Il est possible de prévoir et d'influencer la récidive : utiliser des outils de prédiction du risque afin de réduire la récidive
|
La recherche sociologique, historique et psychologique s'intéresse énormément
à la justice pénale et au secteur correctionnel. Cet intérêt est sans doute
lié à l'importance que le public accorde au contrôle de la criminalité.
L'orientation de la recherche montre bien que les pressions du public sont extrêmement stimulantes
pour les praticiens de la justice pénale. Tous les chercheurs s'efforcent de bien utiliser les
ressources et les pouvoirs qui leur sont accordés tout en ayant des préoccupations d'ordre
éthique, juridique et humanitaire. Cet article a pour but de montrer comment la recherche sur le risque, sur les besoins et sur les autres caractéristiques des délinquants peut contribuer à une gestion humaine et efficace de la peine et à la réduction de la récidive. La classification des cas se fait selon quatre principes que nous décrirons de manière détaillée : le risque, les besoins, la sensibilité et le jugement professionnel. Cet article poursuit également un autre but démontrer que les contributions de la recherche au secteur correctionnel s'inspirent de nombreuses études théoriques et pratiques dans le domaine de la psychologie du crime et des interventions correctionnelles. Nous verrons également que les chercheurs canadiens ont su plaider en faveur de l'application de la recherche au secteur correctionnel et que la plupart d'entre eux ont résisté aux fortes influences des États- Unis qui menacent de transformer la criminologie en une science de la punition et de la répression. La recherche sur les facteurs de risque
En criminologie, les travaux consacrés à la prédiction du comportement criminel
occupent une place très importante. Ces travaux comprennent des études avant-gardistes
dans lesquelles les chercheurs ont tenté d'isoler les facteurs biologiques, personnels et
circonstanciels permettant de différencier les personnes possédant des
antécédents criminels de celles qui n'en possèdent pas. Ces travaux comprennent
également de nombreuses études portant sur la réévaluation des
caractéristiques personnelles et sociales qui, pourraient à long terme, favoriser
l'activité criminelle.
Les chercheurs traditionnels sont presque unanimes à reconnaître la multiplicité
des circonstances qui favorisent la délinquance chez les jeunes. Le fait d'avoir établi
une liste des facteurs de risque ne signifie pas nécessairement que les délinquants
présentent toujours l'une ou l'autre de ces caractéristiques ni qu'ils ne peuvent
être influencés par d'autres facteurs dans certaines circonstances. Graphique 1 ![]() D'autres études sur la récidive des jeunes délinquants et des criminels adultes sont d'ailleurs parvenues à cette même conclusion. En 1970, la Direction de la recherche du ministère des Services correctionnels de l'Ontario parrainait une importante série d'études sur le sujet. Sous la direction d'Andy Birkenmayer, Leah Lambert et Tom Surridge et en collaboration avec différents chercheurs universitaires, on procéda à la compilation de profils détaillés de jeunes délinquants, de probationnaires adultes et de détenus adultes des établissements provinciaux. Le psychologue Jim Bonta et ses collègues du centre de détention d'Ottawa-Carleton ont poursuivi cette tradition en réalisant des recherches en classification dans les foyers de groupe et les centres régionaux de détention. L'étude d'un échantillon représentatif de probationnaires de l'Ontario réalisée par Sally Rogers nous explique clairement et simplement comment la combinaison de renseignements sur plusieurs facteurs de risque peut améliorer considérablement la prédiction de récidive. Mme Rogers a fait le décompte des facteurs de risque présents chez les délinquants faisant partie de son échantillon à partir des six facteurs suivants : appartenir au sexe masculin, être jeune, posséder un casier judiciaire, fréquenter des criminels, appartenir à une famille dépendant du bien-être social, être désoeuvré au cours de ses temps libres. Comme le prouvent les statistiques, la probabilité d'une nouvelle