L'appui du public aux politiques de justice pénale
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Lorsqu'ils ont l'impression que le public n'appuie pas leur action, les travailleurs du secteur
correctionnel peuvent se sentir extrêmement frustrés. Ce manque de soutien peut se
manifester de plusieurs façons: articles de revue expliquant pourquoi le public
désapprouve le mode de fonctionnement du système de justice pénale ou remarques
habituelles des gens de l'extérieur qui blâment tout autant les travailleurs du
système de justice pénale que les délinquants eux-mêmes pour les infractions
commises. On a généralement l'impression que le public est punitif et qu'il s'oppose aux
programmes correctionnels de réadaptation sociale ou aux programmes avant-gardistes. Cette
impression mine le moral des travailleurs correctionnels et peut même les décourager de
mettre de nouveaux programmes à l'essai. Ces perceptions se fondent souvent sur de vagues impressions ou sur l'importance démesurée accordée aux propos de ceux qui parlent haut; on dit cependant que les sondages d'opinion « scientifiques » vont dans le même sens. Au cours de la dernière décennie, plusieurs sondages ont démontré que les Canadiens sont généralement mal informés des questions relatives à la justice pénale et qu'ils favorisent des politiques plus punitives et plus restrictives. Que nous apprennent les sondages d'opinion? Certains des sondages ayant mené à ces conclusions ont effectivement fait appel à une méthodologie rigoureuse. Certains sont des études effectuées récemment par le ministère du Solliciteur général et le ministère de la Justice(1), ou pour le compte d'autres organismes comme la Commission canadienne sur la détermination de la peine(2). On cite souvent le sondage réalisé sous la direction de Doob et Roberts(3), qui a permis d'établir que les Canadiens étaient très mal informés des taux de criminalité et du fonctionnement précis du système de justice pénale. En plus de tout ignorer du système lui-même, les Canadiens semblent généralement insatisfaits de ce système, comme ils l'ont indiqué dans leurs réponses à d'autres sondages. Des sondages Gallup posent régulièrement des questions comme « En général, quelle importance accordez-vous au traitement des criminels? ». Que la question fasse référence aux délinquants en général, aux détenus, à la libération conditionnelle ou à pratiquement tout autre aspect du système de justice pénale, les réponses sont presque toujours les mêmes : les gens trouvent que le système ne fonctionne pas comme il le devrait et que les délinquants sont traités avec trop d'indulgence. En est-il vraiment ainsi? Les Canadiens souhaitent-ils réelle-ment des traitements plus sévères pour les délinquants? Est-il vrai qu'ils s'opposent aux efforts de réadaptation de ces délinquants? Se pourrait-il que leurs idées et leurs aspirations aient été mal interprétées? Au cours des dernières années, mes étudiants et moi-même sommes intéressés à certaines de ces questions et il nous semble maintenant très clair que cette première impression est passablement erronée. Nous sommes en mesure de confirmer que la plupart des Canadiens connaissent très mal le système de justice pénale. Nos données nous permettent cependant d'affirmer qu'ils ne sont pas fondamentalement punitifs, pas plus qu'ils ne souhaitent un durcissement du système. Pour anticiper sur notre conclusion, disons tout de suite que le problème réside dans le genre de questions posées. Comme l'affirment les programmeurs, dans le domaine de l'informatique, «la qualité des résultats dépend de la qualité des données à l'entrée ». Dans le présent contexte, cela signifie que la qualité des réponses dépend essentiellement de la qualité des questions posées. Peu importe le raffinement des analyses ou des techniques de sondage. Toute question comporte un choix de réponses possibles, et les questions mal posées peuvent provoquer des réponses qui ne contiennent pas toujours les renseignements souhaités et même induire les gens en erreur. Les gens peuvent répondre à toutes les questions, mais seules quelques réponses auront une valeur réelle. Nous l'avons appris à nos dépens, il y quelques années, lors de nos premiers sondages. Nous avions utilisé des questions très générales provenant d'autres sondages; plusieurs des personnes interrogées nous ont demandé des détails et des renseignements plus précis. Ils désiraient savoir de quelle sorte de cas il s'agissait, qui étaient les délinquants et quelles étaient les circonstances particulières entourant ces cas. Plusieurs étaient capables