Le personnel infirmier derrière les barreaux

(de gauche à droite) Inf. aut. Greg Cox, Dan Hunter et Jennifer Holland
(de gauche à droite) Inf. aut. Greg Cox, Dan Hunter et Jennifer Holland

Par Ingrid Phaneuf

Peut-être n'êtes-vous pas un accroc de la série télévisée Prison Break. Ou peut-être, n'êtes-vous simplement pas intéressé à travailler dans un hôpital. Quel que soit le cas, le personnel infirmier qui travaille dans les prisons appartient à une catégorie à part, ce qu'a pu constater l'éditrice de jobpostings, Ingrid Phaneuf, lors d'une récente visite à Collins Bay, une prison à sécurité moyenne de Kingston (Ontario).

Il n'est pas étonnant que les détenus, les gardiens et le personnel infirmier, ainsi que quiconque demeure à proximité de Kingston, donnent à la prison à sécurité moyenne le nom de « Disneyland ». En faisant abstraction du mur de pierres grises de quatre étages surplombé de barbelés flanquant l'immeuble central (construit en 1929) et ses postes-vigies, alors les tourelles à toit rouge pourraient ressembler à un endroit que la Belle au bois dormant appellerait sa demeure.

Mais détrompez-vous, Collins Bay n'est pas un château de conte de fée. Il abrite quelque 250 détenus qui sont loin d'être des princes charmants. La salle principale de l'édifice érigé au début des années 30 fait penser davantage à une vieille école secondaire, avec ses affiches et photocollages de détenus jouant au basketball ornant les murs de béton décrépits. Une série de contrôles grillagés mènent de la salle principale aux secteurs appelés « rangées » - des blocs cellulaires donnant sur des zones centrales où les détenus sont autorisés ou non à errer librement, selon la manière dont ils se sont comportés.

On ne penserait pas rencontrer dans un endroit pareil une délicate femme à la magnifique chevelure blonde retenue en queue de cheval et faisant à peine cinq pieds. Or, il s'agit de son lieu de travail. À peine 20 secondes après qu'elle est venue me chercher à la grille (où je dois m'inscrire auprès de la sécurité et faire passer mon sac aux rayons X), à l'heure inhumaine de 7 heures, j'ai déjà l'impression que derrière cette petite pièce de femme se cache une volonté et une poigne de fer.

Jennifer Holland est une diplômée de l'université d'Ottawa en sciences infirmières depuis 1997 et travaille dans les prisons depuis 1998. Elle tient un café de Starbucks aussi long que son avant-bras. Elle semble aussi éveillée qu'une jeune étudiante qui se serait préparée toute la nuit en prévision d'un examen en prenant des comprimés d'amphétamine. Peut-être est-ce le café, mais avec ses yeux bruns foncés, Holland dégage une vive ténacité qui contraste avec sa féminité.

Lorsque je lui demande quel type de personne choisit de travailler dans une prison – comme elle l'a fait – au lieu d'une maternité, elle donne l'explication suivante « je viens d'une famille militaire, alors nous avons été élevés à être durs mentalement et physiquement ».

Lorsque je lui demande ce qu'elle aime dans son travail dans les prisons, elle explique qu'elle a détesté son expérience de travail de six mois dans un hôpital général. Trop de roulement de personnel, rendant ainsi impossible de connaître qui que ce soit. De plus, le temps n'était jamais suffisant pendant un quart de travail pour avoir l'impression d'avoir fait du bon travail. Elle aime l'autonomie du travail dans les prisons. Elle apprécie le fait que les médecins, dont les visites se font seulement deux fois par semaine, comptent sur elle pour effectuer les évaluations et autorisent les traitements par téléphone. Elle aime également ses heures de travail.

« La plupart du personnel infirmier permanent travaille des quarts de jour. » Récemment promue au poste de chef d'équipe, Holland travaille de 7 h à 15 h, du lundi au vendredi, et est en congé toutes les fins de semaine. Cet horaire lui permet notamment de s'entraîner après ses heures de travail (ce qui explique la résistance physique), de passer à la banque et de faire ses emplettes. Autrement dit, elle peut avoir une vie à l'extérieur du travail.

Naturellement, le travail auprès des détenus (le terme utilisé par tous les employés pour désigner les prisonniers) n'est pas une sinécure.

« Vous êtes venue la bonne journée, nous sommes en isolement cellulaire », blague l'infirmier Greg Cox, alors que Holland me dirige vers l'unité des soins de santé. (Grand, foncé et élégant, Cox est aussi calme que Holland est survoltée. Il est entré dans les services correctionnels il y a 14 ans, après avoir terminé une consolidation à l'hôpital général de Kingston, sur recommandation d'un mentor.)

