Adaptation d'une allocution prononcée lors du congrès de l'Association canadienne de
justice pénale qui s'est tenue à Halifax du 28 au 30 juin 1989
Ces derniers temps, les employés du Service correctionnel du Canada et de la Commission
nationale des libérations conditionnelles ont dû faire face à de nombreux
changements dans la façon d'évaluer les cas et de prendre des décisions relatives
aux mises en liberté. Au cours des dix dernières années, il y a eu au moins une
constante dans le domaine de la gestion des cas : le changement. il est toujours difficile de s'adapter
au changement surtout lorsque plusieurs changements surviennent dans un court laps de temps.
Vu sous un certain angle, il est regrettable que l'arrivée d'un outil de prédiction du
risque dans le travail quotidien du Service correctionnel du Canada et de la Commission nationale des
libérations conditionnelles ait coïncidé avec plusieurs autres changements dans les
domaines de la gestion des cas et de la prise de décision en matière de mise en
liberté. L'angoisse provoquée par tous ces changements simultanés a
contribué à engendrer une certaine réserve à l'égard de la formule
PSR - formule de Prévision statistique sur la récidive. Mais une bonne partie de ces
réserves se fonde sur des mythes, sur des incompréhensions et sur la crainte; il est donc
important d'établir une distinction entre l'usage normal et l'abus d'outils de prédiction
du risque.
Les origines de la formule PSR
La formule PSR a été élaborée il y a plus d'une dizaine d'années
dans le cadre d'un projet de recherche du Secrétariat, à la demande de la Commission
nationale des libérations conditionnelles. Le projet, intitulé « Parole Decision
Making Project », consistait à examiner les cas de plusieurs délinquants
fédéraux dont les demandes de libération conditionnelle avaient
été présentées à la Commission nationale des libérations
conditionnelles. On cherchait à déterminer rétrospectivement les facteurs qui
semblaient avoir influencé plusieurs des décisions de la Commission. On estimait que
cette rétrospective pourrait aider la Commission à formuler des lignes directrices pour
ses décisions futures.
Personne n'a été surpris d'apprendre que la décision d'accorder ou de refuser
une libération conditionnelle se fonde principalement sur les facteurs de risque. Par contre,
la relation entre le risque et la décision n'est pas toujours la même. En comparant les
degrés établis de risque aux décisions de la Commission, on a pu établir
que les délinquants à risque faible n'avaient pas toujours obtenu leur
libération conditionnelle comme on aurait pu s'y attendre si l'on avait uniquement tenu compte
de la probabilité statistique de récidive. Cette situation nous porte à croire
que les agents de gestion des cas du Service correctionnel du Canada et les membres de la Commission
nationale des libérations conditionnelles auraient intérêt à disposer de
la meilleure information statistique possible sur le risque de récidive pour prendre leurs
décisions. En fait, la formule PSR fournirait, aux décideurs chargés
d'évaluer les risques, un outil statistique leur permettant « de confronter la
réalité ».
Voici comment fonctionne la méthode statistique utilisée pour élaborer la
formule PSR.(1) Premièrement, les cas sont partagés, au hasard, en deux groupes. On
calcule le taux général de récidive pour le premier groupe - que l'on appelle
« groupe principal ». (La « récidive » réfère à
la commission d'un acte criminel dans les trois ans suivant la mise en liberté.) On examine
ensuite les renseignements que l'on possède sur les délinquants afin de
déterminer si certains facteurs peuvent expliquer d'une façon significative les
différences dans les taux de récidive. L'importance accordée à chacun des
facteurs est en fonction de la différence dans les taux de récidive entre les
délinquants qui possèdent cette caractéristique et ceux qui ne l'ont pas. On
donne une valeur positive ou négative à ce facteur selon qu'il augmente ou diminue les
chances de récidive des délinquants.
En combinant tous les facteurs jugés significatifs, on élabore une « grille
» des modèles de récidive. Cette grille est mise à l'essai sur l'autre
moitié du groupe (le « groupe contrôle ») afin de déterminer si elle
permet de « prévoir » avec exactitude son taux de récidive.
L'année dernière, le Research Group,(2) une firme de consultants de Toronto, a
reconfirmé la validité de la formule PSR. Testée sur un échantillon
important de délinquants qui avaient récemment purgé des peines dans les
pénitenciers fédéraux, la formule PSR s'est avérée être
toujours valable car elle permet d'établir une distinction entre ceux qui récidivent et
ceux qui ne récidivent pas.
