Kelly Taylor

Kelly Taylor

S'il y a bien un endroit où la plupart des employés du Service correctionnel du Canada (SCC) ne s'attendraient jamais à se trouver, c'est bien la salle des visites d'un pénitencier, assis en face d'un membre de leur famille.

Pourtant, pour Kelly Taylor, directrice de la Recherche correctionnelle à la Direction de la recherche du SCC, l'incarcération d'un membre de sa famille est ce qui l'a menée vers sa carrière actuelle et l'a motivée à aider les délinquants à faire des changements positifs dans leur vie.

« Personne ne veut être dans cette situation », indique Kelly au sujet de son introduction imprévue au système correctionnel. « Vous pénétrez dans un monde qui vous est totalement inconnu. C'est effrayant, évidemment. Je me sentais extrêmement impuissante, ne sachant pas comment intervenir, surtout à mesure que je vieillissais. J'avais vu mes parents et mes oncles et mes tantes composer difficilement avec cette situation au fil des ans, mais, à l'âge adulte, ma question était : "Que puis-je faire pour aider?" Et ensuite : "Qu'ai-je fait pour contribuer à ce comportement? Ai-je soutenu suffisamment cette personne? Qu'aurais-je pu faire pour changer les choses?" »

Kelly explique que l'une des principales motivations de la Direction de la recherche est de mieux comprendre le comportement des délinquants et les facteurs qui en sont à l'origine et de pouvoir ainsi contribuer à la réadaptation de ces derniers. Ce message l'a particulièrement touchée tout au long de la relation qu'elle a entretenue avec ce proche en difficulté, qui a été incarcéré à plusieurs reprises dans des établissements correctionnels provinciaux et fédéraux pour diverses infractions, y compris pour introduction par effraction et vol. Kelly raconte que ce proche, avec qui elle a grandi, a commencé à avoir des expériences « extrêmes et perturbantes » dès le jeune âge, notamment des problèmes à l'école qui se sont aggravés à l'adolescence et qui l'ont amené à être incarcéré dans une prison provinciale, puis dans un établissement fédéral.

«Qu'ai-je fait pour contribuer à ce comportement? Ai-je soutenu suffisamment cette personne? Qu'aurais-je pu faire pour changer les choses?»

Kelly Taylor

« Au début, c'était de petites choses, il s'est fait expulsé de l'école, par exemple; mais, en un rien de temps, la situation se détériore et il se fait reconduire chez lui par un policier, parce qu'il a commis un vol », explique-t-elle. « Sur le plan des émotions, c'était toujours très stressant. En tant qu'enfant (et même parfois à l'âge adulte), on veut maintenir notre relation étroite avec cette personne, mais il règne toujours une certaine incertitude à savoir si on peut réellement avoir confiance en cette personne, en ses gestes et en notre relation avec elle. »

Bien que le membre de la famille en question ait depuis abandonné ses activités criminelles et réintégré la collectivité où il a réussi à refaire sa vie, ce fut, selon Kelly, un long processus, mais un processus qui a en partie contribué à la mener au SCC.

« Il n'est toujours pas facile pour ma famille d'accepter les gestes qu'il a commis », nous dit-elle. « Malgré sa réussite, l'incertitude subsiste, à cause de tous les torts subis au fil des ans. » « Quand vous avez une expérience personnelle, vous voulez réellement comprendre et aider, parce que vous avez vécu cette situation. » Le désir d'aider à améliorer les choses est une philosophie qui anime tous les membres de la Direction de la recherche, que ce soit en vue d'avoir un impact sur les politiques ou les opérations du SCC, ou sur les partenaires de l'extérieur ou même les Canadiens. Grâce aux recherches qu'ils effectuent dans des domaines comme la santé des délinquants, les opérations en matière de sécurité et l'efficacité des programmes correctionnels, les chercheurs ont l'occasion de faire un apport concret.

« À mesure que nous approfondissons nos connaissances, nous pouvons améliorer davantage les interventions », affirme Kelly. « Des chercheurs passionnés, il n'y a que ça chez nous. Ils choisissent de travailler au SCC pour une bonne raison. Ils veulent contribuer à changer les choses et fournir aux cadres supérieurs les données probantes qui leur permettront de prendre des décisions en toute confiance. » Un exemple d'une réalisation de la recherche au SCC qui a une incidence concrète sur le terrain est la création d'un outil pour la réévaluation de la cote de sécurité des délinquantes.

