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La violence familiale chez les délinquants sous responsabilité fédérale: Étude fondée sur l'examen des dossiers

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Le comportement agressif manifeste a l'adolescence par les témoins ou victimes de violence

La violence en général

Les preuves de l'existence d'une relation entre les situations vécues dans l'enfance et un comportement de violence ultérieur ne sont pas décisives. Widom (1991) a par exemple effectué une étude prospective du comportement criminel lié au délaissement et à l'agression physique out sexuelle subis dans l'enfance. Elle a comparé 908 personnes qui avaient été agressées à 667 personnes d'un groupe témoin pour ce qui est du comportement criminel à l'adolescence. Les membres du premier groupe avaient attiré l'attention des tribunaux entre 1967 et 1971 parce qu'ils avaient été délaissés par leurs parents ou encore agressés physiquement ou sexuellement. On a pu apparier environ les trois quarts de ces enfants; le groupe témoin était composé d'enfants appariés selon le sexe, l'origine raciale, la date de naissance et l'hôpital de naissance (dans le cas des enfants n'ayant pas atteint l'âge scolaire) ou la classe du primaire (pour les enfants d'âge scolaire). Widom a constaté que les sujets qui avaient été victimes d'agression ou de délaissement étaient effectivement plus susceptibles que ceux qui n'avaient pas été agressés d'avoir des rapports avec les autorités judiciaires en tant que jeunes contrevenants (les taux d'arrestation étant respectivement de 26,0% et 16,8%). Les adolescents qui avaient été agressés et délaissés avaient aussi plus d'infractions inscrites à leur dossier et étaient sensiblement plus jeunes au moment de leur première infraction. Néanmoins, en ce qui concerne les infractions avec violence, il n'y avait pas dans l'ensemble de différence significative en ce qui concerne le taux d'arrestation entre le groupe d'adolescents qui avaient été maltraités et le groupe témoin (4,2% contre 2,8%). Des analyses distinctes selon le sexe ont révélé qu'il n'y avait pas de différence sensible entre les adolescents qui avaient été maltraités out délaissés et ceux qui faisaient partie du groupe témoin, tandis que, étonnamment, les adolescentes qui avaient été maltraitées ou délaissées étaient marginalement plus susceptibles que celles qui faisaient partie du groupe témoin d'avoir été arrêtées pour un crime avec violence (1,9% contre 0,3%).

De son côté, Truscott (1992) a cherché à vérifier l'hypothèse du cycle de la violence à partir d'un échantillon de jeunes, tous du sexe masculin, comprenant 65 jeunes contrevenants et 25 élèves de 10e année. Les sujets ont été invités à dire s'ils avaient déjà été témoins ou victimes d'actes de violence de la part de leurs parents (50 sur 90 ont répondu affirmativement) et s'ils avaient eux-mêmes été violents à l'égard d'autres personnes (42 sur 90 l'avaient été). Parmi ceux qui ont avoué s'être comportés avec violence, la majorité (69%) venaient d'une famille violente. On a constaté une relation significative entre un comportement violent à l'adolescence et le fait d'avoir été agressé physiquement et verbalement par le père4, mais aucune relation n'a été décelée entre ce comportement et l'agression verbale ou physique de la mère, ou le fait d'avoir été témoin d'actes de violence commis par le père ou la mère. L'écart entre les résultats de ces deux études peut être attribuable au fait que Truscott a eu recours pour la sienne à des autodéclarations plutôt qu'aux dossiers officiels, lesquels, comme nous l'avons deja signalé, conduisent à fortement sous-estimer la fréquence des mauvais traitements infligés aux enfants, et donc à éliminer les différences entre groupes.

4R2=0,21 et R2=0,20 respectivement.