Le graphique indique quel pourcentage des délinquants s'est réintégré
avec succès dans la communauté (e. g. sans récidiver) pour chacun des niveaux de
risque du premier groupe de délinquants mis en liberté entre 1970 et 1972 (2 475
délinquants) et de l'autre groupe mis en liberté entre 1983 et 1984 (534
délinquants). Le taux de récidive est légèrement plus élevé
chez le dernier groupe, mais le tableau dégage clairement certaines constantes : les
délinquants classés à risque faible à l'aide de la formule PSR ont obtenu
le plus haut taux de réussite dans la communauté tandis que les délinquants
à risque élevé affichaient un taux de récidive plus élevé.
D'autres études sur la formule PSR en ont également confirmé à quel point
elle peut prédire la récidive.(3)
Graphique 1

Pourquoi utiliser l'information statistique pour évaluer le risque?
Les méthodes statistiques permettant de prévoir la récidive criminelle sont en
utilisation depuis plus de cinquante ans. On se demande encore quelle utilité elles peuvent
avoir dans notre système. Plusieurs bons arguments militent cependant en leur faveur. Elles ne
nous permettent pas de prévoir avec certitude quels délinquants vont récidiver -
aucune méthode statistique ou clinique n'est en mesure de le faire - mais elles peuvent
cependant être utiles.
Premièrement, la recherche nous confirme que, sur un grand nombre de cas, les méthodes
statistiques sont plus exactes que les jugements prononcés par une grande proportion de
décideurs pour la prédiction de la récidive.
Deuxièmement, des études portant sur différentes évaluations du risque
que représentent certains délinquants, démontrent que ces estimations varient
sensiblement d'un individu à un autre. Cette constatation soulève l'importante question
de l'équité : avons-nous le droit d'évaluer le risque que présente un
délinquant en nous fondant sur la décision d'un seul individu?
En évaluant le risque de récidive de manière plus précise grâce
à des formules statistiques et autres politiques décisionnelles, nous contribuons
à rendre le système plus transparent. Il devient alors plus difficile de nous acquitter
de notre obligation de rendre compte de notre mode de fonctionnement. En vertu du principe
d'équité, nous devons expliquer aux délinquants les raisons qui ont
motivé les décisions qui les concernent. si ces raisons s avèrent sans fondement
(si certains de nos renseignements sur les antécédents du délinquant sont
inexacts), il peut réagir en connaissance de cause. Cette approche requiert davantage de temps
et est plus exigeante pour les employés, mais il s'agit indéniablement d'un meilleur
système que la traditionnelle « chambre noire » où se prennent les
décisions relatives aux libérations conditionnelles.
Critiques de la formule PSR
Examinons de plus près les principaux arguments de ceux qui s'opposent à l'utilisation
de la formule PSR.
« Les données ne sont pas fondées sur un échantillon de
délinquants canadiens. »
Comme nous l'avons déjà dit, il s'agit là d'une idée fausse. La
technique statistique elle-même a été élaborée par des
mathématiciens britanniques, mais les facteurs faisant partie de la formule et leur mode
d'utilisation se fondent entièrement sur l'étude d'un grand nombre de
libérés conditionnels canadiens. On a d'ailleurs reconfirmé récemment la
validité de cet outil en le mettant à l'essai sur un autre groupe important de
délinquants canadiens.
« C'est une méthode non professionnelle. Les employés deviennent de simples
ordinateurs. »
Il est tout à fait compréhensible que certains agents de gestion de cas et
certains membres de la Commission aient l'impression que la formule PSR les transforme en simples
auxiliaires de l'ordinateur; ils doivent utiliser une formule numérique et additionner des
chiffres afin de remplir et réviser un formulaire.
Rappelons cependant que plusieurs professions ont souvent recours à des techniques
diagnostiques pour prendre leurs décisions. La médecine en est un exemple. Pour
établir leurs diagnostics, les médecins et les autres professionnels de la santé
utilisent différents outils d'évaluation dont plusieurs sont assistés par
ordinateurs. Les psychiatres se servent de tests normalisés pour examiner et interroger leurs
patients. Les ingénieurs et les biochimistes (des professionnels respectables) utilisent
toutes sortes d'outils, simples et complexes, qui les guident dans leurs jugements. Les instruments
de prédiction du risque font partie du savoir officiel mis à la disposition des
professionnels du secteur correctionnel pour les aider à faire leurs recommandations et
à prendre leurs décisions. En fait, il serait anti-professionnel de ne pas utiliser ces
outils dans lesquels on a accumulé et systématisé l'ensemble de nos
connaissances et de nos expériences dans le domaine.
« La formule ne laisse pas de place au jugement. »
La formule PSR n'élimine pas la nécessité d'un jugement humain pour
décider du traitement d'un cas. La formule ne prend aucune décision à notre
place; elle nous aide simplement à décider.
