Opinion publique et politique publique
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« Les enquêtes nous révèlent ce que pense la majorité des
Canadiens». Voilà un commentaire qui revient souvent lorsqu'il est question d'analyse
sociale et de politique publique. Les sondages d'opinion représentent un chiffre d'affaires
important et qui ne cesse de s'accroître. Les derniers résultats des sondages font
régulièrement les manchettes nationales et ont une incidence marquée sur les
politiques sociales. Les experts en sondages et enquêtes deviennent des conseillers politiques
influents. On utilise de plus en plus les sondages d'opinion et leur influence se fait sentir un peu
partout; il est donc plus important que jamais d'en comprendre les limites et les dangers. Certaines des
questions les plus importantes ne sont pas d'ordre empirique; ce ne sont pas l'échantillonnage ou
l'exactitude des données qui sont en cause mais plutôt les concepts eux-mêmes. Nous
devons nous demander dans quelle mesure les sondages peuvent faciliter l'élaboration des
politiques et des programmes et ce, indépendamment de leurs aspects techniques. Les adeptes des sondages d'opinion publique affirment qu'ils sont un exemple d'une technologie typiquement démocratique. Si la démocratie doit servir les intérêts du «peuple », nous devons trouver le moyen d'entendre la « voix du peuple». Les sondages, dit-on, nous ont permis de prendre conscience des besoins et des préoccupations du public. En l'absence de sondages, nous devons nous en remettre à l'opinion des groupes d'intérêt organisés ou essayer de deviner ce que pense la population. Au cours des dernières années, les sondages ont fait l'objet de critiques de plus en plus vigoureuses; les sondages d'opinion, dit-on, nous donnent une perception tout au plus partielle et, dans les pires cas, erronée de l'opinion publique. La méthodologie des sondages ne permet pas de saisir la complexité, les nuances et l'évolution des perceptions et des opinions de la population. Les adversaires des sondages prétendent également que les sondages favorisent l'adoption de politiques visant à « régler rapidement un problème». Selon eux, la multiplication des sondages nous empêche d'établir une distinction entre la simple opinion et le jugement fondé sur l'expérience et la recherche. Certains sont même allés jusqu'à proposer un moratoire sur les sondages d'opinion publique et un retour à la recherche plus fondamentale. Mais les sondages sont là pour rester et les praticiens les utilisent avec de plus en plus de raffinement; ils peuvent donc devenir un outil valable pour l'élaboration des politiques publiques à la condition que nous reconnaissions leurs limites et leurs dangers. Le problème du public On s'imagine souvent que le public est une masse homogène dont il est facile de percevoir les opinions; c'est là un des dangers des sondages d'opinion publique. Cette hypothèse a des effets sur la conception des sondages et sur l'analyse des renseignements recueillis. La notion de questions fermées dans lesquelles les réponses sont formulées à l'avance par les chercheurs présume que ces derniers connaissent déjà plus ou moins la gamme des opinions sur lesquelles ils enquêtent. Même si testées à l'avance et à plusieurs reprises, les questions fermées réduisent l'éventail des réponses possibles. Il se peut que les sondages passent à côté de certaines réponses qui ne correspondent pas à ce que les chercheurs ont imaginé que les gens pensaient. Imaginons, par exemple, qu'on vous demande de classer par ordre d'importance les problèmes qui vous préoccupent. On vous fournit une liste sur laquelle vous trouverez l'inflation, les taux d'intérêt, le chômage, l'unité canadienne, la violence, le crime, l'autonomie des aborigènes, l'égalité des sexes, la souveraineté culturelle et 1 environnement. Il ne fait aucun doute que vous pouvez classer ces sujets par ordre d'importance. Votre réponse serait-elle très différente si la question était ouverte et s'il n'y avait pas de liste? Des recherches démontrent que ces différences peuvent être importantes(1). Les répondants peuvent classer la « criminalité » au rang des problèmes très importants mais, en l'absence de liste, les chances qu'ils en fassent mention sont très minces. Il en coûte généralement plus cher d'utiliser des questions ouvertes. Ces questions sont plus