condamnation (au cours d'une période de suivi de deux ans) augmente avec le nombre de facteurs de risque présents chez ces individus (voir graphique 2). Graphique 2 ![]() Plusieurs des recherches réalisées depuis les années 1940 et 1950 indiquent clairement que certains facteurs de risque permettent de prévoir la récidive avec passablement d'exactitude. On sait maintenant que la prédiction de récidive varie sur une base régulière entre 60 et 80 % des cas. Cependant, ce n'est que depuis les années 1970 et 1980 que le secteur correctionnel a su trouver des applications pratiques à ces découvertes. Parmi les outils utilisés, mentionnons l'échelle du Wisconsin, l'échelle Salient utilisée en libération conditionnelle aux États-Unis, le Level of Supervision Inventory (LSI) de l'Ontario, la Formule de prévision statistique sur la récidive utilisée par le Service correctionnel du Canada et la Commission nationale des libérations conditionnelles, et l'échelle d'évaluation du risque et des besoins qui fait présentement l'objet d'un projet-pilote de surveillance communautaire au Service correctionnel du Canada. Les recherches réalisées à l'aide d'instruments pratiques pour l'évaluation du risque sont parvenues à des conclusions indubitables : l'évaluation systématique du risque permet d'identifier les groupes à risque faible et élevé, et il est possible de constituer un groupe à risque élevé comprenant une majorité de cas probables de récidive. Plus encore, les délinquants des groupes à risque élevé seront responsables de la majorité des actes de récidive. Ces résultats sont impressionnants, mais les prédictions ne s'avèrent pas toujours parfaitement exactes : certains sujets à risque élevé ne subiront pas de nouvelles condamnations - il est même possible que la majorité des sujets à risque élevé ne soient pas recondamnés - et certains sujets à risque faible feront l'objet d'une nouvelle condamnation. Ce manque de précision dans nos prédictions est sans doute attribuable à notre connaissance encore limitée de ce qui constitue un facteur de risque. Il est bien connu que nos échelles de risque contiennent très peu de renseignements biologiques et circonstanciels qui pourraient être fort utiles. On sait également que les échelles habituellement utilisées ont tendance à s'en tenir uniquement aux renseignements recueillis lors d'entrevues et consignés dans les dossiers officiels, faisant pratiquement abstraction des informations provenant de tests psychologiques rigoureusement administrés. Les échelles de risque ne sont pas toujours très exactes car la période de suivi des sujets à risque élevé est trop courte pour mettre à jour leur potentiel criminel. Le recours aux dossiers officiels pour mesurer la récidive diminue également l'exactitude des outils de prédiction dans la mesure où plusieurs actes criminels commis par des sujets à risque élevé ne sont pas consignés dans ces dossiers. Toutes ces explications techniques sur les imperfections des échelles de risque sont cependant sans importance par rapport à une considération majeure sur la gestion et le traitement des délinquants. L'évaluation du risque dont nous avons parlé jusqu'à maintenant ne tient pas compte du fait qu'une fois admis dans le système correctionnel, les délinquants vivent des événements et des expériences qui peuvent avoir une influence déterminante sur le risque de récidive. Entendons par là que les sujets à risque faible peuvent se maintenir dans cette catégorie tout au long de leur période de surveillance ou se retrouver dans la catégorie à risque élevé. Par contre, les sujets à risque élevé peuvent demeurer au même niveau de risque ou encore passer dans la catégorie du risque faible. Si l'on souhaite être plus exact dans la prédiction de récidive, il y a deux questions importantes à poser. Premièrement, quels changements peuvent se produire chez les délinquants pendant la durée de leur peine? Et, parmi ces changements, quels sont ceux qui peuvent augmenter ou réduire le risque de récidive? Pour répondre à ces questions, les chercheurs et les praticiens doivent se tourner vers d'autres éléments que les facteurs de risque