinquants doivent conserver leur droit à l'expression émotionnelle.
  • Il faut reconnaître et entériner le stress associé à la vie quotidienne normale (qui est augmenté dans le contexte carcéral) par l'émission d'autorisations d'absence pour cause de maladie pouvant aussi être utilisées à des fins reliées à la santé mentale.
  • Il faut reconnaître les répercussions des troubles émotifs sur la capacité de s'acquitter de ses tâches courantes. Sur la recommandation du service de psychologie, les femmes seraient autorisées à s'occuper de leurs problèmes à caractère émotif sans être pénalisées par la perte du salaire ou par l'émission d'une plainte à leur endroit pour incapacité de travailler. Cette recommandation reflète un principe directeur de la valeur fondamentale 1 : « Les délinquants conservent, en tant que membres de la société, leurs droits et privilèges, sauf ceux qui sont limités ou retranchés du fait de leur peine. » (p. 8). En outre, cette recommandation reflète l’objectif stratégique 2.1, lié à la valeur fondamentale 2 : « Voir à ce que les besoins individuels des délinquants soient identifiés au moment de leur admission et qu'une attention spéciale soit apportée à ceux qui présentent des troubles mentaux [sic] » (p. 11).

 

     3.2.7 La sécurité opposée à la santé mentale

    Le quatrième point ayant trait à l'environnement et qui m'est apparu évident au cours de mes observations à l'établissement est l'importance accordée aux questions de sécurité par rapport aux questions de santé mentale. Deux exemples illustrent cette situation. Alors que je me trouvais à l'établissement, une des détenues m'a confié qu'elle souffrait de troubles émotifs et qu'elle avait besoin de soutien psychologique. Comme les psychologues de la Prison n'étaient alors pas disponibles, elle m'a demandé si j'accepterais de la rencontrer. En discutant avec cette détenue, j'ai pu constater qu'un certain nombre de facteurs conjoncturels à l'établissement l'accablaient sur le plan émotif. Elle n'était pas suicidaire mais avait besoin de soutien pour s'assurer qu'elle réagissait normalement dans les situations stressantes, et de fait, compte tenu de ce qu'elle vivait, elle s'en tirait très bien. Au cœur de notre discussion, un agent de correction a frappé à la porte pour annoncer que le dénombrement de 16 h était en cours et que la détenue devait retourner immédiatement dans sa cellule. Je croyais nécessaire que cette femme achève sa conversation avec moi, mais les règles de l'établissement ont eu la préséance. Cette nuit-là la détenue en question s'est tailladée. Je suis persuadée qu'on aurait pu éviter une telle situation si des discussions ouvertes avaient eu lieu afin de pouvoir contourner les règles établies concernant le dénombrement et ainsi poursuivre la séance de counseling.

    Une autre fois, alors que j'interviewais un agent de correction au poste de la rangée A, j'ai constaté que l'une des femmes de la rangée était en proie à des troubles émotionnels. Un certain nombre de détenues se sont approchées de la barricade et ont demandé que je sois autorisée à parler à cette femme. Suite à des négociations avec le personnel de sécurité de service, l'autorisation a été donnée et j'ai pu passer une heure et demie environ avec cette femme et lui offrir une aide psychologique. Cette détenue s'était déjà infligé des blessures graves en se tailladant à maintes reprises et mon intervention lui a permis de parler suffisamment de ce qu'elle ressentait pour lui permettre de traverser la nuit sans qu'elle ne répète son geste. Je tiens à préciser ici que le personnel de sécurité en cause a été des plus coopératifs. Je ne veux pas par là laisser entendre que les agents de correction se conforment toujours à la règle peu importe les conséquences pour les détenues, mais je veux plutôt faire comprendre que pour assurer la sécurité des femmes, le personnel peut devoir décider de briser la règle. Placer le personnel de sécurité dans une situation où il doit assumer la responsabilité de briser la règle, c'est lui imposer une obligation trop exigeante et un fardeau injuste.

