Service correctionnel du Canada
Symbole du gouvernement du Canada

Liens de la barre de menu commune

La violence familiale chez les délinquants sous responsabilité fédérale: Étude fondée sur l'examen des dossiers

Avertissement Cette page Web a été archivée dans le Web.

Le comportement agressif manifesté à l'âge adulte par les témoins ou victimes de violence

La violence en général

Les résultats des études sur les tendances généralisées à la violence de personnes qui ont été victimes ou témoins de violence sont parfois contradictoires. Ainsi, les résultats d'une étude menée par Forsstrom-Cohen et Rosenbaum (1985), basée sur une mesure papier-crayon de l'agression, différent sensiblement de ceux qu'on a obtenus en mesurant l'agression en fonction du nombre d'arrestations pour crimes avec violence (Widom, 1989a). Dans la première étude, des étudiants du premier cycle ont été répartis entre trois catégories de familles selon leurs affirmations au sujet de la qualité des interactions conjugales dont ils avaient été témoins dans l'enfance: 44 avaient été témoins de violence parentale, 43, de discordes entre les parents qui n'avaient toutefois jamais abouti à la violence physique, tandis que 77 ont dit que leurs parents avaient une relation conjugale satisfaisante. Parmi le groupe de témoins, le laps de temps écoulé depuis le dernier incident de violence entre les parents allait de quatre à sept ans; l'étude visait donc à évaluer les effets à long terme d'une observation de la violence. Pour tenter d'isoler les effets d'une telle observation, les étudiants qui ont dit avoir été maltraités par leurs parents ont été exclus de l'échantillon. Les tendances au comportement agressif ont été mesurées au moyen de l'inventaire Buss-Durkee (Buss et Durkee, 1957). On a constaté une relation significative entre le sexe et le comportement agressif, c'est-à-dire que les femmes qui avaient été témoins de violence entre leurs parents étaient plus agressives que les membres des deux autres groupes. étonnamment, on n'a pas décelé de relation entre le fait d'avoir été témoin de violence et l'agression chez les sujets du sexe masculin.

Dans la deuxième étude, Widom (1989a) a conclu que les répondants de sexe masculin qui avaient été victimisés étaient en fait plus susceptibles d'être violents. Elle a suivi jusqu'à l'âge adulte l'échantillon précédemment décrit de sujets maltraités et délaissés afin d'évaluer la relation entre la victimisation dans l'enfance et le comportement criminel à l'âge adulte. Comme nous l'avons déjà signalé, les personnes incluses dans l'échantillon employé pour son étude longitudinale ont été choisies en raison de leurs rapports avec le système judiciaire pour cause de délaissement ou d'agression. Dans l'ensemble, les personnes maltraitées et délaissées étaient plus susceptibles que les membres du groupe témoin d'avoir un casier judiciaire à l'âge adulte (28,6% contre 21,1%). En ce qui concerne les crimes avec violence, les victimes d'agression étaient marginalement plus susceptibles d'avoir été arrêtées pour une infraction avec violence que les membres du groupe témoin qui n'avaient pas été agressés (8,5% contre 6,1%). L'auteur a analysé la relation une seconde fois, après avoir exclu les sujets qui n'avaient pas de «pendant» dans le groupe témoin, et a alors constaté entre les deux groupes des différences statistiquement significatives (Widom, 1989c). Contrairement à la tendance observée durant l'adolescence, c'est surtout entre les hommes qui avaient été maltraités dans l'enfance et ceux du groupe témoin qu'on a constaté des différences pour ce qui est de la relation entre le fait d'avoir été maltraité et un comportement criminel violent à l'âge adulte (les taux d'arrestation étaient respectivement de 15,6% et 10,2%). Les différences entre les femmes qui avaient été maltraitées dans l'enfance et celles du groupe témoin n'étaient pas significatives. Il se pourrait que l'écart entre les résultats de ces deux enquêtes soit attribuable aux différences dans la façon dont «l'agression» a été mesurée. L'inventaire Buss-Durkee à 66 éléments est utilisé pour obtenir des autodéclarations sur divers comportements d'hostilité. Toutefois, 10 éléments seulement portent directement sur la propension à recourir à la violence physique. Pour définir l'agression, Widom a employé un critère beaucoup plus restreint, c'est-à-dire que la prévalence du comportement violent a été déterminée à partir des rapports de police.