de répondre aux questions globales mais se sentaient mal à l'aise de le faire. J'explique parfois à mes étudiants combien il est facile de s'intéresser uniquement aux renseignements qui entérinent nos propres hypothèses plutôt que d'observer objectivement les comportements. Il m'arrive parfois d'utiliser l'aphorisme «le sujet a toujours raison » pour leur expliquer que nos observations ont toujours préséance sur nos prévisions. Il ne faut pas prendre mon slogan au pied de la lettre, mais il nous fait bien comprendre que les sujets nous ont donné une bonne leçon lors de nos premières tentatives de mesurer les opinions. Leurs points de vue sur les décisions judiciaires étaient beaucoup plus complexes que nos questions le laissaient supposer; en fait, ces questions exigeaient des réponses catégoriques alors que les gens avaient plutôt envie de dire « Tout dépend de la situation . . . » Leurs réactions m'ont permis de comprendre que les questions globales sur les attitudes pouvaient en fait déformer l'opinion qu'ils avaient de la justice pénale. Au cours des quatre dernières années, nous avons donc élaboré une série d'études dans lesquelles nous avons examiné les jugements que portent les gens dans des cas bien précis. Nous comparons parfois ces résultats avec les réponses fournies aux questions générales ou globales. Ces comparaisons sont très instructives. Une étude sur la détermination de la peine Une des premières études du genre portait sur les attitudes des gens à l'égard de l'imposition des peines(4). Les sujets avaient été recrutés dans un grand centre commercial très achalandé, situé dans un endroit très central où se croisaient plusieurs services de transport en commun et fréquenté par les différentes couches de la population. Une fois que nous leur avions expliqué l'objectif de l'étude, la plupart des personnes sollicitées consentaient à remplir le questionnaire. La plus grande partie de l'étude consistait en une série de scénarios décrivant chacun une affaire criminelle. Les instructions indiquaient clairement que les délinquants avaient déjà été jugés et condamnés et que la tâche du répondant consistait à déterminer quelle peine convenait à chacun des cas. Tous les scénarios contenaient des détails sur l'infraction et sur le délinquant, exposés comme ceci : Un homme blanc de 35 ans entre dans une pharmacie alors que le caissier se trouve à l'arrière du magasin. Il fait le tour du comptoir de façon à se trouver derrière le caissier lorsque celui-ci revient à sa place. Au caissier étonné, l'intrus ordonne de ne pas se retourner et de vider le tiroir-caisse dans un sac. Il s'empare ensuite du sac qui contient 580 $ et prend la fuite. Ce délinquant a déjà été condamné à plusieurs reprises pour d'autres infractions et a même purgé une peine d'emprisonnement. Ce que les sujets ne savaient pas, c'est que les scénarios se différenciaient systématiquement les uns des autres par quelques éléments. Dans cette étude, l'infraction décrite allait du vol mineur au vol qualifié accompagné de voies de fait graves. Certains délinquants étaient présentés comme étant plus âgés (comme dans le cas ci-dessus) et d'autres avaient tout juste l'âge requis pour comparaître devant un tribunal pour adultes. Certains d'entre eux possédaient un long casier judiciaire et d'autres n'en avaient aucun. Comme on pouvait s'y attendre, chacun de ces facteurs a entraîné des différences énormes dans les peines imposées. Par exemple, le pourcentage de sujets qui auraient imposé une peine d'emprisonnement variait de 8% pour un jeune délinquant accusé de vol et qui en était à sa première infraction à 100% pour un délinquant récalcitrant plus âgé trouvé coupable de vol qualifié et de graves blessures corporelles à autrui. Ces résultats nous permettent de conclure que les sujets étaient parfaitement conscients des différences entre chacune des affaires criminelles et qu'ils jugeaient ces différences importantes pour la détermination de la peine. Les résultats de cette première étude confirment la validité de la méthode du cas individuel, mais ils nous fournissent surtout des renseignements fort intéressants sur la sévérité des jugements du public. Les peines imposées variaient selon les cas exposés, mais étaient-elles vraiment sévères? Comme nous étions sur le point de publier les résultats de cette étude, la Commission canadienne sur la détermination de la peine(5) a eu la bonne idée de faire paraître des rapports dans lesquels on retrouve une liste des peines imposées pour différents types d'infractions. Nous pouvions donc établir une comparaison