 

3.2.8 Recommandation :

  • Il faut tenir compte des questions de santé mentale tout en respectant les règles de la sécurité. Advenant une situation où les mesures qu'il faut prendre face à un cas de crise émotive vont à l'encontre des procédés de sécurité établis, il faut pouvoir recourir à des méthodes autorisées pour contourner les règles de sécurité afin de s'assurer que les détenues obtiennent l'aide nécessaire. Par exemple, si je me reporte au cas où j'apportais une aide psychologique à une détenue au moment où se tenait le dénombrement, il aurait fallu pouvoir faire en sorte que se poursuive le counseling et que la détenue soit comptée comme étant présente et en séance de counseling.

 

3.3 Le counseling :

    L'avis selon lequel les services de counseling sont insuffisants a été presque unanime autant chez les détenues (98 p. 100) que chez les agents de correction (93 p. 100). Les deux psychologues faisant partie du personnel de l'établissement offrent d'excellents services en autant que leur charge de travail le leur permette, mais à l'heure actuelle, les deux font face à une liste d'attente de huit mois. On sait depuis des années que les femmes utilisent davantage les services de santé mentale que ne le font les hommes. Elles représentent presque les deux tiers de la population adulte faisant usage des services de psychiatrie générale, de santé mentale communautaire et des établissements psychiatriques de consultation externe (Greenspan, 1983). Cette réalité à elle seule justifie la présence de services de santé mentale complets dans tous les établissements qui accueillent des femmes. Dans le cas de la Prison des femmes de Kingston, sa population se compose en grande partie de femmes ayant été victimes d'actes graves de violence physique, sexuelle et/ou émotionnelle. Les services de santé mentale qu'on y retrouve présentement ne sont ni conformes ni adaptés à ces besoins.

    Le deuxième point soulevé par un grand nombre de détenues concerne l'accès aux services de santé mentale uniquement durant les heures régulières de bureau. Hélas, les crises émotionnelles ne surviennent pas que durant ces heures. Les psychologues ont bien tenté d'offrir leurs services pour les cas survenant en dehors des heures régulières, mais cela soulève deux problèmes. D'abord, il faut arriver à communiquer avec une psychologue après les heures, ce qui n'est pas toujours possible. Ensuite, dans les situations de grande tension dans l'établissement, on fera sans doute appel très souvent aux psychologues qui ne tarderont pas à souffrir d'épuisement professionnel.

    Présentement, si on ne peut rejoindre une psychologue après les heures, les agents de correction n'ont guère d'autres choix que de conclure que la femme est en proie à une crise émotionnelle et de la placer en isolement afin de la surveiller. L'état de solitude qu'impose la mise en isolement et le caractère punitif de cette mesure ne peuvent qu'amplifier la situation de crise.

    Le troisième point ayant trait au counseling est le peu de services offerts aux détenues autochtones. Même si ces femmes ont accès aux services des psychologues, des aspects d'ordre culturel peuvent limiter la capacité des services existants de répondre à leurs besoins.

    Les deux psychologues fournissent d'excellents services et il faut saluer la perspicacité dont la direction de l'établissement a fait preuve en choisissant deux personnes aussi conscientes des besoins des femmes et aussi compétentes quand il s'agit de traiter leurs problèmes. Je crois aussi qu'il a été sage d'embaucher des femmes psychologues. Même si certains prétendent que les thérapeutes de sexe masculin présentent une image positive du modèle de comportement masculin aux femmes ayant été maltraitées par des hommes, selon mon expérience, ces modèles de comportement ne sont utiles qu'à l'étape qui suit la récupération. À l'étape même de la récupération, il est beaucoup plus important de leur fournir des modèles de comportement féminins. Les femmes victimes de la violence des hommes ont conservé de cette épreuve le sentiment qu'appartenir au sexe féminin est synonyme d'impuissance. L'abus de pouvoir des agresseurs fait en sorte que leurs victimes se comportent envers eux d'une manière soumise et souvent craintive. Malgré la sensibilité dont peut faire preuve le thérapeute masculin, il est généralement difficile pour la femme victime d'agression de s'identifier à lui de façon à préserver son état d'adulte. Le plus souvent dans le meilleur des cas il peut s'établir un rapport paternaliste entre le thérapeute et la femme agressée.