Certains chercheurs ont constaté une sous-déclaration des incidents d'agression même dans les études basées sur des autodéclarations (Della Femina, Yeager et Lewis, 1990; Stein et Lewis, 1992). Dans une enquête de suivi menée auprès de jeunes contrevenants qui avaient déjà été incarcérés, 69 des 97 sujets originaux ont été entrevueés de nouveau après neuf ans (voir Lewis, Shanok, Pincus et Glaser, 1979). Interrogés sur les mauvais traitements qu'ils avaient subis dans l'enfance, 26 répondants ont donné des renseignements qui ne concordaient pas avec ceux obtenus dans l'étude initiale; 18 sujets ont nié ou minimisé leurs mauvais traitements tandis que les huit derniers ont décrit des mauvais traitements qu'ils n'avaient pas révélés au cours de la première étude. Pour tenter d'expliquer les écarts, les enquêteurs ont demandé une autre entrevue avec ces 26 personnes. Onze répondants ont accepté de participer à une autre entrevue, dont huit qui avaient nié leur victimisation à l'entrevue de suivi et trois qui avaient à cette occasion indiqué pour la première fois qu'ils avaient été victimes de mauvais traitements. Appelés à expliquer les écarts dans leurs déclarations, les 11 sujets ont soutenu qu'ils avaient effectivement été maltraités et ils ont donné une raison pour justifier leur hésitation à ne pas divulguer l'information. Les explications données pour avoir nié leurs mauvais traitements incluaient la gêne, le désir de protéger leurs parents, un désir conscient d'oublier le passé et un manque de rapport avec l'entrevueeur (Della Femina et coll., 1990). Les constatations de cette étude sont particulièrement intéressantes, étant donné que le public est plutôt porté à penser que les délinquants ou les criminels sont tentés d'exagérer les mauvais traitements qu'ils ont subis dans l'enfance dans l'espoir de susciter de la compassion. En réalité, le fait que les répondants aient caché les mauvais traitements qu'ils avaient subis peut avoir atténué les différences entre les groupes et nui aux tentatives des chercheurs de cerner les conséquences sur le comportement criminel d'une expérience de violence familiale.

Dans son exploration de la relation entre les mauvais traitements subis dans l'enfance et le comportement criminel violent des adolescents, Widom (1989b) a constaté que certaines recherches appuient l'hypothèse selon laquelle la violence engendre la violence tandis que d'autres ne l'appuient pas. Elle a conclu, que bien que la majorité des enfants qui ont été maltraités ne deviennent pas violents, il existe une relation indéniable entre les deux variables (Widom, 1991). On pourrait faire une observation du même genre au sujet des études résumées dans ce rapport. En outre, notre examen révèle que des problèmes méthodologiques continuent à peser sur les recherches et sur l'interprétation des résultats. Une lacune grave des enquêtes sur le comportement agressif des adolescents est qu'elles sont souvent basées sur des dossiers officiels comme moyen de dépister un comportement délinquant et violent. Il se peut donc que les effets de l'exposition à la violence dans l'enfance soient confondus avec ceux de démêlés avec le système de justice.

La violence dans les fréquentations

On a récemment observé qu'un phénomène semblable à la violence conjugale n'était pas rare chez les «couples» d'adolescents (Roscoe et Callahan, 1985, O'Keeffe, Brockopp et Chew, 1986). La recherche sur la violence dans les fréquentations est importante parce qu'elle peut nous donner une idée des modes d'interaction qui se transposeront dans les relations intimes à l'âge adulte (Makepeace, 1981). Carlson (1990) a recruté des adolescents âgés de 13 à 18 ans de quatre centres de traitement résidentiels et d'une maison d'hébergement pour jeunes et les a interrogés au sujet de la violence dans leurs fréquentations. On a comparé les répondants venant d'une famille non violente à ceux qui avaient été témoins de violence conjugale (près de la moitié ont dit avoir vu leur père frapper leur mère et 26% ont vu leur mère frapper leur père). Contrairement à toute attente, on n'a pas constaté de différences entre les jeunes qui avaient été témoins de violence et ceux qui ne l'avaient pas été en ce qui concerne l'attitude quant au caractère acceptable de la violence envers un copain ou une copine ou l'utilisation réelle de la violence dans les fréquentations. Bref, les niveaux signalés de violence dans les fréquentations étaient semblables à ceux observés dans le cadre de recherches menées auprès d'échantillons non cliniques d'élèves du secondaire. Toutefois, les estimations semblent indiquer que ces niveaux sont passablement élevés puisqu'entre le quart et la moitié des élèves du secondaire ont dit avoir vécu une relation de violence5 (Myers Avis, 1992; Bergman, 1992).