entre ces données et les résultats de notre propre étude. Certains ont probablement été étonnés de constater qu'il y avait peu de différences entre les peines proposées par « Monsieur et Madame Tout-le-monde » et celles imposées par les tribunaux. C'est ainsi que 82% des répondants auraient condamné à une peine d'emprisonnement les personnes trouvées coupables de vol qualifié alors que dans les faits 84% de ces délinquants ont effectivement été condamnés à des peines d'emprisonnement. La comparaison n'est peut-être pas tout à fait honnête, les deux pourcentages ayant été obtenus par des moyens différents; on retrouve cependant des similarités du même ordre lorsqu'on compare la durée des peines d'emprisonnement imposées. Si nous comparons les peines imposées aux délinquants trouvés coupables d'un premier délit de vol et sans antécédents criminels, la peine moyenne proposée par les répondants était d'une durée de sept à douze mois d'emprisonnement alors que les tribunaux avaient imposé des peines de six à douze mois. (Les catégories que nous avons utilisées pour classer les peines par durée étaient légèrement différentes de celles utilisées par la Commission canadienne sur la détermination de la peine car nous avions déjà recueilli et analysé nos données lors de la publication de ces rapports.) La seule différence notable était dans les peines imposées pour introduction par effraction; les sujets de notre enquête proposaient des peines deux fois plus longues que celles qu'imposent habituellement les tribunaux. Les résultats de notre étude viennent donc contredire l'impression que le public est généralement sévère et punitif comme le voulaient les conclusions des sondages utilisant des questions globales. Il est bien sûr possible que notre échantillon n'ait pas été très classique. Nos données démographiques étaient passablement représentatives de la population canadienne adulte, mais les gens de la région sont particulièrement intéressés aux questions correctionnelles. Nous avions cependant tenu compte de cette réalité dans la conception de notre étude; en plus de demander aux sujets de déterminer des peines, nous leur avions également posé une série de questions générales ou globales, semblables à celles utilisées dans les autres sondages. En voici un exemple : « En général, les peines imposées par les tribunaux aux délinquants sont . . . (beaucoup trop clémentes, trop clémentes, raisonnables, trop sévères, beaucoup trop sévères). Les réponses à ces questions étaient exactement les mêmes que dans les études précédentes la grande majorité des sujets ont déclaré qu'ils n'étaient pas satisfaits du système de justice pénale et, qu'à plusieurs égards, le système était beaucoup trop clément. Les mêmes personnes qui proposaient des peines tout à fait comparables à celles qu'imposent les vrais tribunaux déclaraient que les peines imposées par les tribunaux étaient trop clémentes, par une majorité de 88%. Il s'agit là d'une profonde contradiction. Les deux types de questions commandaient des réponses très différentes et avaient très peu de corrélation entre elles; en fait, la corrélation était significative sur le plan statistique mais sans valeur réelle. Nous pouvons donc dire que la réponse est fonction du type de questions posées. Les gens désapprouvent le système, du moins ce qu'ils en perçoivent, mais s'ils avaient à prendre des décisions, ils agiraient probablement de la même manière. Les attitudes envers la libération conditionnelle Cette affirmation n'est pas le fruit du hasard et d'une seule étude. Nous avons obtenu les mêmes résultats avec un projet similaire dans lequel nous intéressions aux attitudes des gens à l'égard de l'octroi d'une libération conditionnelle(6). Nous avions fourni aux sujets une description sommaire de détenus imaginaires sollicitant leur libération conditionnelle. Comme dans l'étude précédente, nous présentions différents types d'infractions en faisant état des antécédents criminels de chacun des délinquants. Nous faisions également état de la participation des détenus à des programmes de réadaptation pendant leur emprisonnement. (En pratique, on peut difficilement introduire plus de trois variables à la fois sans entrer dans des procédures statistiques extrêmement compliquées ou sans manquer de rigueur.) Voici un exemple Un délinquant a été condamné après s'être introduit par effraction dans une résidence pour y voler une chaîne stéréo, un téléviseur et un magnétoscope. Il s'agissait de sa première infraction; le délinquant ne possédait aucun dossier judiciaire. Pendant son