Malgré son utilité assez limitée comme moyen d'évaluer le degré auquel «la violence engendre la violence [physique]» l'inventaire Buss-Durkee s'est néanmoins révélé précieux comme moyen de distinguer différents types de personnes violentes. Ainsi, la question du degré de chevauchement entre la violence dirigée contre des membres de la famille et la violence dirigée contre d'autres personnes a suscité un débat. Les chercheurs ont utilisé l'inventaire Buss- Durkee pour tenter de déterminer si les hommes qui commettaient des actes de violence familiale étaient «des hommes violents ou des maris violents» (voir par exemple Cadsky et Crawford, 1988).

Cette même question a été explorée selon une démarche basée sur l'autodéclaration; Kandel- Englander (1992) a évalué le degré auquel les hommes qui sont violents à l'extérieur de la famille le sont également avec leur conjoint ou leurs enfants, en employant l'échantillon national de probabilité de Straus de 1985. Même si la proportion des membres de cet échantillon qui avaient été témoins ou victimes de violence dans leur famille d'origine n'était pas indiquée, les hommes qui avouaient avoir été violents (15% de l'échantillon total) étaient portés à agir avec violence contre un seul type de victimes. Parmi le groupe des hommes violents, 23% l'étaient uniquement envers des personnes ne faisant pas partie de leur famille tandis que 67% étaient violents uniquement envers leur conjointe. Seulement 10% avaient agressé tant leur conjointe que des personnes qui n'appartenaient pas à leur famille, faisant preuve de «violence universelle».

Ce taux estimatif de violence universelle est beaucoup plus faible que celui qu'avaient révélé des études antérieures basées sur les déclarations d'échantillons cliniques de femmes battues. Néanmoins, l'auteur avoue que, puisque l'étude était axée surtout sur des hommes qui n'étaient pas incarcérés, il peut y avoir eu sous-estimation de la taille du groupe caractérisé par une violence universelle et de celui des personnes qui se montrent violentes uniquement envers des personnes qui ne font pas partie de leur famille. Les hommes qui avaient recours à la violence contre des personnes qui ne faisaient pas partie de leur famille étaient plus susceptibles d'être incarcérés et par conséquent exclus de la population à l'étude. Dans une étude portant expressément sur un échantillon de détenus, Dutton et Hart (1992b) ont constaté que la présence à la fois de violence axée sur la famille et de violence contre des personnes ne faisant pas partie de la famille était beaucoup plus grande; 79% des hommes dont le dossier faisait état d'actes de violence familiale avaient aussi commis une forme quelconque d'actes de violence contre des inconnus ou des personnes ne faisant pas partie de leur famille.

La violence à l'égard du conjoint

Selon des analyses détaillées de marqueurs du risque de violence conjugale, la relation entre le fait d'avoir été victime de mauvais traitements dans l'enfance et la perpétration ultérieure d'actes de violence conjugale est assez incertaine, mais le fait d'avoir été témoin de violence conjugale dans l'enfance constitue bien un marqueur du risque de perpétration d'actes de violence contre la conjointe (Hotaling et Sugarman, 1986; Tolman et Bennett, 1990). Les données provenant de la récente enquête de Statistique Canada (1993) appuient cette relation. Les femmes dont le conjoint avait un père violent étaient trois fois plus susceptibles que celles dont le beau-père n'était pas violent d'être agressées par leur conjoint. L'enquête menée par Rouse (1984) auprès de 79 hommes au sujet de la violence subie et observée dans l'enfance et de sa relation avec la violence envers la conjointe révèle aussi le lien entre l'observation par les hommes d'actes de violence et leur propension à agresser leur conjointe. Curieusement, l'instrument employé pour évaluer la violence dans la relation conjugale, l'échelle des méthodes de résolution des conflits (Conflict Tactics Scale - CTS), a été envoyée uniquement à un sous-échantillon (n=55). Aucune raison n'a été donnée pour justifier cette décision. Néanmoins, on a constaté une relation solide entre l'observation d'actes de violence dans l'enfance et les résultats obtenus selon la CTS à l'âge adulte7. L'effet de l'observation de la violence a modifié légèrement l'effet de la victimisation sur les résultats de la CTS; si l'observation était statistiquement neutralisée, la corrélation entre la victimisation et les résultats obtenus selon la CTS devenait négative8. Cela semble indiquer que le fait d'avoir été victime d'actes de violence dans l'enfance réduit la tendance à recourir à des actes d'agression contre une conjointe chez les personnes qui ont été témoins de violence. Néanmoins, l'auteur fait observer que l'étude présente des limitations qui obligent à nuancer les résultats obtenus: dans les affirmations relatives à la violence, il était question de formes d'exposition à la violence plutôt anodines, et la fréquence et le contexte des actes de violence n'étaient pas précisés (c'est-à-dire qu'il ne s'agissait pas nécessairement d'actes de violence commis par un parent contre un enfant).

