Des patients prisonniers
Les infirmières et infirmiers autorisés qui travaillent dans les établissements correctionnels de l'Ontario disent mettre à profit tout leur savoir dans l'exercice de leurs fonctions.
Par Helena Moncrieff
À son arrivée à l'hôpital Mississauga's Credit Valley, Maida Mrakovic se dirige librement vers le hall, s'arrête un moment pour acheter un café et un muffin et possiblement un sandwich pour le dîner. Mme Mrakovic est infirmière à temps plein et elle travaille dans l'unité de chirurgie générale, en compagnie de collègues et de médecins à temps plein. Ils prodiguent des soins à des patients, souvent entourés de leurs proches, souffrant de problèmes de santé allant de troubles thoraciques à des désordres vasculaires.
Environ quatre fois par mois, Mme Mrakovic se rend à son emploi occasionnel, au Centre correctionnel Maplehurst, à Milton. L'établissement se situe à seulement 25 km de l'hôpital, mais il s'agit d'un tout autre monde. À l'entrée, elle se défait de son cellulaire, qui pose un risque pour la sécurité, puis pénètre dans le vaste édifice gris en forme de pentagone. Elle s'arrête devant des portes de sécurité coulissantes et montre sa carte d'identité à l'agent de service. Les portes s'ouvrent. Elle passe. Les portes se referment. Elle devra répéter cette démarche six autres fois avant de commencer sa journée. Ses patients sont continuellement entourés d'agents de correction. Elle admet qu'elle a eu des frissons lors de sa première journée de travail.
Âgée de 27 ans, Mme Mrakovic en est au début de sa carrière et elle explore encore toutes les options possibles dans le domaine des soins infirmiers. Mais elle pressent déjà qu'elle se dirigera vers le travail à temps plein en milieu carcéral. Si vous vous demandez pourquoi, vous n'êtes pas les seuls. Les infirmières et infirmiers qui travaillent en milieu correctionnel se font poser la question encore et encore.
Plus de 700 infirmières et infirmiers travaillent pour le système correctionnel fédéral (dont 167 en Ontario), soignant plus de 12 000 détenus, alors que 400 autres sont employés par le système correctionnel provincial de l'Ontario, offrant des soins à près de 9 000 personnes. Leurs patients bénéficient rarement de la sympathie du public, mais ils nécessitent beaucoup de soins. Le travail des membres du personnel infirmier en milieu correctionnel est donc très diversifié; c'est pourquoi nombre d'entre eux ont choisi d'y faire carrière.
À l'instar de leurs collègues qui travaillent dans le grand nord, les infirmières et infirmiers des services correctionnels doivent mettre à profit l'ensemble de leur savoir. Ils sont à la fois enseignants, gestionnaires de la continuité des soins et modèles. Ils prodiguent des soins d'urgence et des soins palliatifs. Ils font la promotion de la santé publique et soutiennent les toxicomanes qui suivent un programme de sevrage. Ils pansent les blessures d'un délinquant après une bagarre ou soignent un patient dialysé. Ils administrent des analgésiques ou des traitements d'entretien à la méthadone.
Les soins de santé dispensés dans les établissements correctionnels ne sont pas bien connus du public. La nécessité de promouvoir les soins infirmiers dans le domaine correctionnel a amené l'Association des infirmières et infirmiers autorisés de l'Ontario à adopter, lors de son assemblée générale de 2010, une résolution visant à faire pression sur le gouvernement pour qu'il fournisse un plus grand appui au personnel infirmier des services correctionnels. Ce n'est pas surprenant qu'un tel appui soit nécessaire; même ceux qui travaillent en milieu correctionnel ne connaissaient pas bien le domaine avant d'y travailler. Pour beaucoup d'entre eux, ce fut une question de hasard. Peut être connaissaient ils un collègue qui travaillait déjà en milieu correctionnel ou peut être avaient ils de jeunes enfants et recherchaient un emploi où ils n'auraient pas à travailler de nuit très souvent. Les horaires de jour constituent un des avantages du travail au sein des services correctionnels. L'autonomie dont bénéficie le personnel infirmier en est un autre. Selon Mme Mrakovic, il arrive souvent que les infirmiers ou infirmières soient les seuls membres du personnel de soins de santé en poste, et c'est d'eux que dépendent les soins. « C'est un travail autonome; il faut se sentir à l'aise de suivre des directives médicales », explique-t-elle. « Quand les médecins arrivent, nous leur faisons part de la situation. Nous ne travaillons pas pour eux, nous travaillons avec eux. » Ce qui plaît à Mme Mrakovic et à d'autres de ses collègues, ce sont les liens noués avec leurs compagnons de travail, les nombreux défis auxquels ils font face et, à la grande surprise de ceux qui ne font pas partie du système, le fait de prodiguer des soins aux détenus.