qui, eux, sont immuables. Antécédents criminels, abus de narcotiques, difficultés d'adaptation au cours d'une peine antérieure, tous ces facteurs de risque ne peuvent être modifiés au cours d'une réévaluation. Les seuls changements susceptibles d'agir sur les possibilités de récidive sont les facteurs de risque dynamiques, souvent appelés « besoins criminogènes ». Les dossiers de recherche sont remplis d'exemples d'évaluation du risque de récidive. On y retrouve cependant peu d'exemples de réévaluations réalisées à l'aide des facteurs de risque dynamiques ayant permis de prévoir avec exactitude le risque de récidive. Voici un exemple de l'utilisation possible du Level of Supervision Inventory (Lsi) de l'Ontario illustrant la portée que peut avoir la réévaluation des facteurs de risque dynamiques. On s'est servi du Lsi pour évaluer un groupe de probationnaires de Belleville en Ontario, et les prédictions se sont avérées tout aussi exactes que celles réalisées dans les autres bureaux de probation de la province. Fait encore plus intéressant, les agents de probation de Belleville utilisaient le Lsi pour réévaluer le niveau de risque à tous les trois mois. Ces réévaluations se sont révélées beaucoup plus exactes que les niveaux de risque établis au début de la période de probation. Il serait sans doute étonnant que toutes les études parviennent à des résultats aussi précis; les réévaluations du groupe de Belleville ont démontré que les probationnaires à risque faible n'avaient subi aucune nouvelle condamnation (0 %) tandis que les probationnaires à risque élevé avaient tous été recondamnés (100 %), comme on peut le voir au graphique 3. Graphique 3 ![]() Tout semble indiquer que l'exactitude dans la prédiction de la rédicive est liée à l'évaluation du risque non pas au moment de l'admission mais plutôt au cours de la durée de la peine. Mon laboratoire de recherche à l'Université Carleton est parvenu à des résultats semblables lors d'une réévaluation des attitudes antisociales, de la consommation abusive de narcotiques et des problèmes familiaux. En d'autres mots, certaines recherches semblent vouloir confirmer que l'une des tâches importantes du secteur correctionnel est de gérer les peines de manière à maintenir les cas de risque faible au même niveau et à transformer les cas de risque élevé en cas de risque faible. Voilà qui constitue un défi de taille pour le secteur correctionnel : gérer la peine criminelle en conformité avec la loi, humainement et efficacement, tout en maintenant les cas de risque faible dans la même catégorie, et administrer des programmes qui auront pour effet de transformer les cas à risque élevé en cas à risque faible. Cela signifie qu'il faut traiter les délinquants en fonction des niveaux de risque qu'ils représentent (c'est le principe du risque), choisir avec soin les résultats escomptés des programmes de réadaptation (c'est le principe des besoins) et utiliser des styles et des modes de traitements qui conviennent aux délinquants (c'est le principe de la sensibilité). Le principe du risque
Le principe du risque est tellement évident qu'il se passe d'énoncé, mais
également tellement subtil qu'il faut l'analyser soigneusement. Le principe du risque propose
des services plus élaborés pour les cas à risque élevé. Il va de
soi que nous essayons d'offrir un meilleur contrôle correctionnel et de meilleurs traitements
aux individus à risque élevé!
Les taux de récidive des probationnaires inscrits au programme de surveillance accrue correspondaient également à leur niveau de risque au moment de leur admission:
Comme nous l'avons déjà dit, nous aurions pu conclure, à tort, que les cas
à risque faible avaient su profiter à la fois des programmes de surveillance normale et
des programmes de surveillance accrue -les cas à risque faible obtenant des taux de
récidive moins élevés dans les deux programmes.
Il devient ainsi évident que la surveillance accrue n'a pas été efficace
chez les individus à risque faible. On constate même que le taux de récidive chez
les probationnaires à risque faible est plus élevé sous surveillance accrue que
sous surveillance normale.
