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(Adaptation d'un article paru dans Psychology Today,
numéro de mars 1989, avec l'autorisation des responsables de la
revue.)
Des comités d'animation au bureau? Des rencontres amicales avec
le robot de la compagnie? Des concours de cerceaux? Voilà des activités
qu'on ne s'attend pas à retrouver en milieu de travail mais qui
permettent d'accroître la productivité des employés
Les chercheurs sont maintenant convaincus que le fait de s'amuser en travaillant
augmente la créativité au travail. On a tellement vanté
les mérites de cette approche que plusieurs entreprises ont décidé
d'intégrer des activités amusantes à leur train-train
quotidien.
À titre d'exemple, la compagnie Ben & Jerry's Homemade a créé
officiellement, il y a six mois, un comité d'animation. «
Avant, dit Peter Lind, chef de la recherche et du développement
et grand manitou de ce nouveau comité, c'était Jerry Greenfield
(le cofondateur de la compagnie) qui faisait rire les gens de temps à
autre.
Cette compagnie de crème glacée de Waterbury, au Vermont,
a organisé, l'année dernière, une journée
au cours de laquelle tous les employés devaient porter un tartan
écossais pour la plus grande joie de tous. Pendant la période
la plus occupée de l'été, la compagnie avait engagé
des massothérapeutes pour soulager les employés de leurs
tensions. « Les employés pouvaient sortir, se faire donner
un massage et relaxer pour une demi-heure », explique M. Lind. D'après
lui, les employés sont plus productifs lorsqu'ils s'amusent, surtout
parce qu'ils se sentent plus à l'aise les uns avec les autres.
« Chez-nous, pas question d'hiérarchie. Chacun peut exprimer
ses opinions. »
Un autre grand succès : une distribution gratuite de crème
glacée avec lancement de nouvelles essences très originales
(par exemples, une crème glacée aux cerises recouverte de
maïs soufflé, une crème glacée au champagne
et au pamplemousse). La crème glacée à la gomme s'est
avérée un grand succès et M. Lind s'est régalé
d'une nouvelle essence au goût mystérieux, appelée
Jalapino Ice. Il nous la recommande, accompagnée d'une bière
pour en faciliter la digestion.
Chez Odetics, une entreprise de robotique d'Anaheim, en Californie, qui
utilise la technologie de pointe, on se fait un point d'honneur d'amuser
les employés afin de les garder de bonne humeur et en santé.
La compagnie met à leur disposition une salle de théâtre,
une salle d'exercice, une piscine ainsi que des courts de tennis et de
ballon-volant. Bill Prichard, directeur des relations publiques et membre
du comité d'animation de la compagnie, estime que ces installations
améliorent les communications entre les employés et favorisent
de bonnes relations interpersonnelles tout en les distrayant. «
A la salle d'exercice, dit-il, tout le monde est en coton ouaté
-du concierge jusqu'aux dirigeants de la compagnie. Cette situation favorise
les communications et crée une ouverture d'esprit qui se répercute
jusque dans les bureaux. »
La compagnie Odetics possède un comité d'animation depuis
1982. Ce comité parraine des activités rappelant les années
1950 et 1960 : des concours de cerceaux, de « gomme balloune »
et de décoration de boîtes téléphoniques. Certains
jours, on peut voir le robot ODEX-I déambuler dans les couloirs.
« Le robot a six pattes, dit Prichard, et il ressemble à
une sorte de grosse araignée. »
Tom Peters, expert en gestion, nous parle du regretté Bill Gore,
fondateur de la compagnie W. L. Gore Associates, et de Tom Monaghan, fondateur
de la Domino's Pizza, deux hommes qui étaient convaincus que le
succès d'une entreprise repose en bonne partie sur le plaisir qu'ont
les employés à travailler. Dans le livre intitulé
The Hundred Best Companies to Work for in America, Robert Levering,
Milton Moscowitz et Michael Katz citent des exemples d'activités
amusantes. D'autres experts ont également reconnu que le rire,
les taquineries et la gaieté en général étaient
des outils indispensables à une bonne gestion. Ils permettent d'atténuer
les tensions, de rendre les réunions plus productives et d'améliorer
la créativité de chacun.
Des recherches ont effectivement démontré que le plaisir
et le jeu ont une influence bénéfique sur la créativité.
La psychologue Alice Isen et ses collègues de l'Université
du Maryland ont découvert que les gens qui « se sentent bien
» après avoir visionné un film comique font preuve
de plus de créativité dans leur manière de résoudre
les problèmes. Dans le même ordre d'idées, Mary Ann
Glyn, professeure adjointe de comportement organisationnel à l'Université
Yale, a découvert que les gens qui abordent les problèmes
comme des jeux trouvent des solutions plus novatrices que ceux qui considèrent
ces problèmes comme un travail.