Comme l'expliquent Holland, Cox et deux autres infirmiers, au début d'une journée « normale », les détenus viennent chercher leurs médicaments à la fenêtre à guillotine de l'unité des soins de santé, qui autrement n'est accessible que par une grille verrouillée.

Comme la pharmacie et un coffre-fort rempli de médicaments d'ordonnance et de narcotiques, y compris de la méthadone, se trouvent dans l'unité, celle-ci est située à l'avant de la salle centrale l'immeuble, le plus loin possible des rangées. À l'autre extrémité, derrière l'immeuble, à l'endroit le plus éloigné de la pharmacie, sont situées les unités d'isolement. Elles contiennent environ 14 cellules chacune où sont logés les détenus en danger ou dangereux pour les autres. Aujourd'hui, dans quelques-unes de ces cellules se trouvent des personnes ayant été impliquées dans un incident survenu quelques jours plus tôt, après qu'un détenu a refusé de payer pour utiliser des installations qui, de l'avis des agents de correction, sont gratuites. D'après ce que j'ai pu comprendre des conversations entendues pendant la journée, la bande qui contrôle l'utilisation des téléphones, des douches, des laveuses et des sécheuses, n'était pas contente et a tabassé le détenu récalcitrant. Maintenant, le détenu était en attente d'une chirurgie à l'hôpital et les membres de la bande avaient été placés en isolement en attendant leur transfèrement dans une prison à sécurité maximale. C'est là que se retrouvent les détenus qui ont un comportement violent.

Comme l'explique Holland, « l'emprisonnement dans un établissement à sécurité maximale, moyenne ou minimale (ce dernier étant aussi appelé « camp ») ne dépend pas seulement de la sentence, mais également de la manière dont le détenu se conduit ».

Holland sait de quoi elle parle. Son premier emploi dans le milieu carcéral était au pénitencier à sécurité maximale de Kingston.

« Ma première journée était un jour férié et c'était un peu effrayant », admet Holland.

« Nous devions desservir d'autres prisons de la région ce jour-là, alors il y avait des prisonniers tatoués aux crânes rasés qui entraient enchaînés. »

« La sécurité moyenne est un environnement plus détendu », déclare Holland. « Il est très rare qu'une personne se fasse agresser ici. Mais, dans les milieux à sécurité maximale cela peut se produire. »

À une occasion, un prisonnier a agrippé Holland qui a tiré son bras à travers les barreaux, mais elle a réussi à se dégager. Un autre détenu a menacé de lui lancer une viole d'un liquide non identifié, mais a compris qu'il valait mieux ne pas mettre sa menace à exécution. Elle a également été confrontée à de la violence verbale plus régulièrement dans les établissements à sécurité maximale que moyenne.

« Il arrive des incidents où les infirmières ou infirmiers peuvent se faire agripper, mais il y a toujours un gardien avec nous, alors le problème se règle rapidement. »

Holland explique qu'il vaut mieux ne pas se retrouver seul dans une rangée sans la présence d'un gardien, mais que cela lui est déjà arrivé. « C'est effrayant, mais il faut simplement demeurer calme et quitter. » Le personnel correctionnel peut porter des accusations contre les détenus qui les agressent.

« J'ai déposé des accusations à l'interne une fois pour des menaces de mort. Mais il s'agissait d'accusations en milieu carcéral et elles n'ont pas mené à des procédures devant les tribunaux », précise Holland.

Les prisonniers qui ont un comportement violent dans un milieu à sécurité maximale n'ont pas droit à un transfèrement. Ils restent en place, ce qui les rend encore plus effrayants que ceux du milieu à sécurité moyenne. Tout n'est pas rose pour autant dans les établissements à sécurité moyenne, du moins pas pour les détenus. À Collins Bay, une bande contrôle les installations, alors qu'une autre contrôle certains emplois. Beaucoup de choses se passent en prison que le personnel carcéral ne peut pas contrôler.

« La plupart du temps, nous ne sommes pas témoins de ce qui se passe, alors nous ne pouvons rien y changer, et bien sûr, les détenus ne parlent pas », explique Holland.

La seule chose qu'une infirmière ou un infirmier peut faire est de tenter de prévenir la propagation de maladies infectieuses (des condoms, des lubrifiants et de l'eau de Javel pour les aiguilles sont distribués gratuitement, sans poser de questions), l'utilisation abusive de médicaments d'ordonnance (les détenus auxquels on a prescrit de la méthadone et des narcotiques doivent prendre leur dose quotidienne sous surveillance pour éviter qu'ils ne recrachent les pilules pour les donner ou les revendre à d'autres) et les décès causés par des blessures qu'ils s'infligent ou que d'autres leur infligent.