5Bien qu'il n'existe pu de données nationales sur l'étendue du phénomène de la violence physique dans les fréquentations entre élèves du secondaire, une enquête nationale récente menée auprès d'étudiants d'université et de collège du Canada révèle que 22,3% du femmes avaient été agressées par un compagnon au cours des 12 mois précédents tandis que 35% l'avaient été depuis la fin de leur études secondaires (DeKeserdy et Kelly, 1993).

Carlson a postulé que les adolescents inclus dans son échantillon avaient connu dans leur vie de nombreux autres facteurs de stress dont l'enquête ne tenait pas compte, par exemple l'agression physique, l'agression sexuelle, le divorce ou la toxicomanie d'un ou des deux parents, ce qui pouvait éclipser le fait d'avoir été victime de violence. Pour vérifier cette hypothèse, elle a mené une autre étude auprès du même échantillon mais en distinguant cette fois quatre groupes: ceux qui avaient uniquement été victimes de mauvais traitements dans l'enfance (n=6), ceux qui avaient uniquement été témoins de violence conjugale (n=12), ceux qui avaient été à la fois maltraités et témoins de violence conjugale (n=50) et ceux qui n'avaient connu ni l'une ni l'autre de ces formes de violence (n=25) (Carlson, 1991). Des mesures composées ont été créées à partir d'un petit nombre de questions ouvertes servant à déterminer si les répondants approuvaient la violence et le recours à la violence. On a constaté surtout l'effet du sexe, c'est-à-dire que les jeunes de sexe masculin étaient plus susceptibles d'approuver la violence. Ils obtenaient aussi des résultats marginalement plus élevés quant à l'utilisation de la violence. On n'a toutefois pas constaté d'effets significatifs en ce qui concerne la situation de victime ou de témoin de violence, même lorsque la variable du sexe était statistiquement neutralisée. Ce résultat est étonnant puisque des études antérieures avaient montré que les adolescents qui commettaient des actes de violence dans leurs fréquentations affichaient également des taux plus élevés de mauvais traitements dans l'enfance (Roscoe et Callahan, 1985; Reuterman et Burcky, 1989).

Carlson a énuméré un certain nombre de raisons possibles pour expliquer ses résultats non significatifs, y compris la pénurie d'information sur la nature et l'envergure de la violence dont les sujets avaient été victimes ou témoins et la confusion des variables liées à la violence familiale et des autres facteurs de risque possibles. Parmi les autres problèmes méthodologiques dont Carlson n'a pas tenu compte, signalons que les cellules étaient de taille inégale (et petites) et que la cohérence interne des «échelles» de violence qu'elle a construites était beaucoup trop faible a=0,56 et a=0,64 pour l'approbation de la violence et l'utilisation de la violence respectivement). Ces deux facteurs peuvent avoir voilé des relations significatives. Des études basées sur une échelle présentant de meilleures propriétés psychométriques (entrevue avec un enfant témoin de violence; Jaffe et coll., 1989) ont révélé que les enfants qui sont témoins de violence envers la conjointe sont effectivement plus susceptibles d'approuver la violence comme moyen de régler des conflits dans des relations interpersonnelles. Malheureusement, aucune étude n'a été menée pour tenter de suivre cet effet jusqu'à l'adolescence. Un résumé récent des recherches décrivant les conséquences à long terme de la violence physique a révélé que la majorité des études sur les adolescents portaient sur la délinquance 6 plutôt que sur les fréquentations (Malinosky-Rummell et Hansen, 1993).

6La plupart de ces études avaient déjà été analysées par Widom (1989b).