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Des récits pour favoriser la guérison des délinquantes

Jasmine Rowan, Sherry Auger, Honi Toto, Shannon Simpson et Clare McNab1
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Pendant des siècles, les récits ont fait partie intégrante de la tradition orale des Autochtones2. En racontant des récits sur les événements antérieurs et la réaction d'une collectivité ou d'une personne, les Autochtones ont réussi à préserver l'histoire. Les récits sont également un moyen efficace d'enseigner la vie et de transmettre les valeurs et la culture d'une génération à l'autre.

On continue d'utiliser les récits aujourd'hui. Au pavillon de ressourcement Okimaw Ohci, on raconte des récits régulièrement. Ces récits peuvent être des légendes qui remontent loin dans le temps; il peut s'agir d'histoires personnelles sur la vie d'une personne ou d'histoires contemporaines ou d'événements récents qui sont communiqués. Les Aînés, le personnel et(ou) les résidents (détenus) peuvent raconter ces récits pour s'entraider dans leur vie quotidienne.

Contexte

L'art de raconter des histoires incorpore la valeur du respect, élément fondamental de la société autochtone. Certains des récits ont une morale (qui est énoncée à la fin du récit), mais dans la plupart des cas, des personnes se font raconter une histoire et il leur appartient d'en déterminer la signification ou la morale. Cela est considéré comme respectueux, car les histoires peuvent contenir beaucoup d'éléments qui attirent l'attention des personnes selon leur situation dans le cercle de la vie3. Patricia Montour-Angus a écrit dans Thunder in my Soul [traduction]: « La tradition de l'histoire orale en tant que façon d'enseigner les leçons de la vie aux enfants et aux jeunes présentait également l'avantage que les Aînés nous racontaient les histoires. Ils ne nous disaient pas quoi faire ou comment le faire ou ne nous présentaient pas une esquisse du monde - ils nous racontaient une histoire sur leur expérience, leur vie ou la vie de leur grand-père, de leur grandmère, d'une tante ou d'un oncle. C'est de cette manière que les Indiens apprennent l'indépendance ainsi que le respect parce qu'ils doivent se faire une idée eux-mêmes (p. 11) »4.

Dans Finding Harmony: Balancing Traditional Values with Western Science in Therapy, Terry Tafoya a écrit [traduction] : « Je veux insister sur l'importance des récits et la façon dont nous trouvons un sens dans les choses. Une partie de la découverte de l'harmonie est la reconnaissance du fait que nous avons tous une foule d'histoires à raconter, et nous devons reconnaître la valeur des histoires autochtones de la même façon que nous reconnaissons et respectons les autres histoires... Écoutez, les histoires font des cercles car ce sont des histoires à l'intérieur d'histoires et entre des histoires, et trouver sa voie dans celles-ci est aussi facile et aussi difficile que de trouver le chemin de sa maison. Une partie de la découverte réside dans le fait de se perdre et lorsqu'on est perdu, on commence à s'ouvrir et à écouter (p. 11) »5.

Récits

Les récits peuvent également servir dans la pratique professionnelle comme l'indique le Manuel sur l'utilisation du récit pour la promotion de la santé [traduction] : « Les récits jouent depuis longtemps un rôle important dans notre histoire. L'art de raconter des histoires figure dans la tradition de toutes les cultures. Avant l'écriture, les histoires étaient les bibliothèques vivantes du savoir et la base de l'apprentissage... La tradition autochtone du cercle où chaque personne raconte à tour de rôle des histoires sans interruption se perpétue de plus en plus dans les réunions communautaires et les rencontres professionnelles. Son pouvoir réside dans le fait que les gens parlent de leurs expériences du fond du coeur sans menace d'interruption ou de désaccord »6.

La base du pavillon de ressourcement Okimaw Ohci est la « guérison ». Le rapport La création de choix, paru en avril 1990, a insisté sur la nécessité de répondre aux besoins des femmes autochtones incarcérées en tenant compte des différences culturelles. La vision du pavillon décrit le processus de guérison comme :

  1. La connaissance de soi : acquérir des connaissances par la connaissance de soi et des questions qui ont influé sur sa vie pour entreprendre le cheminement menant à la guérison.
  2. L'égalité : acquérir les connaissances et la capacité nécessaires pour renforcer son autonomie afin de pouvoir faire face au travail à partir d'une position d'égalité.
  3. La spiritualité et les traditions autochtones : acquérir des connaissances et(ou) approfondir ses connaissances actuelles sur son rôle en tant que femmes, mères et membres de la collectivité au moyen de la spiritualité, des enseignements et des traditions autochtones.