7r=0,48

8r=-0,25

Les résultats de l'étude de Stith et Farley (1993), qui visait à produire un modèle prévisionnel de la violence envers la conjointe, confirment également l'existence d'une relation entre l'observation de la violence conjugale et la perpétration subséquente d'actes de violence par l'adulte dans sa famille. L'échantillon utilisé pour cette étude était composé d'un groupe d'hommes qui participaient à un programme de traitement à l'intention des maris violents et d'un autre groupe d'hommes participant à un programme de traitement de l'alcoolisme. En employant la méthode de l'analyse causale, les auteurs ont constaté que l'approbation de la violence conjugale, mesurée à l'aide d'une version modifiée de l'inventaire des croyances au sujet de la violence envers la conjointe (Inventory of Beliefs about Wife Beating - Saunders, Lynch, Grayson et Linz, 1987), était l'une des deux variables qui avaient un effet direct sur le recours à des actes de violence conjugale graves (des attitudes traditionnelles quant aux rôles des deux sexes contribuaient également à la perpétration de voies de fait contre l'épouse). L'observation de la violence conjugale dans l'enfance avait aussi un effet indirect sur la violence conjugale parce qu'elle exerçait un effet positif sur l'approbation de la violence et des effets négatifs sur l'estime de soi et une attitude favorable à l'égalité entre les sexes. Toutefois, étant donné l'échantillon employé pour élaborer ce modèle, Stith et Farley ont pris soin de rappeler que cette conclusion s'appliquait peut-être uniquement aux hommes qui participaient à des programmes de traitement.

Des recherches menées auprès d'échantillons composés de détenus soulignent aussi l'importance du fait d'avoir été témoin de violence dans la famille d'origine. Les résultats d'études sur des détenus mettent également en évidence (peut-être plus encore que les études sur la population générale) le rôle important que joue, dans la perpétration d'actes de violence familiale à l'âge adulte, le fait d'avoir été victime de violence durant l'enfance. Dutton et Hart (1992b) ont dépouillé les dossiers de 597 détenus incarcérés dans des établissements fédéraux de la région du Pacifique. Indépendamment de la sorte de crime à l'origine de leur incarcération, ces hommes ont été répartis en fonction des actes de violence qu'ils avaient commis et de la cible de leurs actes (un inconnu ou un membre de la famille). Les chercheurs ont dépouillé les dossiers pour trouver des mentions d'accusations ou de condamnations pour infractions contre la personne ou des mentions d'actes de violence qui auraient été signalés ou qui auraient fait l'objet d'enquêtes mais qui n'auraient pas abouti à des accusations. Ils ont ainsi classé 74 hommes comme non violents, 346 comme violents envers des inconnus ou des connaissances seulement et 177 comme violents envers des membres de leur famille (y compris la conjointe et les enfants). On a aussi évalué la mesure dans laquelle les détenus avaient été victimisés dans l'enfance en notant les mentions, dans les dossiers, de délaissement, de violence physique ou sexuelle ou de violence entre les parents. Cela a permis de constater que 41% des détenus avaient été victimisés, d'une manière ou d'une autre dans l'enfance et que 31,4% avaient été victimes de violence physique. Les enquêteurs ont constaté que les hommes qui étaient violents au sein de leur famille à l'âge adulte étaient nettement plus susceptibles d'avoir été agressés physiquement dans leur famille d'origine (41,4%) que les détenus qui, d'après leur dossier, étaient soit violents uniquement envers des personnes qui ne faisaient pas partie de leur famille (29,9%) soit non violents (14,9%). Les détenus appartenant au groupe des hommes violents envers les membres de leur famille étaient aussi plus susceptibles d'avoir été témoins de violence dans leur famille d'origine (20,3%) que les détenus qui avaient commis des actes de violence uniquement envers des inconnus (11%) ou les détenus non violents (5,4%).