emprisonnement, il a suivi et réussi cinq cours de niveau secondaire et travaillé dans l'atelier de soudure. Le délinquant a également suivi un programme antidrogue animé par un psychologue de la prison. Pendant qu'il était en prison, ses rapports de conduite ont été satisfaisants et il n'a eu aucun problème de discipline. Les résultats de cette étude ressemblent à ceux de notre étude sur la détermination de la peine. Comme dans l'étude précédente, les réponses aux questions globales semblent faire ressortir des attitudes punitives : 82% des répondants ont déclaré que le système de libération conditionnelle était trop clément. De toute évidence, les sujets étaient particulièrement préoccupés par les délinquants violents libérés sous condition : 54% d'entre eux ont répondu que le nombre de criminels non violents libérés sous condition était raisonnable, mais 87% d'entre eux ont déclaré que le nombre de criminels violents libérés sous condition était trop élevé. Lorsqu'il s'agissait de cas précis, les réponses démontraient cependant que, dans l'ensemble, les gens étaient plutôt favorables à la libération conditionnelle. La grande majorité d'entre eux, soit 86%, était en faveur d'une mise en liberté sous une forme ou sous une autre (tout au moins des absences temporaires avec allégement des conditions de la mise en liberté par la suite) pour ceux qui présentaient des « risques faibles ». Les gens étaient certes préoccupés par les crimes avec violence, comme l'indiquaient les résultats de la première étude, mais 58% d'entre eux auraient accordé la mise en liberté à un détenu purgeant une peine pour voies de fait graves et vol qualifié à la condition qu'il n'ait pas d'antécédents criminels et qu'il ait suivi plusieurs programmes de réadaptation. Vingt-huit pour cent des répondants auraient même accordé la mise en liberté à notre cas le plus grave, soit celui d'un délinquant d'habitude trouvé coupable d'une infraction avec violence et n'ayant participé à aucun programme d'étude, de formation professionnelle ou de traitement psychologique. Il nous était impossible de comparer nos données à des statistiques précises sur les décisions rendues en matière de libération conditionnelle, mais elles nous semblent proches les unes des autres. La comparaison aurait cependant été difficile car il n'existe aucune donnée sur la façon dont chaque membre de la Commission des libérations conditionnelles prend une décision. Si nous exprimons les pourcentages obtenus dans chacun des cas sous forme de décisions prises à la majorité, nous parvenons à la conclusion que tous les délinquants trouvés coupables de crime contre les biens auraient obtenus leur mise en liberté, indépendamment de leurs antécédents criminels ou de leur participation à un programme; ceci vaut également pour le cas du délinquant violent mentionné ci-dessus. Ces décisions sont tout à fait compatibles avec nos énoncés de principes. Elles ne sont certainement pas plus sévères que les décisions réelles et peut-être même plus clémentes. Nous avons une fois de plus la preuve que les citoyens prennent des décisions très proches des pratiques courantes, quelles que soient leurs réponses aux questions générales. Ces données démontrent également qu'ils sont favorables aux programmes de libération conditionnelle et de mise en liberté anticipée. Autres applications possibles La méthode du scénario s'étant avérée efficace, nous pouvons l'utiliser pour savoir ce que les gens attendent du système de justice pénale. En modifiant les variables, nous pourrions essayer de comprendre comment ils prennent leurs décisions et vérifier dans quelle mesure ils sont capables de tenir compte d'éléments extérieurs autres que l'infraction elle-même. La variable comportement au sein de l'établissement semble avoir fortement influencé leurs décisions, ce qui tend à prouver qu'ils ne sont pas insensibles aux interventions du secteur correctionnel et que le délit n'est pas le seul facteur qui importe. Nous avons également constaté que les gens appuyaient d'autres politiques courantes qui n'ont rien à voir avec la philosophie du châtiment mérité. À cet égard, nous pouvons citer les résultats d'une autre étude sur la détermination de la peine(7) dans laquelle il est démontré que les peines proposées par les répondants étaient moins sévères dans les cas où le principe de la responsabilité diminuée pouvait s'appliquer. Non seulement les citoyens imposaient-ils des peines passablement plus courtes aux délinquants souffrant de maladie mentale diagnostiquée, mais ils en faisaient tout autant pour les délinquants