Le traitement efficace des problèmes reliés à la drogue et à l'alcool : l'état de nos connaissances
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Il existe des différences marquées entre les diverses affirmations concernant
l'efficacité des traitements administrés aux alcooliques et aux toxicomanes. Un survol
récent des études présentant le résultat des traitements de l'alcoolisme
relevait des écarts considérables allant d'un taux de rétablissement
supérieur à 90 % dans le cas du service autonome d'un hôpital à un taux
d'abstinence de 7 % signalé par la Rand Corporation dans les services subventionnés par le
gouvernement américain (1). Comment concilier des résultats si divergents sur
l'efficacité des traitements? Des différences dans le contenu des programmes peuvent-elles
expliquer des écarts aussi marqués qu'un taux d'abstinence de 90 % dans un cas contre
seulement 7 % ailleurs? Il est probable que les variations considérables relevées dans les affirmations concernant les résultats soient fonction de facteurs autres que le traitement lui-même. Par exemple, le taux de rétablissement de 90 % concernait uniquement des clients qui avaient terminé avec succès un programme en résidence de 28 jours et avaient participé activement à un programme post-cure d'une durée de un à deux ans; dans ce groupe de clients triés sur le volet, plus de 90 % témoignaient d'une « sobriété continue » ou étaient « actuellement sobres » malgré quelques rechutes pendant la période post-cure. Par contraste, le taux de rétablissement de 7 % relevé dans les services subventionnés par le gouvernement s'appliquait aux clients mâles s'étant abstenus de boire de façon continue pendant 4,5 années après le traitement. En plus des différences évidentes dans le choix et la composition de l'échantillon, dans la définition de la réussite du traitement et dans la durée de la période faisant l'objet du suivi, facteurs qui pourraient tous expliquer les écarts dans les résultats observés, il se peut fort bien que les caractéristiques de la clientèle visée par les programmes de traitement aient été différentes. Il importe donc de faire preuve d'une grande circonspection dans l'interprétation des taux de succès rapportés. Bien que la plupart des études sur l'efficacité des programmes de traitement de l'alcoolisme et de la toxicomanie n'aient pas porté sur le réseau correctionnel, leurs résultats peuvent nous aider à comprendre le rôle : a) des caractéristiques des clients; b) du cadre, de la durée et de l'intensité du programme; c) des méthodes de traitement employées; d) des effets du jumelage client-traitement; et e) des méthodes de prévention des rechutes chez les contrevenants. Chacun de ces thèmes est examiné ci-après. Les caractéristiques des clients
Plusieurs études s'attardent à l'importance des caractéristiques des clients sur
les résultats du traitement. Comment, par exemple, les résultats diffèrent-ils
chez les hommes et les femmes alcooliques? Bien que l'on affirme souvent que le pronostic soit plus
sévère chez les femmes alcooliques que chez les hommes, une analyse des études
empiriques révèle que les résultats des traitements sont semblables chez l'un et
l'autre sexe(2). Cependant, on a découvert que plusieurs caractéristiques autres que le
sexe permettent de prédire la réussite du traitement de l'alcoolisme ou de la
toxicomanie chez le client ou la cliente : le fait d'être marié, de détenir un
emploi, d'être issu d'une classe sociale élevée, d'être à l'aise
financièrement, d'avoir une vie sociale active, d'être bien adapté sur les plans
professionnel, conjugal et social, et d'avoir un casier judiciaire peu chargé.
Malheureusement, ces caractéristiques qui permettent un pronostic optimiste se retrouvent
rarement dans la population carcérale.
On s'est beaucoup intéressé, au cours des dernières années, aux rapports
entre l'intensité et la durée du traitement, ainsi qu'au cadre dans lequel il
était administré, et aux résultats obtenus. La montée en flèche du
coût des soins de santé a incité les chercheurs à comparer
l'efficacité des méthodes traditionnelles de prestation des services avec de nouvelles
méthodes moins coûteuses. Plus précisément, on s'est interrogé sur
la durée des cures en résidence et leur efficacité-coût par rapport aux
traitements de jour ou en consultation externe(4).
Certaines méthodes de traitement sont-elles plus efficaces que d'autres? Cette question fait
actuellement l'objet d'une certaine controverse dans le domaine du traitement de l'alcoolisme et de
la toxicomanie. Bill Miller, un chercheur réputé dans le domaine, soutient que
certaines méthodes de traitement telles que la cure de déconditionnement, les exercices
de contrôle de soi, la formation des aptitudes sociales, la gestion du stress, la
thérapie matrimoniale et familiale et le renforcement par la communauté se sont
avérées particulièrement efficaces pour le traitement des alcooliques. (Il note
non sans ironie que ces méthodes ne sont généralement pas incluses dans la
plupart des programmes de traitement actuels.)