On voit maintenant très bien que les cas à risque élevé ont
profité davantage de la surveillance accrue. Les taux de récidive chez les individus
à risque élevé placés sous surveillance accrue ont été
presque de moitié moins élevés que chez les individus à risque
élevé placés sous surveillance normale. Voilà le genre de
résultats que notre examen des recherches nous a permis de mettre à découvert
dans les domaines des services correctionnels, du bien-être des enfants, de la santé
mentale et des services familiaux. Le principe des besoins affirme que les traitements en milieu correctionnel peuvent réduire la récidive criminelle dans la mesure où ils répondent aux besoins criminogènes des délinquants:
Plusieurs études abordent les facteurs de risque, mais il y a peu de recherches sur le besoin criminogène. Par contre, les théories et recherches actuelles semblent extrêmement prometteuses. Les services de réadaptation ont certainement tout intérêt à viser les objectifs suivants:
La théorie et la recherche proposent également d'autres objectifs un peu moins
prometteurs:
Le principe du risque nous aide à déterminer qui peut profiter le plus de programmes intensifs de réadaptation. Le principe des besoins nous propose des objectifs de changement en vue d'une réadaptation efficace. Celui de la sensibilité est rattaché à la sélection des modes et des styles de services appropriés. Deux questions sont importantes:
Les meilleures approches sont habituellement celles qui relèvent du béhaviorisme, en
particulier le béhaviorisme cognitif et l'apprentissage social : façonner et renforcer
les comportements anticriminels, mettre graduellement en pratique de nouvelles aptitudes, jouer des
rôles, fournir des ressources et faire des suggestions concrètes (avec motifs à
l'appui). Le professionnel évalue le risque, les besoins et la sensibilité d'un individu placé dans des circonstances particulières et prend la décision qui lui semble la plus convenable compte tenu de considérations éthiques, humanitaires, juridiques et d'efficacité. Quel que soit le traitement, qu'il soit ou non reconnu scientifiquement, il faut toujours faire appel à un professionnel compétent, capable de s'adapter à toutes les situations. Conclusions
Les principes du risque, des besoins et de la sensibilité sont à la fois simples et
complexes. J'espère avoir réussi à démontrer que, tout en étant
utile, la recherche est également limitée lorsque vient le moment d'élaborer des
programmes correctionnels efficaces. Andrews, D. A. (1980). Some experimental investigations of the principles of diferential association through deliberate manipulations of the structure of service systems. American Sociological Review, 45, 448-462. Andrews, D. A. (1982). The supervision of offenders : Identifying and gaining control over the factors that make a difference. Program Branch User Report. Solliciteur général du Canada. Ottawa. Andrews, D.A. (1983). The assessment of outcome in correctional samples. Dans M.L. Lambert, E.R. Christensen et S.S. Deluho (édit.), The measurement of psychotherapy outcome in research and evaluation. Wiley. New York. Andrews, D. A. (1988). Research, education and training in criminology and human science: Implications for sentencing and correctional policy. Témoignage devant le Comité permanent de la justice et le Solliciteur général. Andrews, D. A., Bonta, J. et Hoge, R.d. (sous presse). Classification for effective rehabilitation: Rediscovering psychology. Criminal Justice and Behaviour. Andrews, D. A., Bonta J. et Wormith J.S. (1988). Criminal Behaviour: Notes for 49.342. Bibliothèque de l'Université Carleton. Ottawa. Andrews, D. A. et Kiessling, J. J. (1980). Program structure and effective correctional practices: A summar" of the Ca VIC research. Dans R. R. Ross et Gendreau (édit.) Effective correctional treatment. Butterworths. Toronto. Andrews, D. A. et Wormith, J. S. (sous presse). Personality and Crime: Knowledge destruction and construction in criminology. Justice Quarterly. Andrews, D. A., Zinger, L, Hoge, R. D., Bonta, J., Gendreau, P. et Cullen, F. T. Does correctional treatment work? A clinically relevant and psychologically informed meta-analysis. Présenté lors d'un séminaire au NAA CI : Research on Direct Service - A human science approach. Ottawa : Mars 1989. Cullen, F. T. et Gendreau, P. (1989). The effectiveness of correctional rehabilitation. Dans L. Goodstein et D. L. MacKenzie (édit.) The American prison: Issues in research policy. Plenum. New York. Gendreau, P. et Ross, R. R. (1987). Revivification of rehabilitation: Evidence from the 1980s. Justice Quarterly, 4, 349-408. Hoge, R. D. et Andrews, D. A. (1986). A model for conceptualizing interventions in social service. Canadian Psychology, 27, 332-341. |