Certains récits sont racontés ici, et des résidents les ont interprétés dans un cercle de partage au pavillon. Le pavillon de ressourcement Okimaw Ohci est situé dans la Première nation de Nekaneet. Voici un extrait d'un récit traditionnel figurant dans la vision de la Première nation de Nekaneet et la philosophie du pavillon de ressourcement Okimaw Ohci (non publiée, p. 3-4) :

La création de la Terre remonte à la période où il n'y avait pas de territoire, ni d'animaux. Il y eut une inondation qui dura 40 jours et 40 nuits. Wesakechak7 et les animaux furent victimes de cette inondation. Ils fabriquèrent un radeau pouvant transporter les animaux. Sur le radeau, le rat musqué était le seul animal qui pouvait nager jusqu'au fond de l'eau et aller chercher de la boue. Wesakechak prit cette boue apportée par le rat musqué et se rendit au sommet des collines Okimaw Ohci. Il souffla la boue de sa main et créa un territoire. Après un certain temps, il demanda au coyote d'aller voir l'étendue du territoire créé. Le coyote revenait toujours en disant qu'il n'y en avait pas assez. Puis un jeune coyote d'un an partit et ne revint pas avant une longue période. à son retour, il était âgé et dit qu'il avait maintenant assez de territoire. C'est pourquoi il s'agit d'un endroit spécial, très spécial.

Sherry prend la parole : « Cette version de la création est plus logique à mes yeux que l'histoire de la Bible ». Shannon poursuit : « Cette histoire utilise des éléments de la Terre mère; Wesakechak a choisi un humble rat musqué. Je crois que les animaux, dans leur sagesse, leurs forces et leurs faiblesses, ont aidé à créer la Terre ». Jasmine parle d'un point de vue différent : « J'ai entendu parler de ce Wesakechak lorsque j'étais jeune. Il a non seulement créé cet endroit, mais il était aussi dans ma réserve. Il a donné le territoire à notre peuple et il a créé les animaux. La première fois que j'ai entendu parler de Wesakechak, j'étais en deuxième année. Il a créé ce territoire pour son peuple et il a fait d'énormes sacrifices. Cette histoire me procure un bien-être et me rend fière d'être Autochtone car nous sommes un peuple puissant. De plus, elle m'incite à vouloir approfondir notre spiritualité et à chercher les racines de notre peuple, car il n'existe pas beaucoup d'écrits. Cela nous blesse parce qu'on nous a presque tout enlevé. Nous dépendons de l'État maintenant; nous sommes assujettis aux règles de celui-ci ». Terry Tafoya a écrit : « Lorsque nous grandissons, nous pouvons entendre une histoire à de nombreuses reprises pendant notre vie, mais à mesure que nous vivons différentes expériences, notre compréhension de la signification de l'histoire se modifie, même si celle-ci ne change pas ». (p.20)

Sherry a comparé l'histoire à sa propre situation : « L'inondation ressemble à une période difficile où l'on rencontre divers obstacles. Fabriquer un radeau pour transporter les animaux équivaut à construire un radeau pour traverser une période difficile. Le jeune coyote a rencontré beaucoup d'obstacles dans sa vie. Quelle que soit la difficulté, n'abandonnez jamais; la situation finira par s'améliorer ».

Jasmine, jeune femme autochtone de 20 ans, qui purge une peine de 6 ans après avoir commis sa première infraction, soit un homicide involontaire coupable, a raconté sa vie. « L'alcool était devenu mon meilleur ami parce qu'il soulageait ma douleur et me faisait oublier le passé et ce qui était arrivé. J'ai fait beaucoup de mal lorsque j'étais ivre car je ne me souciais pas de ce qui m'arrivait ou de ce qui arrivait à ceux qui m'entouraient. à l'âge de 16 ans, j'ai commencé à être violente et à me battre contre quiconque se trouvait sur mon chemin. à 13 ans, j'avais commencé à me mutiler avec un couteau pour essayer de me débarrasser de la douleur qui me rongeait, mais comme elle revenait toujours, je continuais de me mutiler. Je n'avais pas de plaisir, je me faisais du mal et je m'empêchais de sortir de ma profonde dépression en essayant de dissimuler la souffrance intérieure que je ressentais. Je me suis fermée au monde extérieur et j'ai vécu dans mon propre monde. Par ailleurs, rien de ce qui est arrivé n'est notre faute. Il y a des gens ici qui vous aiment et qui s'occupent de vous, mais tous ont une façon totalement différente de manifester leur amour ».