Dans des analyses subséquentes portant sur un échantillon du même genre, Dutton et Hart (1992a) ont subdivisé encore plus le groupe de détenus qui étaient violents uniquement envers les membres de leur famille et celui de détenus qui commettaient des actes de violence uniquement envers des inconnus en faisant une distinction entre les crimes de violence physique et les crimes de violence sexuelle. Les auteurs ont également distingué différents types de violence subie dans l'enfance: la violence physique, la violence sexuelle et le fait d'avoir été témoin de violence conjugale. Les résultats ont révélé que les diverses formes de violence correspondaient à des comportements d'infractions précis à l'âge adulte. Les hommes avaient tendance à commettre le même genre de crimes que celui dont ils avaient été victimes dans l'enfance, ce qui appuierait l'hypothèse du cycle de la violence parmi les délinquants. Parmi les hommes qui avaient subi des mauvais traitements dans l'enfance, 65% ont commis des crimes d'agression physique à l'âge adulte, tandis que parmi ceux qui ont été victimes de violence sexuelle, 58% ont par la suite commis des crimes de nature sexuelle. Le fait d'avoir été victime de violence physique dans l'enfance multiplie par cinq le risque de violence physique dans la famille à l'âge adulte et par deux le risque de violence envers des inconnus.

L'étude nationale menée par Robinson et Taylor (1994) sur une population de délinquants a abouti à des résultats confirmant les constatations de l'étude de portée régionale de Dutton et Hart en ce qui concerne la proportion d'hommes ayant des antécédents de violence familiale. Environ la moitié des délinquants (46,2%) avaient été victimisés dans l'enfance, c'est-à-dire qu'ils avaient subi ou observé une forme quelconque de violence familiale; 24,6% avaient été agressés physiquement tandis que 23,8% avaient été témoins d'actes de violence envers leurs parents ou leurs frères et soeurs. Conformément aux prévisions de Widom (1989b), les délinquants ayant des antécédents de violence n'étaient pas tous devenus des agresseurs. Néanmoins, ceux qui avaient été victimes ou témoins de violence étaient presque deux fois plus susceptibles d'être violents envers des membres de leur famille que ceux qui ne l'avaient pas été. De tous les dossiers où il était fait mention de violence dans la famille d'origine, 42,4% renfermaient aussi des mentions de violence dans la famille de l'adulte (23,9% des dossiers de délinquants qui n'avaient pas été victimisés renfermaient des mentions d'actes de violence commis dans la famille). En ce qui concerne notamment la violence envers la conjointe, le taux de base parmi les délinquants qui n'avaient pas été victimes de violence était de 22,6% alors que 33,7% des délinquants qui avaient été victimisés étaient violents envers leur femme. De tous les facteurs liés à la famille d'origine, le fait d'avoir été témoin de violence semblait être le corrélat le plus important de la violence à l'égard de l'épouse.

D'autres études sur des échantillons composés de sujets non incarcérés ont souligné la relation entre les mauvais traitements subis dans l'enfance et la violence conjugale ultérieure. Marshall et Rose (1988) ont étudié un échantillon de 330 étudiants du premier cycle qui ont été témoins et victimes de violence dans l'enfance en utilisant une version modifiée de l'échelle des méthodes de résolution des conflits. Quarante pour cent des répondants ont dit avoir vu leur père frapper leur mère, 40,6% ont dit avoir vu leur mère frapper leur père et 76,7% ont dit avoir été maltraités par leurs parents. Les chercheurs ont également évalué les actes de violence commis par et contre le répondant dans des relations adultes. Soixante-quinze pour cent des membres de l'échantillon ont dit avoir manifesté de la violence dans une relation d'intimité tandis que 64% ont dit avoir subi des actes de violence commis par un partenaire. Les résultats de l'étude ont révélé l'existence d'un lien entre un degré plus poussé de violence dans une relation quelconque et une présence accrue de violence dans toutes les autres relations. On a constaté des corrélations significatives entre l'expression de la violence à l'âge adulte et le fait d'avoir été maltraité dans l'enfance, entre l'expression de la violence et le fait d'avoir été témoin d'actes de violence commis par le père envers la mère, et entre l'expression de la violence et le fait d'avoir été témoin d'actes de violence commis par la mère envers le père. Le fait d'avoir été maltraité dans l'enfance permettait aussi de prévoir l'expression de la violence chez les hommes et la victimisation chez les femmes.