souffrant de troubles émotifs chroniques mais non psychotiques. Dans ces derniers cas, on pourrait même dire qu'ils étaient plus indulgents qu'on ne l'est en réalité; nous en avons d'ailleurs une preuve de plus dans le fait que les plus grandes réductions de peines ont été accordées à des délinquants souffrant de déficiences intellectuelles. C'est donc dire que, placé devant des cas précis, le public exprime des opinions tout à fait différentes que lorsqu'il doit répondre à des questions globales. Les questions à partir de scénarios bien définis nous permettent de découvrir à quels éléments les citoyens accordent de l'importance et dans quelle mesure. Et leurs réponses ne sont pas influencées par de grandes généralisations ou par des aspects émotifs. La méthode de la mise en situation présente également d'autres avantages qui méritent d'être soulignés. Elle nous donne un portrait plus exact des préférences du public mais elle nous fournit également des renseignements plus riches que les autres méthodes; ces deux éléments nous guident dans l'élaboration des politiques et nous permettent de mieux comprendre les processus et les valeurs qui sous-tendent les opinions des gens. Il peut être utile d'avoir ces détails à portée de la main, surtout dans les cas où les législateurs souhaitent mettre en place des procédures qui soient en accord avec les valeurs de la population. L'appui qu'accorde le public aux politiques pénales dépend principalement des situations et n'est pas régi par des règles absolues et invariables. En plus de permettre la cueillette de renseignements détaillés et précis, la méthode de la mise en situation présente un autre avantage sur le type habituel de questions; nous en avons fait la découverte, de façon fortuite, au cours d'une étude sur les attitudes du public à l'égard de la peine capitale(8). Parallèlement à une série de scénarios présentant différents types d'homicides, nous avons posé une question globale sur la peine capitale en nous inspirant de la question habituellement utilisée dans les sondages Gallup(9). Cette question consiste à demander aux répondants s'ils sont favorables ou non à la peine de mort; ceux-ci peuvent également répondre qu'ils « ne le savent pas ». En comparant ces résultats à ceux obtenus avec les scénarios, nous avons découvert qu'une proportion beaucoup plus importante de sujets aurait choisi la peine de mort dans au moins un cas précis par comparaison avec la proportion de ceux qui étaient favorables à la peine de mort dans la question du sondage Gallup. Des analyses plus approfondies ont cependant démontré que la grande majorité des gens qui avaient répondu «je ne sais pas » avaient en fait choisi la peine de mort dans au moins un scénario, ce qui en faisait en fait des tenants de la peine de mort. Si nous tenons compte de ces facteurs, les résultats des deux méthodes nous apparaissent à peu près équivalents et une bonne partie des différences apparentes disparaît. Dans d'autres circonstances, les réponses évasives peuvent masquer des opinions contraires car il n'y a aucune raison de supposer que ces réponses vont toujours dans le même sens. Il est cependant facile de démontrer que l'hypothèse voulant que ces réponses évasives se partagent en proportion égale entre les opinions ouvertement exprimées est tout à fait fausse. Une telle hypothèse nous aurait conduits à des résultats tout autres sur le partage de l'opinion publique. Celui qui souhaite utiliser des questions très générales pour mesurer l'opinion publique se retrouve devant une devinette. Plusieurs personnes éprouvent de sérieuses réticences à répondre par «oui» ou par «non» à une question, en faisant ainsi abstraction de la complexité du problème qui leur est exposé. La possibilité de répondre «je ne sais pas » est souvent interprétée par le répondant comme « ça dépend »; elle peut donc apparaître comme une solution de rechange acceptable sauf que, comme nous l'avons vu, des erreurs importantes peuvent en découler. Les questions à partir de scénarios précis permettent d'éviter ce genre d'impasse car plus les situations sont décrites avec précision, moins les gens ont de difficultés à prendre une décision. Conclusions Au cours des dernières décennies, on a fait de plus en plus confiance aux sondages traditionnels pour mesurer l'opinion publique principalement parce que ces sondages se sont avérés d'excellents outils de prédiction du vote lors des élections. Les maisons d'experts-conseils connaissent très bien et observent soigneusement les règles de l'échantillonnage permettant de détecter les tendances