    Malgré la qualité des services présentement offerts par les deux psychologues de l'établissement, la plupart des détenues n'ont pas accès à des services de santé mentale appropriés à cause de listes d'attente de huit mois et de l'inexistence de ces services après les heures. Les réponses des détenues indiquent que la plupart du temps elles se soutiennent mutuellement sur le plan émotif et dans les cas de crise. Plus d'une ont raconté comment elles avaient réussi, en lui parlant, à calmer une amie en état de crise, usé de stratégie pour retirer à l'une d'elles des objets tranchants en temps opportun, et profité elles-mêmes du soutien moral des autres.

3.3.1 Recommandations :

  • Compte tenu que les femmes utilisent davantage les services de santé mentale dans la population en général et qu'un nombre imposant de détenues ont été victimes d'agressions physiques, sexuelles, et/ou émotionnelles, les services de santé mentale qui sont offerts doivent correspondre à cette réalité. Il serait essentiel d'embaucher sur-le-champ d'autres personnes pouvant offrir des services de counseling. (Tel que mentionné précédemment, on recommande que ces personnes soient de sexe féminin.) Les détenues réclamant des services de counseling ne devraient pas avoir à attendre plus d'une semaine ou deux avant de rencontrer une psychologue. Cette recommandation reflète un principe directeur de la valeur fondamentale 1 : « Les délinquants conservent, en tant que membres de la société, leurs droits et privilèges, sauf ceux qui sont limités et retranchés du fait de leur peine » (p. 8). Les détenues doivent conserver leur droit à des services de counseling adéquats.
  • Étant donné le nombre atterrant de détenues ayant subi des agressions sexuelles durant l'enfance, il faut immédiatement mettre sur pied des groupes d'aide aux victimes d'agressions sexuelles durant l'enfance qui deviendront un élément permanent des services de traitement. Il ne faudrait pas que ces groupes aient des répercussions sur la procédure de libération conditionnelle, a) afin qu'il y ait le moins de risques possible que des femmes soient fortement incitées à en faire partie avant d'être prêtes à affronter les problèmes, et, b) afin de réduire les répercussions négatives si une femme constate, lorsqu'elle se joint au groupe, qu'elle n'est pas encore prête à traiter de ces questions. Il serait entendu que les avantages qu'en tireraient celles se joignant à un groupe relèveraient uniquement de l'accroissement et de l'accomplissement sur le plan personnel. Cette recommandation reflète l’objectif stratégique 2.2, lié à la valeur fondamentale 2 : « Voir à ce qu'on réponde aux besoins particuliers… des délinquantes » (p. 11).
  • La population autochtone doit avoir accès aux services par l'entremise d'une personne (de préférence un (une) Autochtone) qui a une connaissance approfondie du caractère unique des questions touchant la culture autochtone. Cette recommandation reflète un objectif stratégique 2.2, lié à la valeur fondamentale 2 : « Voir à ce qu'on réponde aux besoins particuliers des délinquants autochtones… » (p. 11).
  • L'accès aux services de santé mentale doit être assuré 24 heures par jour. Si cela n'est pas possible, il est de toute façon essentiel que les détenues aient accès aux services de counseling en soirée. Cette recommandation reflète l’objectif stratégique 2.1, lié à la valeur fondamentale 2 : « Voir à ce que les besoins individuels des délinquants soient identifiés au moment de leur admission et qu'une attention spéciale soit apportée à ceux qui présentent des troubles mentaux [sic] » (p. 11).
  • Il faut trouver un moyen autre que la mise en isolement de traiter les femmes en état de crise. Cette recommandation reflète un principe directeur de la valeur fondamentale 1 : « Tous nos rapports avec les individus seront ouverts, équitables et humains » (p. 8). Placer une femme en isolement alors qu'elle souffre de troubles émotifs, ce n'est pas agir de façon équitable et humaine.
  • Il faut reconnaître et entériner le réseau actuel d'entraide des femmes. Cette recommandation reflète un principe directeur de la valeur fondamentale 1 : « Les délinquants conservent, en tant que membres de la société, leurs droits et privilèges, sauf ceux qui sont limités ou retranchés du fait de leur peine » (p. 8). Parmi ces droits il y a certainement celui du soutien des pairs.