Caesar (1988) s'est concentré tout particulièrement sur les maris violents et a étudié un groupe de 44 hommes qui participaient à un programme de thérapie axé sur les relations conjugales conflictuelles. Dans cet échantillon, 26 hommes appartenaient, d'après leurs résultats selon l'échelle des méthodes de résolution de conflits (Straus, 1979), à la catégorie des maris violents. Les sujets rangés dans cette catégorie étaient plus susceptibles que les autres de dire qu'ils avaient été maltraités par leur père ou leur mère ou par les deux (38% contre 11%) et d'avoir subi des mesures disciplinaires sévères, par exemple d'avoir été frappés avec une baguette ou une ceinture (58% contre 31%). Dans l'ensemble, les maris violents étaient plus susceptibles d'avoir été exposés à une forme quelconque de violence familiale, soit en étant témoins de violence conjugale soit en étant eux-mêmes maltraités (62% contre 28%), et d'avoir reçu une «double dose» de violence familiale (27% contre 0%). De plus, parmi les hommes qui avaient eu une enfance caractérisée par la violence, ceux qui étaient violents envers leur conjointe étaient plus susceptibles d'avoir vécu une situation de querelles conjugales et aussi plus susceptibles que le groupe des hommes non violents d'idéaliser le parent violent ou de rationaliser son comportement. Ce dernier résultat concorde avec les conclusions de chercheurs qui ont étudié les liens dans le contexte de l'enfance maltraitée, c'est- à-dire que les mères maltraitantes qui avaient elles-même été victimisées tendaient à idéaliser leur passé (Egeland, 1993; Oliver, 1993).

Les études analysées jusqu'ici portent sur la violence que font subir à d'autres les personnes qui ont été victimisées dans l'enfance; toutefois, de nombreuses recherches ont été faites sur le «cycle de la victimisation». Dans leur étude de la violence conjugale et de l'enfance maltraitée sur trois générations (que nous avons déjà décrite), Doumas et ses collègues (1994) ont constaté que non seulement le fait d'avoir été témoin d'agression conjugale dans l'enfance était lié à l'agression des maris envers leur épouse, mais qu'il existait aussi une relation significative entre le fait d'avoir été témoin d'agression conjugale dans la famille d'origine et la victimisation des femmes aux mains de leur mari. Ces résultats semblent indiquer que les femmes qui ont connu la violence familiale par le passé seraient portées à choisir des partenaires violents. Le «cycle de la victimisation» constitue une interprétation des faits parfois contestée dans les études sur la violence familiale parce qu'elle comporte l'idée de passivité et d'impuissance, voire une acceptation de la violence par les femmes battues. Malgré la controverse, Cappell et Heiner (1990) ont explicitement présenté leurs résultats sur le lien entre le fait d'avoir été victime et témoin de violence dans l'enfance et la perpétration ultérieure d'actes de violence envers le conjoint et les enfants dans le contexte d'une «continuité transgénérationnelle de la vulnérabilité». Ces auteurs ont utilisé l'échantillon probabiliste national de Straus (1980); les répondants ont été invités à indiquer la fréquence à laquelle ils avaient été frappés par leur père ou leur mère à l'adolescence et été témoins de la violence d'un parent envers l'autre. Pour évaluer les relations actuelles entre les conjoints, les auteurs ont utilisé l'échelle des méthodes de résolution des conflits (Conflict Tactics Scale). Ils ont conclu que la présence de violence conjugale dans la famille d'origine augmentait la probabilité qu'un répondant (homme ou femme) soit la cible d'actes d'agression de la part de son conjoint.