Le résultat obtenu avec la formule PSR ne constitue qu'une des informations importantes dont
les agents de gestion de cas et les membres de la Commission des libérations conditionnelles
doivent tenir compte pour prendre leurs décisions. Ils demeurent tenus d'examiner tous les
renseignements s'appliquant à leurs cas. Ces résultats peuvent les guider dans leurs
jugements en leur fournissant des renseignements importants, aussi importants que n'importe quel
autre facteur, mais ils ne les dispensent en aucun cas de formuler leurs propres jugements avec
sagesse, en se basant sur toutes les informations disponibles.
« La formule ne s'applique pas aux individus. »
Il est facile de comprendre pourquoi les gens peuvent avoir cette impression car les
résultats obtenus nous disent qu'un individu se situe dans une catégorie dans laquelle,
par exemple, quatre délinquants sur cinq ne récidiviront pas. Mais en fait, la formule
s'applique à l'individu. Chaque délinquant possède certaines
caractéristiques qui le placent dans une catégorie de risque. C'est lui qui
présente ces caractéristiques, et son taux de risque lui appartient en tant qu'individu
au même titre que ces caractéristiques.
Une analogie avec la médecine pourrait peut-être nous aider à comprendre.
Lorsqu'un médecin reçoit un patient de sexe masculin, âgé de plus de 40
ans, qui fume plus de deux paquets de cigarettes par jour, pèse 30 kilos de trop et a un taux
de cholestérol élevé, il lui dit « Monsieur Tremblay, vous risquez de
faire une crise cardiaque. » Ce médecin ne parle pas d'un autre patient qui lui
ressemble; il s'adresse au patient qu'il a devant lui.
La confusion tient probablement au fait qu'aucun instrument de prédiction ne peut nous dire
avec certitude que tel délinquant récidivera ou non, pas plus que le médecin ne
peut être certain que son patient va effectivement faire une crise cardiaque. En connaissant
les risques qu'il court, nous apprenons cependant quelque chose de l'individu.
« La formule ne nous dit pas quels délinquants deviendront violents. »
Exact. Cependant, aucune méthode statistique ou clinique connue ne peut nous le dire.
Mais elle nous permet de savoir qui est susceptible de récidiver de différentes
façons, et il appartient ensuite aux professionnels de décider si le risque de violence
est fondé.
« La formule se base sur les antécédents d'un délinquant, et ce qui
nous intéresse, c'est son avenir. La formule est statique, le risque est dynamique.
»
Il est vrai que la formule se base principalement sur les antécédents du
délinquant; on reconnaît que ses antécédents constituent les meilleurs
facteurs de prédiction de l'avenir.
L'utilisation de la formule ne vous dispense pas cependant de prendre en considération
d'autres éléments au moment de prendre la décision en matière d'un cas.
Tout comme les politiques de prises de décisions de la Commission nationale des
libérations conditionnelles, la formule vous donne la possibilité de vous demander
d'abord ce que les antécédents criminels du délinquant vous
révèlent au sujet du risque qu'il représente; vous pouvez par la suite examiner
d'autres considérations, à savoir, comment son niveau de risque et ses besoins peuvent
influencer le plan de mise en liberté.
En ce sens, la formule PSR « n'efface pas complètement le passé ». Elle
résume sommairement nos conclusions sur le risque que représente le délinquant
en tenant compte uniquement de ses antécédents. Exemple : nous constatons qu'un
délinquant a tendance à commettre des délits uniquement lorsqu'il consomme des
boissons alcooliques; il devient donc intéressant d'élaborer un plan de mise en
liberté qui tient compte de son problème d'alcool directement rattaché au risque
qu'il représente.
Telle est la différence entre la probabilité « statique » et la
probabilité « conditionnelle ». L'une des approches possibles consiste à
prendre des décisions en se basant uniquement sur des méthodes statistiques qui
tiennent compte des antécédents ou de la réalité actuelle; ce n'est pas
cette approche que nous avons adoptée. Nous considérons plutôt les conditions que
nous pouvons modifier dans l'avenir du délinquant et qui peuvent changer le niveau de risque
dans lequel il se situe. Nous pouvons lui procurer un logement décent, un emploi stable, des
soins psychiatriques dans sa communauté - des éléments qui n'existaient pas au
moment où il a commis ses crimes. La modification de ses conditions de vie est susceptible de
modifier son niveau de risque.
Par analogie avec l'assurance automobile, plusieurs compagnies d'assurance fixent leurs tarifs en se
basant sur des facteurs tels que l'âge du conducteur, son dossier de conduite et ainsi de
suite. Mais si un nouveau conducteur suit un cours de conduite en bonne et due forme dans un centre
de formation reconnu, on peut envisager de modifier le tarif dans la mesure où les risques ne
sont plus les mêmes. Les facteurs fixes demeurent toujours de bons indicateurs du niveau de
risque, mais une intervention appropriée au moment opportun peut également modifier ce
niveau de risque.