Conformément aux trois dernières recommandations ci-dessus, le programme suivant est proposé :

3.4 Le programme de soutien dans les situations de crise

    À l'heure actuelle, dans l'établissement, une part importante du soutien et de l'aide psychologique est assurée par les détenues elles-mêmes. Bon nombre de services hors des murs de l'établissement (par ex. les Centres d'aide aux victimes d'agressions sexuelles) reconnaissent l'utilité du soutien des pairs en enseignant à des personnes comment agir dans ces situations. Ces paraprofessionnels sont ensuite en mesure d'intervenir dans les cas de crise. Bien souvent ces services suffisent à la tâche. Ces personnes reçoivent la formation voulue pour déterminer les situations où l'intervention des services professionnels est nécessaire, advenant le cas où leurs propres services ne suffiraient pas. Ces paraprofessionnels interviennent donc en cas de crise et, s'il y a lieu, confient les cas aux services voulus.

    Un tel programme permettrait d'améliorer considérablement les services actuels. Il est donc proposé qu'un certain nombre de détenues reçoivent la formation d'aides en soutien psychologique. Ce programme pourrait relever conjointement des services de psychologie et de santé. Voici les méthodes de sélection, de formation et de mise en œuvre que l'on propose.

3.4.1 Le processus de sélection :

    Une équipe formée de femmes représentant chaque aire des unités résidentielles de l'établissement (rangées A et B et aile) participe à la formation. Le programme initial de formation peut accueillir 12 femmes. La sélection de ces femmes s'effectue selon les critères suivants :

  1. L'intérêt manifesté envers le programme.
  2. Des indices permettant de croire que la personne possède les qualités comme l'empathie, la capacité d'écoute et le respect de la confidentialité qui, suite à la formation, la rendront apte à conseiller les autres. On le détermine au cours d'une entrevue de présélection et par des évaluations permanentes durant et après le processus de formation.
  3. La capacité d'une personne de fixer ses propres limites de manière qu'elle s'abstienne d'aider les autres sur le plan psychologique au moment où elle-même traverse une période particulièrement stressante. C'est aussi au cours d'une entrevue de présélection et lors d'évaluations durant et après le programme de formation que l'on juge si la personne possède cette capacité.
  4. Comme les personnes ayant le plus de potentiel pour assumer le rôle d'aide en soutien psychologique ne sont pas nécessairement celles possédant le meilleur dossier en établissement, on recommande fortement de ne pas poser comme conditions de participation au programme l'absence d'infractions disciplinaires ou une période précise où le dossier est exempt de ce type d'infraction. Lorsqu'il existe des doutes quant à la capacité d'une femme de faire partie de l'équipe de soutien dans les cas de crise, il appartient aux services de psychologie/aux responsables de la formation de déterminer, avec l'aide des surveillants correctionnels, si elle a les aptitudes voulues.

 

3.4.2 La formation :

    Le programme de formation comprend 10 séances de deux heures chacune. Les sujets suivants y sont traités :