de l'opinion publique sur les questions d'ordre politique. La précision avec laquelle les sondages peuvent prédire les hauts et les bas de la vie politique leur a valu une grande crédibilité, spécialement auprès des politiciens et des personnes chargées d'élaborer les politiques. On s'est donc servi, pour mesurer les attitudes du public à l'égard de questions aussi complexes que le traitement des criminels, des mêmes techniques utilisées pour déterminer quels candidats sont favoris. Il y a pourtant d'énormes différences entre les deux situations. Dans une élection, le choix s'effectue entre un petit nombre de candidats ou de partis bien identifiés et déjà connus des répondants. Les facteurs pouvant influencer leur choix sont également connus dans tous leurs détails : la date de l'élection, les questions en cause, les réclamations, les accusations, le contexte des autres événements. Lorsqu'il s'agit de mesurer les attitudes du public à l'égard du système de justice pénale, la situation est très différente. Les écarts sont énormes entre les cas eux-mêmes et les dispositions que les gens considèrent justes et appropriées. Même le citoyen relativement peu informé est capable de s'en rendre compte et de nuancer ses réponses en conséquence. La personne dont on requiert un jugement global se voit dans l'obligation de faire la moyenne de toutes les situations qu'elle peut imaginer ou dont elle se souvient. Non seulement cette opération entraîne-t-elle la perte d'un grand nombre de renseignements, mais nous ne savons même pas comment elle s'effectue. Cette moyenne peut s'établir de différentes façons dont plusieurs comportent une importante altération de la réalité. Il est possible que la formulation ou le contexte des questions globales incitent les gens à se remémorer le pire cas qu'ils connaissent et à fonder leur jugement sur ce cas, exprimant une très forte désapprobation de tout le système. Nous ne savons pas exactement ce qui se produit lorsque les gens répondent à des questions globales, mais nos études confirment cette hypothèse et démontrent que les questions formulées de manière trop simpliste peuvent nous induire en erreur sur l'opinion publique en matière de justice pénale. Dans ce domaine, le processus décisionnel est complexe et, même s'il est régi par des politiques générales bien définies, les caractéristiques particulières de chaque cas demeurent déterminantes. Les questions globales réduisent le choix des répondants à quelques généralisations; leurs réponses perdent tout leur sens et risquent de nous induire en erreur. Les méthodes permettant de rassembler des renseignements détaillés et précis, comme celle de la mise en situation, sont non seulement plus riches en information mais ont également plus de chances de nous donner un tableau d'ensemble plus juste. Ces méthodes nous permettent de cerner la démarche cognitive des répondants auxquels on demande d'évaluer le système et de se faire une idée des valeurs et des contextes sur lesquels se fondent leurs décisions. Â cet égard, nous avons déjà formulé quelques hypothèses que nous espérons pouvoir vérifier prochainement. D'ici là, nous sommes déjà en mesure d'affirmer que le public canadien n'est pas aussi punitif qu'on l'a parfois pensé ou qu'on a pu le croire en se fondant sur les résultats des sondages utilisant des questions globales. Certains individus se disent ouvertement partisans de la ligne dure mais, dans l'ensemble, les Canadiens que nous avons rencontrés au cours de notre recherche sont plutôt pragmatiques dans leur façon d'aborder les questions de justice pénale. Leurs réponses leur sont dictées par le désir de contenir la criminalité à l'intérieur de certaines limites et de minimiser ses effets nuisibles plutôt que par celui de punir les délinquants. Nous pouvons également affirmer que nos répondants endossent la plupart des principes du système de justice pénale et que leurs décisions coïncident habituellement avec la pratique actuelle. Il est possible que, dans certains cas, les gens soient massivement en désaccord avec les décisions rendues, surtout s'ils sont peu ou mal informés ou si on leur demande de prendre des décisions en tenant compte de plusieurs facteurs. Il ne faut cependant pas oublier que le système peut faire des erreurs. Nous supposons que le public est généralement d'accord avec les fondements des décisions du système; s'il proteste avec insistante dans certains cas, il faut sans doute le prendre au sérieux et nous demander si nous ne faisons pas erreur. Les résultats de nos travaux justifient notre conclusion générale, mais