difficiles à coder, à quantifier, à comparer et il est plus difficile d'assurer un suivi; mais elles permettent aux répondants de s'exprimer en leurs propres mots. Les questions fermées imposent inévitablement des contraintes aux répondants et, par conséquent, limitent la possibilité que les sondages nous révèlent des éléments inattendus. Les questions fermées se suffisent à elles-mêmes. Certains critiques vont même jusqu'à dire que la façon de présenter les résultats peut influencer l'opinion publique. Imaginons, par exemple, que vous lisez dans le journal que la plupart des Canadiens sont préoccupés par la criminalité et le secteur correctionnel. Vous demanderez peut-être si vous ne devriez pas réviser vos propres opinions. Savent-ils des choses que vous ignorez? L'effet d'entraînement existe déjà en politique; il peut jouer également lorsqu'il est question de politiques publiques. Au lieu de mesurer l'opinion publique, les sondages servent alors à façonner cette opinion. Les articles de journaux nous informent de ce que pensent «la plupart des Canadiens » ou «le Canadien moyen» du crime, du secteur correctionnel, de la libération conditionnelle et ainsi de suite. Nous apprenons que le Canadien moyen s'inquiète de la criminalité et ne fait pas tellement confiance au système correctionnel et à la libération conditionnelle. On nous dit que le Canadien moyen souhaite un système plus sévère ou tout au moins un système qui met l'emphase sur la protection publique. Dans l'élaboration des politiques et des programmes, ces éléments ont une certaine importance mais ne nous fournissent pas une vue d'ensemble de l'opinion publique. Qui est le Canadien moyen? Le Canadien moyen est un mythe. Les gens réels ont un sexe, un âge, des caractéristiques culturelles, un degré d'éducation; ils appartiennent également à des communautés dans lesquelles ils vivent et travaillent et qui façonnent leur opinion. Ils tirent leurs opinions de leurs expériences et de leurs interactions, et leurs opinions varient en fonction de ces éléments. Lorsqu'il s'agit d'élaborer des politiques, il n'est pas très important de savoir ce que pensent la plupart des gens; il faut plutôt chercher à connaître les points de vue de certains groupes de personnes ayant des intérêts et des expériences en commun. Le caractère « expéditif » du sondage ne permet pas de connaître les opinions de tous les groupes dont il faudrait tenir compte dans l'élaboration des politiques. Grâce à des techniques d'échantillonnage raffinées, on peut mesurer avec passablement de précision les opinions des Canadiens sur toutes sortes de sujets et ce, en interrogeant moins de mille personnes; mais ces techniques ne permettent pas de réunir tous les renseignements nécessaires à l'élaboration des politiques, surtout dans un pays aussi pluraliste que le nôtre. Les enquêtes de plus grande envergure peuvent sans doute tenir compte de quelques grands facteurs socio-démographiques comme le sexe, l'âge, le milieu urbain ou rural, le niveau de formation, etc., mais, encore là, ces analyses demeurent limitées. Premièrement, les sondages ne peuvent englober que quelques-uns de ces facteurs à moins d'être d'une envergure considérable et par conséquent très dispendieux. Le choix des facteurs clés dépend alors de l'ingéniosité et de la perspicacité du chercheur et de sa capacité à repérer les groupes d'opinion dominants. Deuxièmement, et il s'agit là d'un facteur très important, les techniques de sondages permettent rarement de cerner les fondements des opinions exprimées. Pour bien comprendre l'opinion publique, il faut en connaître les origines. Est-elle le fruit d'expériences directes? Les gens sont-ils influencés par leurs chefs de file, par les médias? Dans notre domaine, par exemple, nous souhaiterions pouvoir distinguer entre ceux qui ont été victimes d'un crime et ceux qui ne l'ont pas été, entre ceux qui ont eu des contacts avec le système de justice pénale et ceux qui n'en ont pas eus, entre les gens informés et ceux qui ne le sont pas, et ainsi de suite. Il est important pour nous de savoir si ce sont les gens bien ou mal informés qui sont inquiets de ce qui se passe dans le secteur correctionnel. Selon que nous découvrons que les gens bien informés sont satisfaits de nos programmes ou qu'au contraire ils ne le sont pas du tout ou encore que le fait d'être informés ne fait aucune