Parmi les détenus sous responsabilité fédérale, qui purgent des peines de deux ans et un jour ou plus, il y a des meurtriers en série, des voleurs de banque, des délinquants sexuels et des trafiqueurs de drogues. Beaucoup ont fait les manchettes. Avant d'aboutir dans le système fédéral, la plupart sont passés par le système provincial. Les détenus sous responsabilité provinciale attendent peut être encore la tenue de leur procès. Leur séjour derrière les barreaux pourrait ne durer qu'un jour. Les crimes dont ils sont accusés ou dont ils ont été reconnus coupables vont du manquement aux versements de la pension alimentaire au terrorisme. Le personnel infirmier ne veut pas savoir. « Ce n'est pas mon travail », répond Mme Mrakovic, « c'est aux tribunaux et aux avocats de s'occuper de ça ».
Joanne Barton est infirmière autorisée et agente de projet au Service correctionnel du Canada; elle supervise les politiques et formule des conseils à la haute direction sur des questions relatives à la santé et aux soins infirmiers partout au pays. D'après elle, les infirmières et infirmiers autorisés des services correctionnels illustrent parfaitement ce que c'est que de ne pas porter de jugements. « Nous n'approuvons pas ce qu'ils ont fait, mais ça ne peut pas nuire à la qualité des soins que nous offrons », explique Mme Barton. « Nous mettons nos opinions de côté et offrons des services qui respectent les normes professionnelles de notre profession. »
Mme Barton était étudiante lorsqu'elle a travaillé pour la première fois en milieu correctionnel dans le cadre d'un placement clinique à la Prison des femmes de Kingston, en 1987. Elle est d'avis que les infirmières et infirmiers qui choisissent de travailler pour les services correctionnels ont foi en les gens. « Pour travailler dans ce domaine et avoir un effet positif, il faut avoir foi en la capacité des délinquants de devenir des citoyens respectueux des lois », ajoute-t-elle.
Les statistiques démontrent que la plupart des délinquants ne récidivent pas, nous dit-elle. Elle a elle même été témoin de certaines transformations. Elle se souvient d'une détenue qui, tout au long de sa peine de cinq ans, s'était montrée très agressive, insultant constamment les gens autour d'elle. Or, quelque temps après la mise en liberté de cette détenue, Mme Barton l'a croisée dans un magasin. En la voyant, elle s'est préparée au pire : « J'ai cru qu'elle allait me lancer des injures. Pourtant, elle m'a simplement dit bonjour. Elle s'est bien comportée. Elle avait un enfant. C'était le jour et la nuit. »
Le personnel infirmier des services correctionnels doit aussi avoir foi en sa propre capacité d'améliorer l'état de santé de patients dont peut être personne ne s'est occupé avant. Certains délinquants n'ont pas reçu des soins de santé depuis des lustres; d'autres n'en ont jamais reçu. Certaines travailleuses du sexe n'ont jamais appris comment se protéger des infections transmissibles sexuellement. D'autres délinquants pourront subir un dépistage du VIH, de l'hépatite C et de la tuberculose. D'après le Service correctionnel du Canada, le pourcentage de délinquants infectés par le VIH s'élève à 1,67 %, alors que, dans la population canadienne, ce taux n'est que de 0,2 %. Pour ce qui est de l'hépatite C, on parle d'un taux d'infection de 29,3 % chez les délinquants par rapport à 0,8 % dans la population canadienne.
Néanmoins, il existe des similarités entre les soins de santé offerts dans les établissements correctionnels et ceux offerts au grand public. Comme le reste de la population, la population carcérale est vieillissante et est aux prises avec des problèmes de santé comme les maladies du cœur et le diabète. Selon Evelyn Wilson, infirmière gestionnaire au Centre de détention de Hamilton Wentworth, le personnel infirmier tente de convaincre les détenus de choisir des repas faibles en sodium et adaptés aux diabétiques, mais ne réussit pas toujours. À la cantine, les détenus risquent de s'acheter un sac de croustilles ou une tablette de chocolat.