« La formule ne peut s'appliquer aux femmes, aux autochtones et aux délinquants
provinciaux. Il est possible qu'elle ne convienne pas non plus à d'autres sous-groupes.
»
Il est tout à fait exact que la formule ne fonctionne pas pour les autochtones et les
délinquantes; nous le savons parce qu'elle a été mise à l'essai chez ces
populations.
Cependant, il n'y a pas eu d'autres tests de la formule auprès des autres sous-groupes, et il
n'y a donc aucune raison de croire qu'elle ne peut leur être appliquée. La formule ayant
été élaborée à partir d'un groupe de délinquants
fédéraux, et non provinciaux, il faut la considérer à titre indicatif
seulement de leur comportement futur.
« La formule n'est pas valide parce qu'elle ne tient pas compte de certains facteurs
évidents, tels que la consommation abusive d'alcool. »
Les outils de prédiction du risque sont aussi valables que les renseignements qui ont
servi à leur élaboration. Certains facteurs évidents en sont parfois exclus, le
plus souvent parce que leur valeur de prédiction n'est pas aussi bonne qu'on pourrait le
croire ou encore parce que les renseignements qui apparaissent sur un grand nombre de dossiers sont
inexacts. Par exemple, il se peut que le dossier d'un délinquant indique qu'il a un
problème d'alcool alors qu'en fait il n'en a pas, et vice versa. Cela montre bien l'importance
de vérifier les renseignements utilisés pour chaque individu.
« La formule nous expose à des poursuites judiciaires de la part des
délinquants. »
À venir jusqu'à maintenant, personne n'a réussi à contester devant la
loi l'utilisation d'outils statistiques dans la prise d'une décision relative à la mise
en liberté. Les deux raisons principales sont les suivantes. Premièrement, les
informations statistiques jouent un rôle auxiliaire dans l'étude d'un cas et ne sont
absolument pas des décisions en elles-mêmes; ce sont les agents de gestion de cas et les
membres de la Commission qui doivent prendre cette décision. Deuxièmement, les
prédictions statistiques se bornent à systématiser les connaissances et les
expériences des professionnels. Les travailleurs du milieu correctionnel ont toujours
procédé à des évaluations du risque chez les délinquants. La
formule PSR ne fait que garantir une utilisation maximale des renseignements que nous
possédons sur les antécédents du délinquant.
Mieux vaut permettre au délinquant de « comprendre » comment on détermine
son niveau de risque et comment, à partir de cette évaluation, on planifie sa mise en
liberté plutôt que de maintenir le processus énigmatique et
incompréhensible. On s'assure ainsi de l'équité de la décision.
La formule PSR n'est pas le remède à tous les maux mais elle ne mérite pas non
plus la méfiance et les malaises qui ont entouré sa mise en utilisation. Au
début, il a fallu remplir la formule pour un grand nombre de délinquants, et cela a
occasionné un surcroît de travail; mais la situation devrait peu à peu rentrer
dans l'ordre, ce qui va permettre une meilleure appréciation de la valeur de cet instrument
pour l'analyse du risque.
L'avenir
Plusieurs problèmes restent encore à être résolus. Pour être en
mesure de mettre en pratique les outils d'évaluation de plus en plus sophistiqués que
nous avons à notre disposition, nous devons avoir le choix entre plusieurs programmes. Nous
avons besoin de programmes de qualité dans les établissements et dans la
communauté afin de gérer efficacement le risque et les besoins des délinquants.
Nous devons recruter des professionnels de haut calibre capables de comprendre les facteurs qui
conduisent les gens à la criminalité et de les aider à briser le cycle de la
récidive. Nous devons nous doter d'un mécanisme de révision et de politiques de
communication qui vont assurer une bonne utilisation des outils mis à notre disposition.
La formule PSR n'est qu'un des éléments qui vont nous conduire à des
décisions professionnelles judicieuses et à des interventions correctionnelles
efficaces. Utilisée avec prudence, elle peut s'avérer un outil précieux pour les
professionnels du secteur correctionnel.
(1)Nuffield, J. (1982). Parole Decision Making in Canada: Research Towards Decision
Guidelines. Solliciteur général du Canada. Ottawa.
(2)Hann, R. G. et Harnian, W G. (1988). Resease Risk Prediction: A Test of the the Nuffield
Scoring System. Rapport du Parole Decision Making and Release Risk Assessment Project. Ministère
du Solliciteur général. Ottawa.
(3)Service correctionnel du Canada (1989). The Statistical Information on Recidivism Scale: A
Research Overview. Rapport de recherche. Direction de la recherche, Communications et
développement.
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