Ceci étant dit, comment pouvons-nous rendre notre milieu de travail
plus drôle et plus productif pour notre propre avantage et celui
de nos compagnons de travail? Pour répondre à cette question,
la revue Psychology Today a fait appel au psychologue et expert-conseil
David Abramis, Ph.D., professeur adjoint de gestion des ressources humaines
à la School of Business Administration de la California State University
située à Long Beach. Le professeur Abramis est un chercheur
émérite en ce domaine.
-rédacteurs de Psychology Today
Prendre plaisir à travailler
par David J. Abramis
Habituellement, lorsque j'interroge les gens sur les éléments
les plus importants de leur travail, les réponses ne se font pas
attendre. Mais lorsque je leur demande s'ils ont du plaisir à travailler,
ils deviennent beaucoup plus hésitants. Les gens n'ont pas l'habitude
d'associer plaisir et travail. Mais si l'on comprend le rôle que
joue le plaisir en milieu de travail, on peut également mieux comprendre
la motivation, le leadership, le stress et tous les autres éléments
clés d'organisation. On peut alors adopter des attitudes et promouvoir
des activités qui rendront les gens plus heureux dans leur travail.
Lorsque j'ai demandé à un programmeur s'il avait du plaisir
à travailler, voici ce qu'il m'a répondu « La seule
chose qui m'amuse dans mon travail, c'est le déboggage d'un programme.
» « Nous nous envoyons des messages drôles sur nos terminaux
», me dit un jour le caissier d'une banque. Et voici comment s'exprimait
un président d'entreprise « Tout m'amuse dans mon travail,
sauf congédier des employés. » Un chef de service
n'était cependant pas du tout de cet avis : « Qu'entendez-vous
par amusant? On ne me paye pas pour me faire des amis et je ne suis pas
ici pour gagner un concours de popularité. »
Pour en apprendre davantage sur le plaisir et le travail, mes étudiants
et moi-même avons étudié les cas de 341 hommes et
femmes travaillant dans toutes sortes d'entreprises de la Californie du
Sud, en majorité cols blancs ou employés de soutien. Nous
leur avons d'abord distribué un questionnaire portant sur différents
aspects de leur travail et, entre autres, sur le plaisir qu'ils avaient
à travailler. Nous avons ensuite interviewé 40 d'entre eux,
et la plupart de nos questions portaient sur le côté amusant
de leur travail. Voici les résultats de notre enquête:
«Qu'est-ce que vous trouvez amusant et qu'est-ce que vous trouvez
pénible dans votre travail?»
Nous avons demandé aux hommes et aux femmes de classer 55
de leurs principales tâches en deux catégories : «
amusant » et « pénible ». Cette liste comprenait
des activités que nous étions presque convaincus que les
gens trouveraient amusantes, telles que les fêtes et autres divertissements,
les activités habituellement jugées très agréables,
telles que recevoir des primes, atteindre ses objectifs et suivre des
cours et d'autres activités que la plupart des gens trouveraient
probablement pénibles, telles que travailler seul et recevoir ou
donner une appréciation de rendement.
Quelle ne fut pas notre surprise de constater que quelques personnes avaient
donné la cote « amusante » aux 55 activités
énumérées sur notre liste. Onze de ces activités
ont été classées comme étant généralement
amusantes - que les gens aient du plaisir ou non à les faire :
les fêtes, la vente, les voyages, la réception de primes,
la participation à un concours, les divertissements, les activités
sportives commanditées par la compagnie, la réussite au
travail, les dîners de la compagnie, la formation des autres employés
et toute autre activité de divertissement organisée par
la compagnie.
Il va sans dire que la capacité de chacun à s'amuser joue
un rôle important lorsqu'il s'agit de comprendre les liens qui existent
entre un travail et le plaisir qu'on en retire. Sept des activités
énumérées semblaient avoir un lien direct avec l'impression
d'avoir du plaisir : la vente, la participation à un concours,
le travail lui-même, les rapports avec les supérieurs, le
travail avec les supérieurs, le fait de donner une appréciation
de rendement et de faire partie d'un groupe. Les hommes et les femmes
qui considéraient ces activités comme étant plaisantes
en retiraient beaucoup de plaisir alors que ceux et celles qui les considéraient
comme étant pénibles avaient moins de plaisir à travailler.
Même si certaines activités contribuent effectivement à
rendre le travail amusant, je crois que d'autres facteurs entrent également
en ligne de compte. Les personnes qui aiment bien s'amuser ont en général
du plaisir à accomplir la plupart des tâches qu'on leur confie.
«Comment expliquer que certaines personnes ont du plaisir à
travailler et d'autres pas?»