celle-ci n'en demeure pas moins en contradiction avec les résultats de plusieurs études indiquant que la population porte un jugement négatif sur le système et le trouve trop libéral. Si tel est le cas, il n'y a pas lieu de durcir les politiques mais bien de mieux informer le public. C'est en se fondant sur quelques généralisations issues des impressions du système que les gens répondent aux questions globales. Leurs impressions sont sans doute fausses puisque, confrontés à des cas concrets, ils se rangent du côté du système qu'ils ont par ailleurs condamné. Nous devons modifier les renseignements transmis à la population dans le domaine de la justice pénale. À court terme, une bonne campagne d'information du public pourrait s'avérer utile. Nos propres constatations nous permettent de penser que les politiciens auraient tout intérêt à exposer les faits comme ils sont. Lors de nos premières recherches, il y a plusieurs années, nous avons découvert, à l'instar d'autres chercheurs(10), que très peu de gens étaient conscients de l'énorme différence entre les taux de criminalité violente des États-unis et du Canada. Dans notre dernière étude", avec des sujets provenant de la même couche de population et recrutés de la même façon, nous sommes parvenus à des résultats passablement différents; près des deux tiers des gens interrogés avaient évalué correctement cette différence. Â notre avis, un seul élément peut expliquer ce changement : les fonctionnaires des différents paliers de gouvernement avaient fait de nombreuses déclarations sur les taux de criminalité respectifs des deux pays. Ces déclarations n'étaient peut-être pas désintéressées, mais elles étaient conformes à la réalité et instructives pour la population. Si nous multiplions ce genre de déclarations et si nous procédons simultanément à une réforme en profondeur du système d'éducation visant à mieux informer nos enfants du fonctionnement du système de justice pénale, nous pourrons alors espérer que les citoyens démontrent de plus en plus d'approbation à l'égard du système. Il y a quelques années seulement, le système correctionnel fédéral du Canada semblait réticent à parler de son mode de fonctionnement; la situation a changé et l'on favorise maintenant l'ouverture et l'accessibilité. Mais il faut faire encore davantage; nous devons informer le public des pratiques actuelles de tout le système de justice pénale. Edward Zamble, professeur de psychologie à l'Université Queen's de Kingston, participe, depuis plus de dix ans, à des recherches correctionnelles dans le domaine du comportement criminel. Le Service correctionnel du Canada et certains établissements fédéraux ont souvent fait appel aux compétences spécialisées d'Edward Zamble. Le Centre de traitement régional de l'Ontario a retenu ses services à titre d'expert-conseil. Edward Zamble détient un doctorat de l'Université Yale. (1)Doob, A. N. et Roberts, J. V. (1983). Sentencing: An analysis of the public's view. Ottawa: Ministère de la Justice. (2)Commission canadienne sur la détermination de la peine (1988). Recherche empirique sur la détermination de la peine. Commission canadienne sur la détermination de la peine, Rapport de recherche n° 1. Plusieurs autres rapports de cette série traitent également de cette question. On en trouve un résumé dans: Commission canadienne sur la détermination de la peine (1987). Sentencing Reform: A Canadian Approach. Ottawa: La Commission. (3)Op. cit. (4)Zamble, E. et Kalm, K. L. (sous presse). General and Specific Measures of Public Attitudes toward Sentencing. Canadian Journal of Behaviourial Science (Revue canadienne des sciences du comportement). (5)Hann, R. G. et Kopelman, F. (1987). Break and Enter, Robbery, and Extortion Offenses: Custodial and Probation Sentences: 1984-1985. Ottawa, Ministère de la Justice. Hann, R. G. et Kopelman, F. (1987). Assault: Custodial and Probation Sentences: 1984-1985. Ottawa, Ministère de la Justice. (6)Cumberland, J. et Zamble, E. « General and Specific Measures of Public Attitudes: Release Decisions». Manuscrit inédit. Université Queen's, 1989. Présenté pour publication. (7)Banks, D. (1989). The Effects of Mental Impairment on Sentencing. Mémoire de baccalauréat. Université Queen's. (8)Mills, J. et Zamble, E. General Question, Specific Questions: Canadian Public Attitudes Toward the Death Penalty. Inédit. Université Queen's, 1989. Soumis pour publication. (9)Sondage Gallup du Canada (24 novembre 1979). Gallup Poll Report. Canadian Institute of Public Opinion. (10)Doob et Roberts, op. cit. (11)Cumberland et Zamble, op. cit. |