La relation entre le fait d'avoir été témoin de violence et celui d'être agressé qu'ont révélée ces deux enquêtes coïncide avec les conclusions basées sur un examen exhaustif des marqueurs du risque de violence du mari envers sa femme (Hotaling et Sugarman, 1986). Les auteurs ont examiné plus de 40 caractéristiques de la femme mais une seule, celle d'avoir été témoin de violence entre les parents dans la famille d'origine, était régulièrement liée à la victimisation. Même si les caractéristiques de la femme n'avaient qu'une valeur limitée comme explication de la violence conjugale, neuf des 38 caractéristiques de l'agresseur et cinq variables relatives au couple sont apparues régulièrement comme des marqueurs du risque de violence du mari envers la femme. Il semblerait donc préférable que les chercheurs se concentrent sur les auteurs d'actes de violence familiale plutôt que sur le «cycle de la victimisation».

La violence envers les enfants dans famille de l'adulte

L'étude longitudinale qu'elle a menée sur les personnes maltraitées n'a pas permis à Widom (1989c) de constater de différences significatives entre le groupe des personnes maltraitées et le groupe témoin en ce qui concerne le nombre d'arrestations pour violence faite aux enfants. Comme nous l'avons déjà signalé, la violence faite aux enfants est un crime insuffisamment signalé. Il est en outre rare que des personnes soient arrêtées pour avoir maltraité des enfants, ce qui explique que ces résultats ne soient pas très convaincants. Dans une autre étude sur les actes de violence familiale commis par des détenus, le service correctionnel de la Virginie (Virginia Department of Corrections, 1983) a étudié un échantillon aléatoire de détenus (n=202) quant à la violence subie dans l'enfance par ces détenus et la violence qu'ils ont eux-mêmes faite à des enfants. Le quart (25,2%) des membres de l'échantillon ont dit avoir été maltraités dans l'enfance. Il a toutefois été impossible de calculer le taux de continuité transgénérationnelle étant donné qu'un seul détenu dans l'échantillon a avoué avoir maltraité son propre enfant. Une vérification plus poussée des dossiers des 9131 délinquants incarcérés en Virginie à cette époque a révélé que 247 (2,7%) d'entre eux avaient été accusés ou soupçonnés de violence à l'égard des enfants. Vu qu'une proportion considérable de détenus n'avaient pas d'enfants (23,2%), la proportion réelle d'agresseurs d'enfants dans cet échantillon était encore plus élevée. En fait, la recherche effectuée par Robinson et Taylor (1994) auprès de délinquants révèle que la proportion de victimes qui maltraitent par la suite leurs propres enfants est passablement plus élevée que ne semblent l'indiquer les données provenant de la Virginie. En effet, on trouve des mentions de violence à l'égard des enfants dans le dossier de 20% des délinquants qui ont été victimes ou témoins de mauvais traitements, contre 6,4% pour les hommes qui n'ont pas été maltraités.

En ce qui concerne la population en général, il semble que, ces dernières années, on ait eu tendance à évaluer le potentiel de violence à l'égard des enfants plutôt que les incidents réels de violence. Cela semble lié à un changement d'orientation de la recherche, c'est-à-dire que les échantillons cliniques ont été remplacés par les échantillons constitués de membres de la collectivité. étant donné que les lois obligent à signaler les mauvais traitements à l'égard d'enfants, les enquêteurs semblent de plus en plus utiliser des mesures du risque de mauvais traitements dans l'espoir que les répondants fournissent des réponses plus sincères aux scénarios hypothétiques présentés dans les instruments de mesure que si on leur posait des questions directes au sujet des actes de violence effectivement commis. Dans une étude sur le risque de violence, Zaidi, Knutson et Mehm (1989) ont utilisé une échelle d'évaluation des milieux (Assessing Environments III Scale - AEIII; Berger, Knutson, Mehm et Perkins, 1988) pour découvrir les antécédents de châtiments de 86 étudiants du premier cycle. Parmi ces derniers, 49 avaient subi des châtiments physiques sévères tandis que 37 avaient subi des châtiments relativement bénins. Le test de l'analogie des tâches parentales (Analog Parenting Task - APT; Larrance et Twentyman, 1983) a été employé pour évaluer les mesures disciplinaires que les étudiants privilégiaient dans des situations hypothétiques où ils devaient discipliner des enfants. On a constaté l'existence d'une relation significative, jusqu'à un certain point, entre les antécédents de châtiments et le choix de la mesure disciplinaire. Les étudiants qui avaient été sévèrement châtiés étaient plus susceptibles de choisir, pour une première inconduite chez un enfant, une mesure disciplinaire pouvant causer des blessures, mais, dans le cas d'une inconduite prolongée, les auteurs n'ont pas constaté de différences entre les groupes.