Il semble y avoir deux grandes explications : les attitudes personnelles
et le climat de travail. Du côté des attitudes personnelles,
nous avons demandé à certaines personnes ce qu'elles faisaient
pour rendre leur travail agréable. Elles se racontent des histoires
drôles, se fixent des objectifs à atteindre, se rendent au
travail avec une attitude positive et tentent de rendre le travail des
autres agréable. Et leurs efforts semblent récompensés.
Les personnes qui s'efforcent de rendre leur travail amusant ont effectivement
plus de plaisir à travailler. Le climat de travail - qui est étroitement
lié aux objectifs que les employés croient que leur entreprise
s'est fixé - peut également rendre la tâche des employés
plus amusante. Une secrétaire nous a affirmé que, dans son
entreprise, « tout le monde sait que pour faire ce travail il faut
pouvoir se détendre et que pour se détendre il faut s'amuser
». Un employé d'hôpital avait vécu une expérience
toute autre. « Ici, on ne nous empêche pas de nous amuser
mais on ne nous encourage pas non plus. »
La consigne du plaisir au travail peut provenir des dirigeants, comme
c'est le cas chez Ben & Jerry's Homemade et de directeurs comme Gary
Rogers à la Dreyer's Grand Ice Cream et Tom Melohn à la
North American Tool & Die. Dans d'autres cas, ce sont les gestionnaires
et les superviseurs qui créent ce genre d'atmosphère au
sein de leur service.
Même si les gens ont parfois l'impression que l'entreprise pour
laquelle ils travaillent est « allergique au plaisir », nous
avons découvert que les individus et les entreprises qui s'efforçaient
de rendre le travail plus amusant y parvenaient dans la plupart des cas.
Comme nous le disait un commis : « Avoir du plaisir à travailler,
c'est une question d'attitude; cela n'a rien à voir avec le travail
lui-même. Lorsque nous avons une attitude négative, nous
n'avons pas de plaisir à travailler, quel que soit le travail.
»
«Quelle distinction faut-il faire entre avoir du plaisir au travail
et être satisfait de son emploi?»
Ce sont deux choses bien différentes. Lorsque d'un point de
vue statistique nous comparons le plaisir au travail, la satisfaction
de son emploi et les autres variables de l'étude, nous découvrons
que même si le plaisir au travail et la satisfaction sont exprimés
de façon positive et qu'ils contribuent tous deux à la productivité,
ce sont deux éléments extrêmement différents.
Indépendamment des statistiques, plusieurs commentaires confirment
cette distinction « Mon travail est satisfaisant, mais je ne dirais
pas que j'ai du plaisir à travailler. »
Quelqu'un peut donc être satisfait de son emploi mais ne pas avoir
de plaisir à travailler ou encore avoir du plaisir à travailler
sans être vraiment satisfait de son emploi. La différence
peut s'expliquer ainsi : le plaisir de travailler relève du domaine
des émotions -c'est une question de stimulation, de jeu et d'humour.
La satisfaction de son emploi semble relever davantage du domaine de la
réflexion et s'exprime plutôt à long terme - elle
est rattachée à des questions telles que la sécurité,
le salaire et les conditions de travail.
«Quelle incidence le fait d'avoir du plaisir au travail a-t-il
sur les employés et sur l'entreprise?»
Par comparaison avec les employés qui n'ont pas de plaisir
à accomplir leur travail, ceux qui s'amusent en travaillant semblent
être
-
moins tendus, moins dépressifs et plus satisfaits de leur travail et de leur vie en
général;
-
plus convaincus que les autres employés ont également du plaisir à
travailler;
-
plus motivés par leur travail;
-
plus créateurs dans leur travail;
-
plus aptes à accomplir les tâches qu'on leur demande et moins enclins à
s'absenter ou à se présenter en retard au travail.
Rien ne prouve que le fait de s'amuser en travaillant soit à l'origine de tous ces avantages. En
fait, le plaisir peut tout aussi bien être une conséquence qu'une cause. Par exemple,
plusieurs personnes nous ont déclaré que c'était amusant d'atteindre ses objectifs.
Ce qui laisse sous-entendre que le fait d'accomplir un bon travail crée chez les employés
un sentiment de plaisir et que ce n'est pas nécessairement le plaisir qui augmente le rendement
des employés. Peut-être est-ce simplement que les gens moins tendus et plus satisfaits de
leur vie sont davantage capables de s'amuser en travaillant.