différence, nos orientations politiques peuvent s'en trouver considérablement modifiées. Les chercheurs réagissent aux critiques en élaborant des techniques plus diversifiées et quelquefois plus dispendieuses qui leur permettent de viser des groupes précis et de mieux comprendre les groupes d'opinion qui se mobilisent autour d'une question. Certains cherchent même à étoffer les résultats de leurs sondages en procédant à des recherches subjectives et qualitatives (questions ouvertes), en constituant des groupes de discussion et autres procédés du même genre(2). Quel que soit le cas, la valeur des résultats d'un sondage ne tient pas uniquement au raffinement de la méthodologie utilisée; elle dépend des habiletés, des connaissances et de l'ingéniosité des chercheurs et surtout de leur compréhension du «tissu social canadien ». Le problème de l'opinion Le second problème réside dans l'idée même qu'on se fait de l'« opinion». Supposons que nous ayons demandé à un certain nombre de répondants de nous donner leur opinion sur l'efficacité des programmes correctionnels. Qu'avons-nous appris s'ils nous répondent que « non, le service correctionnel n'est pas efficace »? Certains nous diront que le public canadien est généralement cynique ou méfiant à l'égard du gouvernement et des institutions gouvernementales. Leur réponse peut traduire leurs attitudes à l'égard des programmes gouvernementaux en général. Certaines réponses peuvent tout simplement vouloir dire «je n'ai jamais pensé à cela auparavant mais, maintenant que vous le demandez, je suppose que non». Il est peu probable que de telles opinions soient ardemment défendues ni même très significatives. D'autres peuvent penser que la réadaptation des criminels est une mission impossible. Leur opinion découle directement de leur conception de la nature humaine. D'autres encore peuvent affirmer qu'au meilleur de leurs connaissances, nous ne faisons pas d'aussi bon travail que nous le pourrions ou le devrions. Les possibilités sont pratiquement illimitées. Peu de sondages nous aident à savoir si ce que nous appelons les opinions reflètent des attitudes durables, des convictions profondes, des points de vue superficiels, des jugements fondés sur l'expérience ou la connaissance ou sont tout simplement des réponses fournies rapidement afin de remplir un questionnaire. En tant que responsables des politiques, il est important que nous sachions si le manque de confiance dans la justice pénale exprimé lors d'un sondage est épisodique et transitoire, s'il est le résultat d'un incident ou d'une série d'incidents particuliers ou s'il correspond à des préoccupations constantes et profondes. Nous devons savoir ce que cache ce manque de confiance apparent. Le public a-t-il l'impression que le taux de criminalité augmente ou que notre travail est insuffisant ou pense-t-il que rien ne fonctionne de toute façon? A-t-il l'impression que les valeurs communautaires et traditionnelles s'effritent et ce phénomène suscite-t-il chez lui l'insécurité? Et sans doute plus important encore, nous devons savoir si ces opinions se fondent sur une bonne compréhension de ce que sont le crime et le secteur correctionnel ou plutôt sur des mythes et des idées fausses. Les spécialistes des sondages sont de plus en plus nombreux à reconnaître les limites du sondage isolé et sporadique; ils reconnaissent également que seules les études de suivi nous permettent de savoir si nous sommes en face d'opinions durables et significatives. Certains chercheurs ont également tenté d'établir des liens entre les opinions des gens sur certaines questions bien précises et leurs opinions générales sur la situation actuelle et sur l'avenir du pays, sur le gouvernement et sur leur propre vie. En matière de politiques, il est également important d'établir des liens entre les opinions des gens et leur degré de connaissance et de compréhension des problèmes. Mais le problème ne s'arrête pas là. Vous avez probablement déjà rempli un questionnaire ou répondu à un intervieweur qui vous interrogeait sur un sujet ou un autre. Vous n'étiez probablement pas toujours certain de vos réponses ou capable de les justifier. Dans certains cas, vous aviez pris l'exercice à la légère et, dans d'autres, très au sérieux. Peut-être n'étiez-vous pas toujours sincère. Les chercheurs ont essayé d'apporter des solutions techniques à ce genre