Un atelier sur la psychopathie insiste sur la qualité des interventions
|
L'analyse de deux études présentées lors du congrès annuel de la Société canadienne de psychologie qui s'est tenu à Ottawa du 31 mai au 2juin 1990 a révélé que les programmes de communauté thérapeutique pouvaient, par inadvertance, accroître les taux de récidive chez les psychopathes. Une étude de suivi portant sur un programme de communauté thérapeutique offert à Penetanguishene il y a environ dix ans a permis de découvrir que les psychopathes qui avaient suivi la thérapie avaient un taux de récidive supérieur à ceux qui n'en avaient pas suivi. Penetanguishene est un centre psychiatrique à sécurité maximale situé en Ontario. Les auteurs de cette étude, Grant Harris et Mamie Rice, travaillent au département de la recherche de Penetanguishene. En présentant son étude, Harris a avancé une explication possible de l'augmentation du taux de récidive chez les psychopathes. Les interactions avec les pairs, la communication ouverte et l'absence d'intervention du personnel qui caractérisent la communauté thérapeutique peuvent avoir renforcé chez les psychopathes des aptitudes qu'ils pouvaient ensuite utiliser à des fins antisociales, une fois en liberté. L'étude de Penetanguishene a cependant révélé que le programme de communauté thérapeutique semblait avoir eu des effets positifs sur les participants non psychopathes. Il s'agit là d'une découverte intéressante car on ne visait aucune amélioration chez les détenus non psychopathes -leur présence dans le groupe avait pour seul objectif de créer un milieu favorable aux échanges. Il est également intéressant de souligner que, dans l'étude de suivi, la psychopathie n'était pas définie de la même façon que dans l'étude originale. L'étude originale définissait la psychopathie en fonction des observations cliniques des psychiatres tandis que l'étude récente utilisait l'échelle de psychopathie de Hare comme unité de mesure. L'échelle s'intéresse à des éléments tels que la facilité de parole et le charme apparent, l'absence de profondeur d'esprit, la versatilité du criminel et son sens très élevé de sa valeur personnelle. En appliquant rétrospectivement l'échelle de psychopathie de Hare à tous les renseignements consignés dans les dossiers des participants au programme, environ un tiers des personnes d'abord classées comme psychopathes se voyaient exclues du groupe. Les résultats d'une étude sur un autre programme de communauté thérapeutique offert au Centre psychiatrique régional de Saskatoon indiquent aussi que ce genre de programme peut s'avérer inadéquat pour les psychopathes. Stephen Wong et James Ogloff ont découvert que les psychopathes manifestaient moins d'améliorations cliniques, affichaient des niveaux plus faibles de motivation et quittaient le programme plus tôt que les participants à un groupe de non-psychopathes et à un groupe mixte. Les psychopathes étaient souvent écartés du programme pour des raisons de sécurité. Les résultats obtenus sur l'échelle de psychopathie de Hare permettaient à tout coup de confirmer et de prévoir les résultats des traitements. Wong a expliqué que, d'après lui, les séances de traitement, plutôt que d'enseigner aux psychopathes à sympathiser avec les autres, leur enseignaient plutôt à exploiter la vulnérabilité et l'insécurité humaine. Wong a conclu sa présentation en disant que les psychopathes ne devaient pas être placés en situation de mieux comprendre la « psyché humaine ». Ceux qui offrent des services de counseling aux psychopathes doivent plutôt avoir recours à des notions qui font appel à leur égocentrisme telles que les inconvénients d'une autre période d'incarcération suivant une reprise d'activités illégales. Dans une autre étude, Vernon Quinsey, Marnie Rice et Grant Harris ont suivi des violeurs évalués à Penetanguishene. Les données sur la récidive et la réadmission couvraient une période de suivi d'environ 46 mois et portaient sur 54 violeurs relâchés après un séjour à Penetanguishene. D'après les résultats obtenus, le degré de psychopathie et la phallométrie, qui permet de mesurer l'intérêt sexuel pour la violence non