Mais en supposant que le fait de s'amuser produise des effets positifs sur le rendement au travail,
pourquoi en est-il ainsi? Premièrement, le plaisir atténue les conflits et brise la
monotonie. Comme nous le disait un ingénieur : « Je dédramatise les situations en y
ajoutant un peu d'humour. »
Nous avons rencontré d'autres personnes qui décrivaient le plaisir en termes de relations
avec les autres. Parmi les activités dites amusantes, on retrouvait, par exemple, le fait de
« parler avec ses amis », « faire rire les autres » et « entendre mon
supérieur me dire que je fais du bon travail ». Pour eux, le plaisir semblait combler un
besoin social. Il peut également contribuer à réduire l'anxiété et la
fatigue. Un superviseur des ventes nous a dit : « Je fais des blagues tous les jours pour
détendre mes collègues. Cela les aide à relaxer et à se sentir moins
stressés; ils deviennent alors de meilleurs vendeurs. »
Cette recherche nous révèle que l'humeur des employés joue un rôle important
sur leur capacité de s'acquitter de toutes les tâches qu'on leur confie. Sachant
celà, il est tout-à-fait logique d'inscrire le plaisir au travail sur la liste de vos
objectifs prioritaires. C'est une décision qui peut vous aider à atteindre les autres buts
que vous vous êtes fixés.
Comment rendre le travail plus amusant
Efforcez-vous d'avoir du plaisir. Fixez-vous des objectifs amusants, pour
vous-mêmes et pour vos subordonnés; par exemple, assister plus régulièrement
aux rencontres sociales de la compagnie et vous donner des défis personnels - tout comme vous le
feriez pour des objectifs de rendement plus traditionnels. « Avoir du plaisir » peut
même devenir l'un de vos objectifs de rendement.
Passez le mot. Laissez savoir aux autres que vous souhaitez qu'ils aient du plaisir à
travailler - ils n'ont peut-être pas vécu ce genre d'expérience dans leurs emplois
précédents. Dites-leur que le plaisir au travail peut rendre les employés plus
productifs et leurs tâches plus agréables; insistez sur le fait que les individus, tout
comme l'entreprise, ont tous les deux un rôle à jouer pour rendre le travail plus
amusant.
Aidez les gestionnaires et les superviseurs à s'amuser et suggérez-leur des moyens
pour amener les autres à en faire autant. Leur influence est déterminante, pour le
meilleur ou pour le pire. Lorsque nous avons demandé aux employés ce qui pourrait rendre
leur travail plus amusant, plusieurs nous ont répondu : « Me débarrasser de mon
superviseur. »
Son de cloche extrêmement différent : un vendeur nous a expliqué comment son patron
« avait organisé des olympiques de la vente. Il s'agissait d'une grande journée de
sports et de jeux au cours de laquelle les équipes de vente étaient en concurrence les
unes avec les autres. » Un autre superviseur « s'efforce d'ouvrir chacune des rencontres
hebdomadaire par une blague. » Dans une entreprise manufacturière, un employé nous a
affirmé que « tous les gestionnaires se taquinaient constamment les uns les autres, ce qui
permettait de réduire les tensions après une semaine de 60 heures de travail. »
Demandez aux employés ce qu'ils trouvent amusant. Comme les réponses risquent de
varier énormément, vous devrez trouver des activités amusantes correspondant
à chacune des personnes et à chacune des situations.
Valorisez les employés en leur offrant des primes et en leur exprimant votre
reconnaissance. Des entreprises telles que Domino's Pizza de Détroit, North American Tool
& Die, un fabricant d'acier estampé situé à San Leandro, en Californie, et
d'autres encore, que j'ai déjà nommées, récompensent leurs employés
par des fêtes, des primes, des célébrations et moult tapes dans le dos. On s'attend
à ce que tous les gestionnaires et tous les superviseurs soient capables de souligner les
réussites et les réalisations de leurs employés, qu'elles soient importantes ou
modestes. Les récompenses ne doivent pas être nécessairement officielles ou
bureaucratiques; elles peuvent être spontanées et personnelles, et adaptées aux
circonstances.
Créez des événements. Planifiez toutes sortes d'activités telles que
des concours, des fêtes et des événements sportifs commandités par la
compagnie ou encore augmentez-en le nombre; ces événements contribuent à rendre le
travail amusant et peuvent d'ailleurs s'avérer utiles. Leur principal avantage est sans doute de
rendre le travail lui-même plus amusant et d'améliorer les relations entre les groupes et
les individus ainsi que les relations avec les supérieurs.
Embauchez des gens qui aiment avoir du plaisir et qui sont capables de faire rire les autres.
Chez Dreyer's Grand Ice Cream, par exemple, les employés ne sont pas nommés superviseurs
à moins d'être capables de s'amuser en travaillant et de stimuler leurs collègues.
Il est sans doute plus facile de recruter d'emblée ce genre de personnes plutôt que
d'essayer de convaincre un diplômé en administration des affaires d'allure
sévère d'apprendre à rire.
(1989) All Work and No Play ... Isn't Even Good for Work. Psychology
Today, 34-38.
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