Sherry se reconnaît dans l'histoire de Jasmine : « Elle ressemble à la raison pour laquelle je buvais: j'avais besoin des gens et de leur attention. Il est bon de raconter ces histoires à d'autres personnes pour qu'elles voient avec des yeux différents et qu'elles puissent voir la direction dans laquelle elles se dirigent ». Honi a un point de vue différent : « Je ne peux pas m'identifier à cette histoire. J'ai grandi dans un bon foyer. à l'âge de 10 ans, j'ai été victime d'une agression sexuelle. Un jour, mon agresseur m'a emmené dehors et il s'est tiré une balle devant moi. Je ne voulais pas le dire à quiconque. J'ai commencé à boire à l'âge de 20 ans; je ne savais pas comment faire face aux problèmes. L'alcool et les drogues étaient notre stratégie d'adaptation. Lorsque j'ai perdu ma soeur, j'ai commencé à consommer des drogues. J'avais grandi avec la spiritualité, mais lorsque ma soeur est décédée, j'ai tout perdu ».

Shannon (37 ans, race blanche, purge une peine de trois ans pour fraude) a également fait part, après Jasmine, des circonstances de son crime : « J'ai grandi dans une famille rigide. J'ai subi ma première agression sexuelle à l'âge de 21 ans. J'ai été violée, j'étais vierge et je suis devenue enceinte par suite de ce viol. Je ne pouvais pas le dire à mes parents parce que notre famille était très stricte. Mon mari était très violent. J'ai de nouveau été violée par deux hommes dans mon milieu de travail. Je me sentais coupable. La colère et le ressentiment m'ont envahie. Je n'ai jamais consommé de drogues ou d'alcool. Je détournais l'argent et j'exultais de prendre ma revanche sur eux ».

Sherry, jeune femme autochtone de 22 ans, première infraction, qui purge une peine de 28 mois pour trafic de stupéfiants, a également raconté son histoire. « Je menais une belle vie avec ma famille jusqu'à ce que mes parents commencent à boire et à aller dans les bars. Je n'avais que 7 ans lorsque j'ai été abandonnée la première fois. Je ne savais pas comment prendre soin de moi lorsque mes parents sortaient pour se saouler et se battre. La Protection de l'enfance est entrée dans ma vie. Je ne savais pas où j'allais; tout ce que je savais, c'est qu'il s'agissait d'un endroit sûr, du moins c'est ce que je croyais. Dans cette famille d'accueil, j'ai subi des agressions sexuelles. J'avais peur, mais je ne pouvais aller nulle part. Après quelques années, j'ai trouvé une façon de fuir la douleur. J'ai commencé à boire à l'âge de 12 ans. Puis, lorsque ma fille eut 9 mois, je l'ai confiée à une mauvaise gardienne d'enfants. Elle s'est retrouvée dans une maison d'accueil comme moi. J'ai sombré dans une profonde dépression et je ne savais pas quoi faire ».

Le cercle de partage formé à la suite de l'histoire de Sherry était révélateur. Shannon a dit : « C'est presque comme si nous étions sur le pilote automatique, lorsqu'on en arrive au point de dire « Oh, mon Dieu, comment en suis-je arrivée là ? » Honi a ajouté : « C'est comme lorsque nous étions toxicomanes, rien ne nous résistait ». Jasmine formule des réflexions sur sa propre histoire : « à ce moment-là, nous étions réellement très déprimées, notre survie dépendait de notre façon de faire face à nos difficultés antérieures. Tout ce que nous avons fait, c'était pour obtenir des drogues et de l'alcool. Pour ma part, quand j'étais déprimée, je m'isolais, je restais dans ma chambre et je ne parlais à personne ». Honi a poursuivi : « Nous étions comme des zombies, nous ne connaissions pas la réalité jusqu'à ce que nous redevenions sobres pendant quelques jours ». Jasmine a énoncé des idées semblables : « Je n'ai jamais pleuré lorsque j'étais dans cet état parce que je croyais que c'était une faiblesse. Maintenant, je sais que cela fait partie de notre spiritualité; nos émotions font partie de nous ».

Terry Tafoya écrit : « Nous avons besoin du plus grand nombre possible de récits et de points de vue, car il s'agit de trouver l'harmonie (p. 24) ». On peut constater d'après les divers mots et émotions comment échanger des histoires et comment cela favorise la compréhension et l'harmonie entre les gens. L'échange d'histoires suscite la compassion des autres et l'établissement d'un lien commun; des expériences semblables (même si elles sont différentes de celles décrites ci-dessus) favorisent le respect et la compassion des uns et des autres.

Margaret Cote-Lerat (une femme de la bande Saulteaux en Saskatchewan) fait part d'une dernière histoire. L'histoire est écrite en anglais, en saulteaux et en écriture syllabique saulteaux.

Une histoire humoristique en Ojibway des plaines (Saulteaux)
« Il y a longtemps, semble-t-il, lorsque la Terre était nouvelle, tous les animaux pouvaient parler. à un moment donné, tous les chiens ont décidé d'organiser une grande conférence. Ces chiens ont tenu leur réunion dans un grand bâtiment. Lorsqu'ils y sont entrés, ils ont tous enlevé leur queue et l'ont suspendue près de la porte ».