Séance 1 : Le rôle de l'aide en soutien psychologique dans les cas de crise

Les limites du champ d'action de l'aide en soutien psychologique

Séance 2 : Les séquelles des agressions sexuelles subies durant l'enfance

Séance 3 : Les répercussions de la violence physique et psychologique

Séance 4 : Les compétences et les techniques en matière de counseling

Séance 5 : Les compétences et les techniques en matière de counseling

Séance 6 : Comment agir face à une personne au comportement suicidaire

Quand confier un cas à un autre service

Séance 7 : L'automutilation

Séance 8 : L'estime de soi

Séance 9 : Face à la colère

Séance 10 : Les répercussions du counseling sur la personne qui s'en charge

    À la fin du programme de formation, on procède à une évaluation. Lorsque l'évaluation est favorable, la personne est intégrée à l'équipe de soutien dans les cas de crise. Cette fonction s'ajoute aux autres tâches qu'effectue déjà la femme dans l'établissement, mais elle est rémunérée pour les heures où elle est absente de son travail régulier pour se consacrer à cette fonction. Par exemple, la femme qui effectue deux heures de soutien psychologique durant la soirée ou la nuit, est rémunérée pour les deux heures d'absence selon son horaire de travail régulier, à titre compensatoire.

    La formation est assurée par le service de psychologie. Il est important que la personne chargée de la formation soit une spécialiste de la violence sexuelle subie durant l'enfance. Présentement, Julie Darke est la personne toute désignée. Étant donné le caractère du programme de formation, on prévoit le recours aux services de conférenciers et de ressources de l'extérieur. On propose que deux programmes de formation soient offerts la première année. Le nombre de programmes à offrir au cours des années subséquentes est déterminé d'après les besoins. À mesure que les détenues acquièrent de l'expérience au sein de l'équipe de soutien en cas de crise, elles s'impliquent dans le processus de formation.

 

3.4.3 La mise en œuvre

    Les services de l'équipe de soutien en cas de crise sont à la disposition des détenues 24 heures par jour. Lorsqu'une femme demande de l'aide, elle est conduite aux services de santé où le personnel infirmier évalue son cas. Une fois que le personnel infirmier a déterminé qu'il s'agit d'un cas pouvant être confié à un membre de l'équipe de soutien en cas de crise, la personne de l'équipe qui est de service est conduite aux services de santé. La séance de counseling peut se dérouler dans la pièce servant présentement de salle d'isolement. Si jamais, au cours de la séance d'aide psychologique le membre de l'équipe juge qu'une aide ou un soutien supplémentaire est nécessaire, il a la responsabilité de communiquer avec le personnel infirmier qui, à son tour, fait appel à une psychologue au besoin.

    Une fois la séance de counseling terminée, les détenues retournent à leurs occupations habituelles. Si la séance a lieu durant la nuit et que le retour des femmes à leur cellule risque de causer trop de dérangement, on peut prendre d'autres dispositions pour la nuit. S'il y a suffisamment d'espace, les deux femmes peuvent dormir dans le secteur de l'infirmerie. Si les lits y sont occupés, on peut les loger dans l'aire d'isolement. Dans ce dernier cas, il ne s'agit que d'une mesure temporaire pour la nuit, et les femmes sont retirées de l'aire d'isolement dès le lendemain matin sans qu'il soit nécessaire de voir une psychologue ou de se présenter devant le Comité de réexamen des cas d'isolement.

 

3.4.4 Un appui constant aux membres de l'équipe :

    Afin que les membres de l'équipe de soutien en cas de crise reçoivent l'appui nécessaire, leur description de travail prévoit la tenue de réunions hebdomadaires où ils peuvent discuter des difficultés qu'ils ont dû affronter durant les séances d'aide psychologique. Comme on recommande que cette équipe de soutien en cas de crise relève des services de psychologie et de ceux de la santé, il est proposé qu'à titre de premier élément de liaison, le personnel infirmier soit présent à ces réunions hebdomadaires. Pour cette raison il est nécessaire que le personnel infirmier suive aussi le programme de formation.

    La présence des services de psychologie est aussi requise lors de la quatrième réunion hebdomadaire. Cela permet de pouvoir compter sur des avis et des orientations à caractère professionnel qui sont hors du cadre de compétence du personnel infirmier. De plus, le service de psychologie peut profiter de cette rencontre mensuelle pour organiser la tenue d'autres ateliers destinés à améliorer la compétence des membres de l'équipe en matière d'aide psychologique.