sexuelle, avaient fort bien prévu la récidive d'agressions sexuelles et violentes. Le symposium a surtout permis de démontrer clairement les progrès réalisés dans la compréhension de la psychopathie. L'échelle de psychopathie de Robert Hare contient des lignes directrices systématiques qui permettent aux cliniciens de différencier le psychopathe criminel du non-psychopathe et d'éliminer une bonne partie des préjugés rattachés aux évaluations cliniques individuelles. Robert Hare a fait remarquer que les psychopathes étaient considérés comme des menteurs pathologiques; l'échelle de psychopathie est donc plus fiable que l'observation directe pour repérer la psychopathie. D'après l'étude de Harris à Penetanguishene, l'échelle de psychopathie demeure fiable quels que soient les évaluateurs, à la condition que ces derniers aient reçu une certaine formation pour s'en servir. Dans une étude réalisée à l'Institut Philippe-Pinel de Montréal, Gilles Côté est également parvenu à des conclusions semblables en ce qui concerne la fiabilité de l'échelle de psychopathie. M. Côté a démontré que la version française de l'échelle de psychopathie était tout aussi fiable que la version anglaise utilisée dans les autres études canadiennes. On étudie présentement la valeur de la version française de l'échelle de psychopathie en tant qu'outil de prédiction. Pour mieux évaluer les utilisations possibles de l'échelle de psychopathie au sein du système de justice pénale, Ralph Serin (de l'établissement de Joyceville en Ontario) a présenté les résultats de deux projets de recherche indépendants portant sur ce sujet. Une étude de suivi d'une durée de cinq ans a établi que l'échelle de psychopathie avait permis de prédire de façon significative les taux de récidive et de récidive violente chez des groupes de psychopathes et de non-psychopathes, et chez un groupe mixte. Dans une seconde étude portant sur la corrélation entre la psychopathie criminelle et la violence, Serin a démontré que ces deux réalités étaient étroitement reliées, quoique non synonymes. L'étude a révélé que les psychopathes violents étaient davantage portés à utiliser la menace et les armes que les psychopathes non violents. Cependant, il n'existait aucun écart notable entre les deux groupes en ce qui concerne la gravité des infractions. Les psychologues continuent de s'interroger sur la possibilité de traiter ou non les psychopathes, mais disposent maintenant d'un outil d'évaluation qui semble fiable, du moins pour décrire la psychopathie avant et après traitement. Il n'est pas nécessaire que les programmes de traitement produisent toujours des résultats positifs ou neutres. L'étude rétrospective de Penetanguishene met en relief les conséquences d'une intervention inadéquate. Les recherches à venir permettront peut-être de découvrir que l'intervention extrêmement structurée convient davantage aux psychopathes. Mais la communauté thérapeutique ne doit pas être mise de côté uniquement parce qu'elle ne semble pas adaptée aux besoins des psychopathes. L'étude de Penetanguishene a révélé que cette méthode donnait des résultats intéressants pour les non-psychopathes. Là encore, la qualité des programmes de traitement repose sur celle des interventions. Les deux études font également ressortir l'importance d'une classification initiale des détenus. Tout comme le système de classification des délinquants violents perturbés proposé par Toch et Adams (voir La recherche en deux mots, « Comprendre le délinquant violent perturbé »), l'échelle de psychopathie de Robert Hare identifie différentes catégories de délinquants de manière à éviter les programmes de traitement inadéquats. La valeur de ces systèmes de classification se consolidera au fur et à mesure que les psychologues leur trouveront de nouvelles utilités dans la conception des programmes de traitement. Gilles Côté, Robert Hare, Grant Harris, Ralph Serin, Vernon Quinsey et Stephen Wong ont présenté les résultats de leurs travaux le vendredi 1er juin 1990 lors d'un symposium sur la psychopathie et le système de justice pénale dans le cadre d'un congrès de la Société canadienne de psychologie. |