Elle explique qu'il est plus difficile d'inciter les détenus sous responsabilité provinciale à modifier leurs habitudes de vie, car leurs peines sont plus courtes, ce qui signifie que le personnel infirmier rencontre moins souvent les patients. « Nous les aidons à faire attention à leur diabète », raconte t elle. « Nous leur parlons de l'importance de suivre un régime et de faire de l'exercice et nous espérons qu'ils suivront nos instructions. » Puis les délinquants recouvrent la liberté, certains pour peu de temps. « Ils retournent derrière les barreaux, et leur taux de sucre est terriblement déréglé une fois de plus. » Les anciennes habitudes prennent le dessus, et certains délinquants n'ont pas nécessairement les moyens de s'offrir des repas plus santé.
Elle observe une situation similaire chez le personnel qui vient en aide aux toxicomanes en traitement de sevrage. « C'est un peu désolant, mais je suis réaliste. L'important, c'est de savoir que nous avons fait de notre mieux et que, grâce à nous, les patients sont au courant des programmes offerts dans le centre de détention et dans la collectivité. Sans ça, certains d'entre eux ne seraient pas en vie aujourd'hui », explique-t-elle.
Malgré les difficultés éprouvées, Mme Wilson est contente d'avoir travaillé dans le domaine correctionnel pendant 23 ans, car cela lui a permis d'utiliser un grand nombre de ses compétences. Selon elle, peu de nouveaux diplômés décident de travailler pour les services correctionnels; par conséquent, les membres du personnel infirmier doivent tirer profit de leur vaste expérience, laquelle passe souvent inaperçue. « Je ne crois pas que la contribution des infirmières et infirmiers qui travaillent en milieu correctionnel soit reconnue à sa juste valeur », dit-elle. De plus, les membres du personnel infirmier des services correctionnels ne sont pas rémunérés selon le même taux que leurs collègues de l'extérieur. Leur salaire est établi en fonction des ententes collectives négociées par les syndicats de la fonction publique. Dans de nombreux endroits, leur taux de rémunération est inférieur à celui négocié par l'entremise de l'Association des infirmières et infirmiers de l'Ontario (AIIO). Il est donc difficile d'embaucher de nouvelles recrues. Mais une fois engagées, indique Mme Wilson, elles ne s'ennuieront plus jamais et pourront mettre à profit toutes leurs compétences et en acquérir d'autres.
Il y a dix ans, Sheleza Latif, infirmière autorisée nouvellement diplômée, a été attirée par le milieu correctionnel, parce que sa mère y travaillait. Elle savait à quel point il pouvait être stimulant de travailler dans un domaine où on ne peut pas toujours se fier aux apparences.
« On ne peut pas simplement présumer que le patient dit la vérité », nous dit Mme Latif. Par exemple, la plupart des détenus savent que, s'ils se plaignent de douleur à la poitrine, ils pourraient être transportés à l'hôpital, car le centre de détention ne possède pas l'équipement ou le personnel requis pour faire un contrôle cardiaque. Aussi, en plus de l'examen médical, le personnel infirmier doit tenir compte d'une longue liste de contrôle avant d'envoyer un détenu à l'extérieur. « Le détenu est peut être en danger dans sa cellule; peut être qu'il a été menacé ou qu'on l'intimide pour qu'il obtienne des médicaments », explique-t-elle. « Ou peut être qu'il transporte des drogues et doit se trouver ailleurs. » Dans le doute, il faut appeler la police, mais rester calme.
Mme Latif est infirmière au Centre de détention de l'Est de Toronto; elle vient de terminer sa maîtrise sur son expérience dans les services correctionnels. Elle a mis à contribution son expérience en faisant partie d'un groupe d'experts qui a élaboré les lignes directrices de l'AIIO sur le traitement d'entretien à la méthadone, lesquelles comprennent une section sur les services correctionnels. Lorsqu'il s'agit de médicaments, nous dit-elle, il faut être prudent. Selon le Service correctionnel du Canada, près de 80 % des détenus sous responsabilité fédérale ont un problème de dépendance quelconque. Certains détenus tentent de se procurer des drogues en usurpant l'identité d'un codétenu.