Bien que l'incidence des variables associées au traitement sur les résultats
prête encore à controverse, de plus en plus de spécialistes conviennent qu'il
serait peu judicieux de rechercher une seule approche apte à donner des résultats
positifs dans tous les cas. Il est généralement reconnu qu'il existe une grande
hétérogénéité chez les alcooliques, les cocaïnomanes et les
autres toxicomanes, et qu'un client présentant certaines caractéristiques peut
réagir favorablement à un genre de traitement ou à un cadre donné, tandis
qu'une autre approche ou un autre cadre sera plus approprié pour un client présentant
d'autres caractéristiques. L'effort qui consiste à associer un type de traitement
à un client afin d'améliorer les chances de réussite est appelé jumelage
client-traitement ou hypothèse de jumelage. Bien que l'accumulation de données
empiriques confirmant les effets du jumelage soit à ses débuts, on convient
généralement que l'affectation des clients ayant des problèmes d'alcoolisme et
de toxicomanie à différents types de traitements, selon le cas, a le potentiel
d'améliorer sensiblement les résultats. Graphique 1 ![]() La recherche des effets du jumelage patient-traitement oblige à une évaluation sérieuse des variables associées au patient, d'une part, et à celles associées au traitement, d'autre part. La conceptualisation et l'évaluation des caractéristiques importantes chez les patients sont plus avancées que la mesure des variables associées au traitement bien que l'on fasse des progrès en matière d'évaluation de certains aspects des cadres de traitement. Le tableau présente une liste des patients et des variables associées au traitement dont il a été question dans la documentation portant sur le traitement de l'alcoolisme et des toxicomanies en fonction du jumelage patient-traitement. Un compte rendu récent, par l'auteur du présent article, de la documentation sur le traitement de l'alcoolisme et des toxicomanies, a permis de relever 15 études qui semblent témoigner des effets du jumelage client-traitement(9). Une de ces études portant sur une population de contrevenants du Monteith Correctional Centre, dans le nord de l'Ontario, a démontré l'importance d'une variable de personnalité pour l'affectation différentielle des détenus alcooliques à une forme de traitement très interactive. Cent cinquante détenus alcooliques dont certains avaient une bonne image de soi et d'autres une mauvaise ont été répartis au hasard en deux groupes recevant respectivement 224 heures de psychothérapie de groupe à interaction intensive ou des soins en institution. Les détenus alcooliques ayant une bonne image de soi ont obtenu de meilleurs résultats en participant à la thérapie de groupe qu'en recevant des soins en institution, l'inverse s'étant produit en ce qui concerne les détenus alcooliques ayant une piètre image de soi. Pour ces derniers, la thérapie de groupe semble avoir eu un effet préjudiciable. Graphique 2 ![]() Une étude menée par la Fondation de la recherche sur la toxicomanie à Toronto a révélé que le profil de risque des clients alcooliques peut offrir des indices déterminants pour l'affectation différentielle à des traitements. Soixante-dix alcooliques participant à un programme d'aide aux employés ont été répartis au hasard entre une thérapie de prévention des rechutes et un programme de consultation plus traditionnel donné sous forme de service externe. Chaque client a été identifié comme ayant un « profil général » (c'est-à-dire comme ayant une prédisposition à la consommation dans toutes les catégories de risque) ou un « profil différencié » (c'est-à-dire comme étant plus à risque dans certains types de situation que dans d'autres). Après six mois, le suivi n a révélé aucune différence dans la consommation quotidienne typique d'alcool chez les clients à profil généralisé en fonction des deux méthodes de traitement; toutefois, les résultats obtenus chez les clients à profil différencié ont été considérablement meilleurs dans le cas de la thérapie de prévention des rechutes que dans le cas de la consultation traditionnelle. Les résultats ont été significatifs autant sur le plan statistique que sur le plan clinique; l'effet de jumelage client-traitement fut responsable dans ce cas de plus de 30 % de la variance des résultats. Stratégies portant sur la prévention des rechutes chez les délinquants
De plus en plus, on reconnaît que la prévention des rechutes est un problème
capital dans le traitement de l'alcoolisme et des autres toxicomanies. Un des cadres
théoriques les plus réputés employés en rapport avec le problème
de la rechute est celui fourni par l'approche de l'apprentissage socio-cognitif d'Albert Bandura. La
distinction cruciale que trace la théorie d'auto-efficacité de Bandura entre les
méthodes de départ et les méthodes de maintien a amorcé une
évolution conceptuelle importante dans le traitement des toxicomanies. Le maintien d'une
modification du comportement est un domaine qui, jusqu'à dernièrement, a
été généralement négligé dans les programmes de traitement
de l'alcoolisme et des autres toxicomanies. On se penche maintenant sur la mise au point de
méthodes de traitement visant la prévention des rechutes, conçues
spécifiquement pour encourager le maintien des modifications du comportement.