Ce qui nous amène à la routine quotidienne, modifiée aujourd'hui en raison de l'isolement cellulaire imposé pour permettre aux gardiens de fouiller les prisonniers et leurs cellules. Au début d'une journée « normale », à 7 heures, les détenus viennent chercher leurs médicaments à la pharmacie. Ensuite, le personnel infirmier commence ses rondes des cellules d'isolement (ce qu'il doit faire même pendant un isolement cellulaire). Après quoi, le personnel infirmier peut se consacrer aux activités courantes du programme de santé - le programme de lutte contre les maladies infectieuses, ce qui comprend les cliniques éducatives, les prises de sang, la vaccination contre la tuberculose, l'hépatite et le sida, ainsi que l'administration de méthadone. Des cliniques avec médecin et des visites de spécialistes (dentiste, radiologiste, psychiatre, dermatologue) ont également lieu. Les gardiens sont présents en tout temps dans l'unité. Ils accompagnent les prisonniers à leur entrée et à leur sortie et ils ouvrent et ferment les grilles verrouillées pour le personnel et les patients. Aujourd'hui, comme les salles sont vides, à part pour la présence des gardiens et du personnel infirmier, les grilles qui ouvrent et se referment résonnent en un roulement rappelant le bruit des vagues.

Mais, tous les jours ne sont pas aussi tranquilles. « J'ai vraiment le sentiment qu'on a besoin de moi ici », déclare Cox. Dans un poste antérieur au pénitencier de Kingston, il a sauvé la vie d'un détenu lorsqu'un autre détenu lui a perforé la poitrine près du poumon.

Alors qu'il travaillait à l'unité des soins palliatifs de l'hôpital du pénitencier, Cox a aussi pris soin d'un détenu qui est décédé d'une tumeur au cerveau.

« Cela a été difficile », déclare Cox. « Il est dur de regarder une personne mourir seule. Et, il a été encore pire d'assister à sa mort du fait que la tumeur au cerveau a changé la personnalité du détenu, pour le mieux. Il était une meilleure personne à son décès. »

Cox m'explique tout cela pendant que je l'accompagne lors de ses rondes des cellules d'isolement. Ces rondes doivent être faites toutes les 24 heures. Nous passons d'une cellule à l'autre, entre autres aux cellules où se trouvent les détenus ayant fomenté l'agression quelques jours auparavant, pour distribuer des cartes de pilules (les pilules étant encapsulées dans de petites bulles de plastique) et demander aux détenus s'ils ont besoin de quelque chose. L'absence d'intimité personnelle est oppressante. Je détourne mon regard lorsque les détenus insèrent leurs cartes de pilules dans l'ouverture destinée au courrier et me dévisagent à travers le petit panneau de verre rectangulaire des lourdes portes de métal. Je ne veux pas rencontrer leur regard, même si ce sont eux qui portent les minces culottes de prisonnier et moi un tailleur.

Quand à Cox, il rencontre leur regard et répond à chaque détenu qui lui parle avec douceur et de manière réconfortante.

« Je ne suis pas ici pour porter un jugement. Mon rôle est de leur offrir les meilleurs soins médicaux possible. »

Curieusement, lorsque Cox prononce ces mots, vous le croyez. Et il en va de même pour Holland.

« La plupart du temps, nous ne cherchons même pas à savoir pourquoi ils sont ici », m'assure Holland, à mon retour à l'unité des soins de santé. « Ce qui compte est leur manière de se conduire lorsqu'ils sont derrière les barreaux. »

Holland explique qu'on lui demande parfois pourquoi elle veut soigner des personnes ayant commis des crimes haineux, des agressions sexuelles ou des meurtres.

« Nous ne sommes pas ici pour juger, alors il est préférable de ne pas penser à cela. »

Holland n'est pas une nature sensible, mais certains membres du personnel infirmier s'engagent émotionnellement. Ils ne font pas long feu.

À son avis, la clé est d'avoir de solides limites.

« Je crois qu'il faut aussi aimer le travail autonome et les défis et la prise de décisions instantanées », ajoute Dan Heurter, le gestionnaire au visage juvénile des Services de santé de Collins Bay, alors qu'il m'escorte vers la sortie. Comme Holland, Heurter travaille dans le milieu correctionnel depuis 11 ans. « Il faut aimer le changement et le mouvement. » À l'instar de Holland et de Cox, Heurter a travaillé dans quelques pénitenciers.

« J'aime le changement, alors j'aime me déplacer », admet Heurter. Ironiquement, l'autonomie et la liberté de mouvement sont les principaux avantages pour le personnel infirmier qui travaille derrière les barreaux.

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