Il y a plusieurs années, un détenu, qui avait donné le nom d'un autre détenu, a fait une surdose après avoir ingéré des médicaments qui ne lui étaient pas destinés. Mme Latif explique que, de nos jours, le personnel infirmier vérifie l'identité des détenus à l'aide d'une photo et d'un numéro d'identité, et confirme, à plusieurs reprises, le nom, la date de naissance et la dose prescrite des patients qui suivent un programme de traitement d'entretien à la méthadone.
Les détenus qui reçoivent des médicaments devraient aussi suivre une thérapie et bénéficier d'un soutien dans la collectivité, mais, d'après Mme Latif, cette partie du traitement n'est pas appliquée dans les centres de détention. Le taux de roulement élevé de détenus ne rend pas la chose très possible. Néanmoins, ajoute-t-elle, le seul fait de prendre des médicaments peut aider les détenus.
Mme Barton se souvient d'un homme, à l'Établissement de Bath, situé à l'ouest de Kingston, qui causait toujours des problèmes et dont le nom était fréquemment mentionné lors des réunions matinales. « Nous lui avons fait suivre un traitement d'entretien à la méthadone. Après quatre mois, il n'était plus en isolement, il avait commencé des études et il progressait très rapidement. Il a renoué avec sa mère. Il a enfin pu établir des liens avec les autres, parce qu'il pouvait prendre part à une vraie conversation », nous raconte-t-elle.
Malgré les cas de réussite, Mme Barton nous dit qu'il est parfois difficile de fournir des soins de santé dans un environnement où la sécurité est la priorité. Les membres du personnel infirmier n'hésitent pas à exprimer leur reconnaissance à l'endroit des agents de correction qui se trouvent constamment à leur côté. Ceux ci les protègent et les appuient, et c'est eux qui, souvent, s'aperçoivent en premier qu'un détenu a un problème de santé. Il arrive toutefois que leur description de tâches entre en conflit avec celui du personnel infirmier, qui doit alors faire valoir l'importance de son travail. Mme Barton se rappelle aussi que, lorsqu'elle travaillait à Kingston, un homme âgé atteint de diabète s'est présenté à la clinique en pantoufles, ce qui allait à l'encontre des règlements. Les agents de correction voulaient qu'il retourne à sa cellule et qu'il mette des souliers, mais les pieds de l'homme étaient trop meurtris. Elle s'est occupée du patient pendant une demi-heure, puis a discuté avec les agents.
Mme Latif estime que toute divergence entre le personnel infirmier autorisé et les agents de correction peut être surmontée tant et aussi longtemps que chacun se souvient que le but ultime est d'aider les délinquants à réintégrer la société. « Si nous ne réussissons pas à les réadapter, nous sommes tous perdants », précise-t-elle.
Dans le système correctionnel, les soins ne se limitent pas aux maladies chroniques et à la toxicomanie. Les troubles de santé mentale constituent les problèmes de santé prédominants. Au Canada, les troubles mentaux sont deux ou trois fois plus fréquents chez les détenus que chez la population générale. Selon le Service correctionnel du Canada, en 2008, 13 % des délinquants sous responsabilité fédérale étaient atteints de troubles mentaux à leur admission. Il s'agit d'une hausse de 86 % depuis 1997. Pour ce qui est des délinquantes, le taux s'élève à 24 %, ce qui représente une augmentation de 85 % pendant la même période. Les détenus atteints de troubles mentaux qui sont placés dans la population carcérale générale risquent d'être maltraités par les autres détenus et présentent un risque de suicide.
Carolyn Kirkup est désormais à la retraite; elle a consacré 18 ans à soigner des délinquants atteints de troubles mentaux. Avant ça, elle a travaillé pendant dix ans au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH), s'occupant de patients souffrant de schizophrénie ainsi que de patients en pédopsychiatrie et en psychiatrie familiale. Lorsqu'elle a déménagé à Kingston, en 1990, le pénitencier fédéral, qui loge environ 400 délinquants et abrite un établissement psychiatrique comptant 143 places, embauchait de nouveaux employés. « Certaines personnes de mon entourage n'étaient pas du tout emballées à l'idée », dit-elle en se remémorant les réactions que sa réorientation de carrière a suscitées. Même sa mère était sceptique. Mais Mme Kirkup est passionnée par son travail. « Ça m'intéresse beaucoup d'aider les délinquants. J'essaie de comprendre leur situation. Comment font les délinquants atteints de troubles mentaux pour s'adapter à leur incarcération? »
Mme Kirkup s'est imaginé plus d'une fois l'angoisse que peut ressentir un délinquant qui se rappelle, dans un moment de lucidité, le crime qu'il a commis. « Il ne peut rien faire pour changer les choses », dit-elle dans un soupir.