« Ils s'amusaient tous lorsque, soudain, le bâtiment prit feu. Ils coururent vers la sortie et, dans la frénésie du moment, ils saisirent n'importe quelle queue. Rendus à l'extérieur, ils mirent leur queue. « Oh, Oh », dit l'un des chiens, « ce n'est pas ma queue! » Tous les chiens regardèrent leur queue et commencèrent à sentir la queue des autres pour essayer de trouver la leur. Les chiens le font encore aujourd'hui. Ils sentent la queue des autres pour essayer de trouver leur propre queue ». Fin8.

Cette histoire a bien fait rire les participantes. Sherry a dit : « C'est une histoire drôle qui transmet un message pratique. Elle me fait penser de jeter un deuxième regard sur soi, êtes-vous sûrs que cela vous appartient ? »

Honi a terminé la séance en énonçant un point de vue différent : « Lorsque les chiens courent dans la réserve, ils peuvent peut-être se parler. Ils pourraient se demander quelle est la meilleure maison, qui a les meilleurs aliments ! » Il s'agit d'une comparaison intéressante, des chiens qui communiquent entre eux et ce qu'ils diraient du point de vue d'un chien. Tafoya écrit également à ce sujet : « Nous racontons nos histoires parce que nous tentons de voir avec des yeux différents. » (p. 23)

Les résidentes avaient un dernier message d'espoir à transmettre à travers leurs histoires de désespoir et de perte de la foi. Shannon a dit : « Différents Aînés ont retenu votre attention. Vous ne voulez pas partir lorsqu'ils parlent. Vous voulez rester et imprégner l'atmosphère. Je suis beaucoup plus ouverte et réceptive ». Honi ajoute : « Ils parlent du fond du coeur, avec beaucoup d'amour ». Jasmine a dit : « Les Aînés et les guérisseurs nous aident à nous rendre compte de ce que nous devons faire pour nous-mêmes. Nous nous rendons compte qu'il y a beaucoup "là-bas" pour nous. Ils m'ont fait prendre conscience qu'il n'y a rien que je ne peux pas faire. Je sais où je me trouve dans la vie, et je sais ce que j'ai à faire. Je le ferai ».

« Cette sagesse provient des expériences difficiles vécues par d'innombrables générations de personnes qui nous ont précédés. Elle est enseignée par les chants, les danses, les histoires, les prières et les cérémonies de nos gens. Cette sagesse nous permet de réaliser tout notre potentiel (« The Sacred Tree » [p. 24.])9 [traduction].


1 Clare McNab est la Kikawinaw (directrice) du pavillon de ressourcement Okimaw Ohci, C. P. 1929, Maple Creek, Saskatchewan, S0N 1N0. Les détenues Jasmine, Sherry, Honi et Shannon résident dans ce pavillon.

2 Le terme autochtone désigne les membres des Premières nations et les Métis. D'autres termes sont également utilisés dans le présent document, dont Indiens.

3 Le Cercle de la vie est l'enseignement selon lequel la vie est un cercle comptant de nombreux éléments, représentés le plus souvent par groupe de quatre. Voici des exemples : . les quatre aspects d'une personne comprennent les aspects physiques, mentaux, affectifs et spirituels; . les quatre collines de la vie comprennent la petite enfance, l'enfance, l'âge adulte et la vieillesse; . les quatre cercles comprennent l'individu, la famille, le pays et le monde; . les quatre principes spirituels sont l'amour, l'honnêteté, l'altruisme et la pureté. Une personne peut être rendue à n'importe quel stade du cercle de la vie, quel que soit son âge.

4 MONTOUR-ANGUS, P. Thunder in My Soul.

5 TAFOYA, T. « Finding Harmony: Balancing Traditional Values with Western Science in Therapy », Canadian Journal of Native Education, 1995, no 21.

6 LABONTÉ, R. et FEATHER, J. Prairie Region Health Promotion Research Centre. Manuel sur l'utilisation du récit pour la promotion de la santé. Université de la Saskatchewan, Santé Canada, 1996.

7 Note des auteurs : Wesakechak est un mot cri; il s'agit du nom du premier homme sur la Terre. Il pouvait parler avec les animaux et faire des choses miraculeuses. Il est parfois appelé le « sorcier » et il figure également dans d'autres cultures et légendes autochtones.

8 COTE-LERAT, M. A Humorous Story in Plains Ojibway (Saulteaux), Regina, Saskatchewan, non publié, 1989.

9 The Sacred Tree. Four Worlds International Institute, Lethbridge, Alberta, avril 1988.