Un autre instrument qui semble beaucoup utilisé est l'inventaire du potentiel de violence envers les enfants (Child Abuse Potential Inventory). Doumas et ses collègues (1994) ont constaté l'existence d'une relation entre les résultats obtenus par les pères selon cet instrument et la violence conjugale entre leurs propres parents (c'est-à-dire que le potentiel de violence des hommes envers les enfants était lié au fait d'avoir été témoins de violence entre leurs propres parents [les grands-parents des enfants]). Un écart de 11% quant au potentiel de violence envers les enfants a pu être expliqué. Ce résultat concorde avec la notion que la violence familiale a une incidence plus grande sur les hommes. Toutefois, les chercheurs n'ont pas constaté de relation significative entre la violence dans la famille d'origine des mères et le potentiel de violence envers les enfants de ces dernières. Cette conclusion contraste avec les résultats obtenus par Cappell et Heiner (1990) lorsqu'ils ont évalué la présence de violence envers les enfants plutôt que le potentiel de violence; ces auteurs ont conclu que la violence conjugale dans la famille d'origine de la mère était une variable prédictive d'actes d'agression de la mère envers ses enfants.

Milner, Robertson et Rodgers (1990) ont interrogé des étudiants du premier cycle au sujet de la violence physique dont ils avaient été victimes et témoins dans l'enfance et ils ont comparé ces réponses aux résultats obtenus selon l'inventaire du potentiel de violence envers les enfants. Une proportion élevée (21,1%) de ces étudiants avaient été victimes de violence physique au point de subir des blessures ou avaient été témoins d'actes qui avaient entraîné des blessures (14,7%). Les auteurs ont constaté une corrélation modérée entre la violence subie ou observée et les résultats obtenus selon l'inventaire9. Les répondants ont ensuite été répartis entre quatre groupes que les chercheurs ont distingués en fonction de leur évaluation de la gravité de la violence subie. Les groupes dont les membres avaient connu une violence modérée ou grave ont obtenu des résultats sensiblement plus élevés selon l'inventaire du potentiel de violence envers les enfants que ceux qui n'avaient pas subi de violence ou qui avaient été exposés à une violence peu grave; ce résultat appuie l'hypothèse du cycle de la violence. Combinés aux conclusions auxquelles ont abouti Zaidi et ses collaborateurs (1989), ces résultats semblent indiquer que le potentiel de violence envers les enfants peut être mesuré même avant qu'une personne ait des enfants. Des études antérieures menées par les créateurs de l'inventaire du potentiel de violence envers les enfants semblent appuyer cette opinion.

9r=0,30.

Milner, Gold, Ayoub et Jacewitz (1984) ont évalué 190 parents participant au programme parents- enfants en danger (At Risk Parent-Child Program) à raide de l'inventaire du potentiel de violence envers les enfants; 90% des personnes évaluées étaient des femmes, ce qui pourrait traduire une distorsion en faveur de l'étude de mères maltraitantes. L'évaluation a été faite lorsque les enfants étaient âgés de six mois ou moins et a permis d'établir qu'il n'y avait pas encore eu de violence dans les familles visées. Malheureusement, aucune information n'a été fournie au sujet des antécédents de violence dans l'enfance des parents «en danger». Les allégations de violence envers les enfants ont fait l'objet d'une enquête pendant six mois après les séances d'évaluation initiales. Cent trois parents ont obtenu des résultats supérieurs au seuil servant à établir la présence de violence dans la famille, et il y a eu 42 incidents confirmés de mauvais traitements à l'égard d'enfants. étant donné que le programme incluait une composante thérapeutique, les auteurs estimaient que les personnes qui avaient obtenu des résultats élevés mais qui n'avaient pas été accusées de violence pouvaient être considérées comme ayant réussi le traitement plutôt que comme des cas d'«erreurs de prévision de l'inventaire». La corrélation entre les résultats relatifs à la violence et les incidents subséquents confirmés était de r=0,34, ce que les auteurs considéraient comme une estimation modérée de la relation. Concentrant toujours leurs recherches sur les femmes auteurs de violence, Caliso et Milner (1994) ont étudié 26 mères maltraitantes ayant déclaré avoir été maltraitées dans l'enfance, 26 mères non maltraitantes qui avaient été victimes de mauvais traitements dans l'enfance et 26 mères non maltraitantes qui n'avaient pas elles-mêmes été maltraitées. En employant les techniques de l'analyse discriminante, les auteurs ont pu dépister correctement 84,6% des mères maltraitantes et 90,4% des mères non maltraitantes.