« Comment peut-on supporter un tel regret, un tel chagrin? »
Malheureusement, certaines personnes ne peuvent pas porter ce fardeau. Le taux de suicide dans les pénitenciers est très élevé. En 2004, il atteignait 86 personnes sur 100 000. Dans la population générale, ce taux se chiffre à 11,3 personnes sur 100 000.
Pour Mme Kirkup, les cas de suicide étaient les plus difficiles. Elle se souvient du premier cas : « Je venais de le voir, dix minutes plus tôt. Il avait téléphoné à son frère. Il semblait bien se porter. » Le détenu en question a été trouvé pendu dans sa cellule, quelques minutes plus tard. « On se demande, "pourquoi n'ai-je rien vu ?" »
Pourtant, il y a de l'espoir, même pour les détenus délaissés par les membres de leur famille, qui n'ont pas pu accepter ce qui était arrivé à leurs proches. Mme Kirkup se souvient d'un patient « grincheux » atteint de cancer. Il avait toujours été déplaisant durant son incarcération, mais, après sa mort, Mme Kirkup a appris qu'il avait acheté un petit arbre à feuillage persistant en l'honneur d'un autre détenu qui s'était suicidé. « Ce que les gens de l'extérieur ne comprennent pas, c'est que les détenus utilisent toutes leurs énergies pour tisser des liens entre eux », explique-t-elle.
Le personnel infirmier déplore la présence, derrière les barreaux, de patients dont les troubles mentaux sont si graves que l'on se demande comment ils ont pu passer au travers du système judiciaire. « Parfois, le juge, qui n'a parlé au délinquant que brièvement, ne se rend pas compte de la gravité des troubles mentaux », nous dit Judeline. Innocent, qui a travaillé pendant cinq ans dans des établissements correctionnels avant de se pencher sur les services correctionnels dans son mémoire de maîtrise. Elle prépare maintenant sa thèse de doctorat sur la stigmatisation associée aux troubles mentaux.
« [Certains détenus] sont punis en raison de leurs troubles mentaux et ne reçoivent pas les soins dont ils ont besoins. Ce n'est qu'une fois qu'ils sont incarcérés que le personnel infirmier, lors d'une évaluation, s'aperçoit qu'il y a un problème. » Parfois, ce sont les agents de correction qui se rendent compte qu'un détenu entend des voix ou qu'il ne répond pas aux instructions qui lui sont données.
Mme Innocent est d'avis que les pratiques de soins infirmiers dans les services correctionnels devraient reposer davantage sur l'expérience clinique. D'après elle, le personnel infirmier qui travaille auprès de ce groupe vulnérable devrait reconnaître que les patients connaissent leur état et devrait respecter la souffrance de ces derniers. Elle croit aussi que le personnel infirmier doit apprendre à ne pas se sentir visé personnellement par le comportement des patients, même lorsque ces derniers se montrent rébarbatifs à leur endroit. Pour ce faire, nous dit Mme Innocent, les membres du personnel infirmier doivent « avoir foi en leurs capacités, avoir des liens avec le patient, consulter leurs collègues, l'équipe de soins de santé, le patient et la littérature, considérer chaque situation comme une leçon d'apprentissage, se mettre à la place du patient et prendre une pause, au besoin ».
Mme Innocent souligne que, si les membres du personnel infirmier prennent à cœur les injures que leur lancent les patients, ils risquent de réagir de la même façon. Elle a observé cette situation lorsqu'elle a occupé un poste de superviseure au Centre de détention de l'Est de Toronto et au Centre correctionnel du Centre Est, à Lindsay, de 2001 à 2006. Certains membres du personnel infirmier utilisaient le même langage grossier employé par les patients et refusaient de leur administrer des soins pour les obliger à changer leur comportement. Mme Innocent estime que certains pensaient que c'était la seule façon de se faire obéir.
« J'engageais des personnes qui détenaient toutes les compétences nécessaires. Elles se montraient objectives et ne portaient pas de jugements pendant toute la durée de leur orientation et de leur formation », raconte t elle, ajoutant avec désespoir « malgré ça, nous nous retrouvions avec des personnes qui agissaient davantage comme des agents de correction que des membres du personnel infirmier ».