L'Échelle de réévaluation du niveau de sécurité pour les délinquantes, créée par Kelly Blanchette du Secteur des délinquantes et Kelly, aide le personnel du SCC à réévaluer la cote de sécurité des délinquantes de façon continue. Cet outil dynamique est d'une importance capitale, selon Kelly, car il permet de tenir compte des besoins particuliers des délinquantes de manière dynamique. Il indique les changements de comportement et les progrès que le personnel du SCC s'attend à observer chez une délinquante une fois que celle-ci a accès à des programmes et à d'autres ressources, et ce, tout au long de son processus de réadaptation. Idéalement, il aide aussi à préparer les délinquantes à leur réinsertion sociale dans la collectivité.

« Il nous permet d'évaluer ce changement et, si tout va bien, la cote de sécurité de la délinquante devrait baisser », indique Kelly. « Du côté de la collectivité, si nous pouvons mieux évaluer les changements et faire passer les délinquantes à un niveau de sécurité moins élevé, il est certain qu'elles seraient beaucoup mieux préparées pour leur réinsertion sociale que si elles étaient libérées d'un établissement à sécurité maximale, par exemple. »

« C'est une de mes plus grandes réalisations en tant que chercheuse. Quand je dis aux gens que [la Recherche a élaboré l'Échelle], ils sont impressionnés. "Alors, c'est ça que fait la Recherche", s'exclament-ils. » Kelly insiste toutefois sur le fait que la Direction de la recherche n'accomplit pas son travail en vase clos. L'efficacité des travaux de recherche au SCC dépend de deux facteurs essentiels : la recherche doit être d'actualité et on doit solliciter la collaboration et l'engagement d'autres intervenants, comme les employés, les partenaires et les délinquants.

« Quand nous effectuons des recherches, il nous faut l'apport du personnel [ou] des délinquants », nous explique-t-elle. « Si nous évaluons un programme, nous sommes conscients que nous ne pouvons pas l'évaluer en vase clos. Nous consultons alors les responsables des programmes pour connaître leurs intérêts, leurs questions. Il est primordial de comprendre le point de vue des responsables des opérations et de parler au personnel de première ligne. Pour ce qui est de mettre en oeuvre la recherche, quand vient le moment de réaliser des entrevues dans un établissement, par exemple, nous n'arrivons pas comme un cheveu sur la soupe; des collègues de l'établissement nous attendent et sont prêts à nous aider. De leur côté, ils comprennent ce que nous faisons et la raison pour laquelle nous le faisons, et ils ont parfois contribué à la façon dont nous le faisons. »

On ne serait pas porté à croire que les délinquants font de bons participants mais, d'après Kelly, ils s'intéressent énormément aux objectifs de la recherche et aux effets qu'elle peut avoir. Ils nous fournissent également une perspective unique sur le système correctionnel.

« Souvent, les délinquants nous disent qu'ils sont conscients que les résultats d'une étude n'auront pas d'effets sur eux directement, mais qu'ils auront une incidence sur les prochains délinquants », indique Kelly. « Leurs observations, sur leur vie, les programmes et les opérations d'un établissement, sont absolument inestimables. Personne d'autre ne peut nous fournir ces renseignements. » Selon Kelly, l'engagement et la collaboration dans le milieu de la recherche présentent des avantages clairs. Au cours des dernières années, la recherche effectuée au SCC est devenue plus ciblée, car on a tenu compte des questions des employés et laissé leurs besoins motiver les études réalisées, ce qui a contribué à apporter des changements concrets dans la collectivité et dans les établissements. « Il s'agit de comprendre pourquoi certaines personnes enfreignent des lois et d'autres pas », explique-t-elle. « Deux personnes peuvent se trouver dans la même situation – par exemple, issues d'un milieu défavorisé, aux prises avec des problèmes de toxicomanie ou de santé mentale, n'ayant aucun système de soutien – mais elles emprunteront deux chemins complètement opposés : une se dirigera vers le crime et l'autre non. » La recherche nous aide à comprendre ces divers cheminements.

« En réalité, je ne crois pas que j'aurais pu faire quoi que ce soit pour changer ce qui est arrivé [au membre de ma famille]. Dans une certaine mesure, c'est certainement ce qui me motive à faire ce que je fais, parce que je ne pouvais peut-être par l'aider, mais si je peux comprendre ce qui sous-tend ce type de comportement criminel pour ensuite communiquer ce que j'ai appris à d'autres personnes qui peuvent intervenir auprès des délinquants… mes connaissances et les études que je mène pourront peut-être aider d'autres personnes plus tard. »