Les recherches effectuées par les auteurs de l'inventaire du potentiel de violence envers les enfants semblent indiquer que cet instrument de mesure est très prometteur. Toutefois, des travaux antérieurs ont révélé qu'il n'existe pas toujours un lien direct entre l'attitude et le comportement. Dibble et Straus (1980) ont effectué des recherches sur l'uniformité du rapport entre l'attitude et le comportement en ce qui concerne le fait de juger «nécessaire», «normal» et «utile» de gifler un enfant de 12 ans. La grande majorité (81,5%) des répondants ont appuyé au moins jusqu'à un certain point une ou plusieurs des attitudes de violence parentale et, parmi ce groupe, 72% avaient effectivement eu recours à la violence envers leurs enfants. Le résultat qui étonne est que, même parmi les répondants qui n'étaient pas en faveur de la violence, 37% avaient eu recours à la violence à l'égard de leurs enfants. Tant les mères que les pères étaient plus susceptibles d'être violents à l'endroit de leurs enfants lorsque l'autre parent avait eu recours aux châtiments corporels à l'endroit des enfants. Bref, un parent tendait à adopter un comportement qui était en accord avec celui du conjoint même lorsqu'il ne concordait pas avec sa propre attitude. Il semble donc nécessaire de poursuivre les recherches sur les mesures du potentiel de violence avant de pouvoir tirer des conclusions définitives sur la concordance entre ces recherches et les études sur le «cycle de la violence».

La violence à l'égard des personnes âgées

Le phénomène de la violence à l'égard des personnes âgées est un aspect de la violence familiale qui suscite de plus en plus d'attention. Comme la recherche dans ce domaine est encore à l'état embryonnaire, nous n'en ferons pas une analyse détaillée. Toutefois, la question est pertinente dans le contexte de notre travail parce que, dans certains cas, les personnes qui ont été victimes ou témoins de violence peuvent devenir violentes envers leurs parents lorsque la dynamique de la relation parent-enfant change. Dans son étude des adolescents témoins de violence familiale, Carlson (1990) a par exemple révélé des aspects qui pouvaient être des signes avant-coureurs de la violence à l'égard des personnes âgées. Les garçons venant d'un foyer caractérisé par la violence avaient une plus grande tendance à frapper leur mère que les autres, même si la différence était d'importance marginale. Aucune des autres relations entre le fait d'avoir été témoin d'agression conjugale et le recours à la violence à l'égard tes parents n'était d'importance statistiquement significative; la confusion entre l'état d'agresseur et l'état de témoin des répondants peut avoir compliqué l'interprétation des résultats: le tiers des personnes qui ont été témoins de violence conjugale ont aussi été, maltraitées dans l'enfance.

D'autres auteurs de recherches sur la violence familiale ont formulé des hypothèses au sujet de la relation entre le fait d'avoir été maltraité dans l'enfance et la violence manifestée plus tard à l'égard des personnes âgées. Johnston (1979; cité dans Kashani et coll., 1992) a avancé la thèse selon laquelle l'enfant maltraité maltraite en retour ses parents lorsqu'il atteint l'âge adulte. Selon Schlesinger (1984; cité dans Appleford, 1989), il y a 50 chances sur 100 que les enfants maltraités aient eux-mêmes recours à la violence à l'égard de leurs parents tombés dans leur dépendance10.

10Néanmoins, d'après les renseignements restreints dont nous disposons sur cette forme de violence familiale, il semble que, dans la majorité des cas, la violence à l'égard des personnes âgées soit un prolongement de la violence à l'égard de l'épouse (Renseignements du Centre d'information sur la violence dans la famille, 1992).