de problèmes mais ils ne savent toujours pas exactement ce qu'ils mesurent lorsqu'ils mesurent une opinion. Les psychanalystes, les psychologues et les sociologues ont mis au point toutes sortes de techniques pour essayer d'avoir accès à l'univers subjectif des gens, à leurs opinions sur eux-mêmes et sur les autres, à leurs préoccupations et à leurs préférences. Les sociologues aiment discuter entre eux des techniques qui conviennent le mieux à telle ou telle autre situation mais ils sont plutôt d'accord pour dire qu'aucune technique ne nous permet vraiment de connaître la vie intérieure des gens. Pour être vraiment utiles, les sondages doivent : fournir des renseignements sur les différents types de publics, comprendre au moins quelques questions ouvertes, s'intéresser à l'évolution des opinions, établir des liens entre les opinions des gens sur certaines questions et leurs opinions générales sur le monde ainsi qu'entre les opinions des gens et leur degré de connaissance et de compréhension des sujets traités. Quel que soit le raffinement des techniques et des méthodologies utilisées, la qualité des résultats d'un sondage dépendra toujours de l'habileté des chercheurs et de leur compréhension des problèmes. Nous avons parfois de la difficulté à articuler nos propres points de vue et opinions. Nous savons comment il est difficile d'accéder à l'univers intérieur des autres. Les résultats des meilleurs sondages d'opinion publique ne seront jamais plus qu'approximatifs. Seules des approches multidisciplinaires peuvent habituellement rapprocher ces approximations de la « réalité ». Les chercheurs qui s'intéressent à l'opinion publique sur la peine capitale savent combien il est important « d'effectuer ces rapprochements ». Suite à plusieurs sondages, on estime que la majorité des Canadiens, soit entre 70% et 80%, sont favorables à la peine capitale dans certaines circonstances. Lorsqu'on leur présente un cas précis et qu'on leur demande s'il y a lieu de recourir à la peine capitale, ils deviennent beaucoup plus hésitants. Si, en théorie, de nombreux Canadiens sont favorables à la peine capitale, ils changent d'opinion lorsqu'ils sont confrontés à des personnes et à des situations réelles. Dans le même ordre d'idées, la plupart des Canadiens voient d'un bon oeil les activités du service correctionnel dans la communauté pourvu qu'elles ne se déroulent pas dans leur quartier. Les sondages d'opinion permettent cependant de tenir compte des idées du public dans l'élaboration des politiques. Ils nous donnent une idée des préoccupations et des préférences du public. Ils facilitent par conséquent la formulation des objectifs qui sous-tendent les politiques publiques et permettent de retracer les effets de l'action ou de l'inaction sociale. Ils sont cependant moins utiles lorsqu'il s'agit de décisions vraiment difficiles à prendre. Dans les cas, par exemple, où l'opinion publique compromet nos politiques ou nos programmes, devons-nous changer notre façon de penser et élaborer de nouvelles orientations politiques ou devons-nous plutôt informer et éduquer le public en lui expliquant ce que nous faisons et les options possibles? Les sondages d'opinion nous aident à comprendre le contexte dans lequel doivent s'élaborer les politiques, ce que la population demande ou espère, à quoi elle résistera ou même s'opposera. Les sondages peuvent nous aider à formuler nos politiques ainsi que nos objectifs et priorités en matière de communications mais ils sont moins utiles lorsqu'il s'agit d'élaborer les politiques et programmes précis nous permettant d'atteindre ces objectifs. Ancien directeur général du Groupe de la planification et systèmes au Secrétariat du Solliciteur général, Alex Himelfarb est présentement directeur général de la Direction des politiques, de la planification et de la recherche à la Commission nationale des libérations conditionnelles du Canada. Après avoir obtenu un doctorat de l'Université de Toronto, Alex Himelfarb a occupé pendant dix ans un poste de professeur à l'Université du Nouveau-Brunswick et participé à différents projets de recherche aux États-Unis. (1)Davidson, W. P., Leiserson, A. (1972). International Encyclopedia of Social Sciences, Crowell, Collier and MacMillan Inc. (2)Public Agenda Foundation (1987). Crime and Punishment: The Publics View. New York: Edna McConnell Clark Foundation. |