Ces personnes sont l'exception à la règle. Mme Innocent se souvient d'une infirmière chevronnée avec qui elle a travaillé qui était très douce et qui prenait à cœur ses patients. Lorsqu'un délinquant qui avait été libéré a été arrêté de nouveau, l'infirmière s'est entretenue avec lui et l'a encouragé. « Il a dit : "Si seulement j'avais eu une mère comme vous". Peut-être que personne ne lui avait jamais parlé de cette façon. » Mme Innocent occupe actuellement le poste de directrice de programme pour la santé mentale, les soins continus complexes et la réadaptation, à l'hôpital Quinte Health Care, à Belleville; elle dit cependant vouloir retourner travailler en milieu correctionnel un jour et mettre à profit toutes les connaissances qu'elle a acquises dans le cadre de ses études supérieures.
« J'aimerais toujours le travail en milieu correctionnel, car il y a tant de bien à faire dans un environnement où il y a tant de mal », nous dit-elle. RN
Helena Moncrieff est journaliste indépendante, à Toronto.
Sensibiliser les étudiants
Il peut être difficile de recruter du nouveau personnel infirmier, surtout quand l'environnement de travail diffère des milieux de soins de santé habituels. Beaucoup d'étudiants qui commencent leurs études en soins infirmiers ignorent ou connaissent peu les possibilités d'emploi offertes dans les pénitenciers canadiens. Le Service correctionnel du Canada (SCC) s'efforce de changer la situation; pour ce faire, il a lancé de nouvelles initiatives visant à établir des partenariats avec un plus grand nombre d'écoles offrant des programmes de sciences infirmières afin de faire connaître aux étudiants les diverses possibilités d'emploi dans le domaine de la santé qu'offre le SCC.
Ian Irving, infirmier autorisé, est gestionnaire des Services cliniques à l'administration régionale de l'Ontario, au SCC. Il explique que le SCC, dans le cadre d'une stratégie globale de recrutement et de maintien en poste, s'efforce de participer davantage dans les salons d'emploi et d'offrir plus de placements cliniques dans ses établissements.
Selon Joanne Barton, agente de projet au SCC, il s'agit d'un changement de mentalité. Auparavant, les services correctionnels exigeaient au moins deux années d'expérience en soins infirmiers. De nos jours, on se dit que, si les diplômés ont les compétences nécessaires pour travailler ailleurs, ils ont les compétences pour travailler dans le domaine correctionnel. Les résultats ont été marquants.
Grâce à un partenariat entre le SCC, les étudiants en sciences infirmières du Collège St. Lawrence et de l'Université Laurentian ont accès à des placements dans sept pénitenciers situés dans la région de Kingston. Laralea Stalkie est professeure; elle raconte que, quand l'école a commencé à offrir des placements dans la collectivité, il y a quatre ans, les étudiants avaient des craintes. Cette année, elle a reçu 35 demandes pour 18 postes. Les placements dans les services correctionnels figurent maintenant parmi les trois options les plus sollicitées et attirent des étudiants potentiels de partout dans la province.
« Certains étudiants décideront que ce n'est pas un milieu pour eux et partiront », explique Mme Stalkie. D'autres, toutefois, sont attirés par les services correctionnels, parce qu'ils peuvent y traiter toutes sortes de problèmes de santé, allant des maux d'oreilles aux traumatismes.
Ils sont tous surpris de voir à quel point la formation est assurée principalement par le personnel infirmier, ce qui n'est pas le cas dans un hôpital. Ils sont également surpris par le comportement des patients, ajoute Mme Stalkie. Certains s'attendent à ce que les détenus soient déplaisants, mais, au contraire, constatent qu'ils sont polis.
Mme Barton est la preuve qu'un placement clinique peut devenir un choix de carrière. En 1987, alors qu'elle était en quatrième année à l'Université Queen's, on lui a offert la chance de travailler à la Prison des femmes. Elle a tenté le coup. Quelques années plus tard, elle est retournée travailler dans les services correctionnels et elle y a bâti sa carrière.
Droit D'auteur 2010, Registered Nurse Journal. Auteure, Helena Moncrieff. Permission allouée pour l'usage de ce matériel.
- Date de modification :
- 2010-09-13