L'évolution de nos connaissances quant à l'efficacité des traitements de
désintoxication se reflète dans l'évolution des questions qui orientent la
recherche clinique dans le domaine. Les questions plus simples touchant à l'effet des
caractéristiques des patients sur les résultats et de l'efficacité comparative
des traitements en fonction de la durée, de l'intensité, du cadre et des
méthodes nous amènent à nous pencher sur des questions plus complexes telles que
les effets de l'interaction client-traitement et la mise au point de méthodes
individualisées de prévention des rechutes. On retrouve à la source de cette
évolution la prise de conscience qu'il existe une grande
hétérogénéité au sein de la population toxicomane et alcoolique
qui demande à être traitée, ainsi qu'une grande diversité d'approches
possibles au traitement. Helen M. Annis est présentement directrice des services psychologiques à la Fondation de la recherche sur la toxicomanie et professeure à la Faculté de médecine de l'Université de Toronto. Elle a siégé au conseil de la Société canadienne de psychologie comme membre du bureau de direction du Répertoire canadien des psychologues offrant des services de santé, comme rédactrice en chef du journal Canadian Psychology I Psychologie canadienne et comme experte-conseil pour le compte de plusieurs organismes dont la Fédération canadienne des sciences sociales, le National Institute on Alcohol Abuse and Alcoholism in the United States et l'Organisation mondiale de la santé. Depuis qu'elle s'est jointe à la Fondation de la recherche sur la toxicomanie, en 1970, Helen M. Annis poursuit des recherches sur le traitement des alcooliques et des autres toxicomanes. Elle est l'auteure de plus de 50 articles et de trois ouvrages sur le sujet. Son travail sur la mise au point d'un modèle de traitement pour la prévention des rechutes chez les alcooliques et autres toxicomanes est reconnu dans le monde entier, et les instruments d'évaluation ainsi que les méthodes cliniques qu'elle a mis au point ont été traduits dans une demi-douzaine de langues. (1)Emrick, C.D. et Hansen, J. (1983). Assertions regarding effectiveness of treatment for alcoholism, American Psychologist, 1078-1088. (2)Annis, H.M. et Liban, C.B. (1980) Alcoholism in women: Treatment modalities and outcomes. In O.J. Kalant (Ed.), Alcohol and drug problems in women. Vol. 5, Research advances in alcohol and drug problems. New York: Plenum Press. (3)McLellan, A.T., Luborsky, L., Woody, G.E., O'Brien, C.P. et Druley, K.A. (1983). Predicting response to alcohol and drug abuse treatments: Role of psychiatric severity. Archives of General Psychiatry, 40, 620-625. (4)Pour plus de renseignements sur ce sujet, voir: Annis, H.M. (1986). "Is Inpatient Rehabilitation of Alcoholic Cost-Effective? Con Position," Advances in Alcohol and Substance Abuse 5, 175-179; Miller, W.R., et Hester, R.K. (1986). "Inpatient Alcoholism Treatment: Who Benefits?" American Psychologist 41, 794-805; et Wilkinson, D.A., et Martin, G.W. (sous presse). "Intervention Methods for Youth with the Problems of Substance Abuse." dans Drug Use by Adolescents, ed. H.M. Annis et C.S. Davis. Toronto: Fondation de la recherche sur la toxicomanie. (5)McLachlan, J.F.C., et Stein, R.L. (1982). Evaluation of a day clinic for alcoholics. Journal of Studies on Alcohol, 43, 261-272. (6)McCrady, B., Longabaugh, R., Fink, E., Stout, R., Beattie, M., et Ruggleri-Authelet, A. (1986). Cost effectiveness of alcoholism treatment in partial hospital versus inpatient settings after brief inpatient treatment: 12-month outcomes. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 54, 708-713. (7)Amini, F. Zilberg, N.J., Burke, E.L., et Salasnek, S. (1982). A controlled study of inpatient vs. outpatient treatment of delinquent drug abusing adolescents . One year results. Comprehensive Psychiatry, 23(5), 436-444 (8)Miller, D.E., Himelson, A.N. et Geis, G. (1967). Community's response to substance misuse: The East Los Angeles Halfway House for felon addicts. The International Journal of the Addictions, 2(2), 305-311. (9)Annis, H.M. (1988). Patient-treatment matching in the management of alcoholism. In L.S. Harris (Ed.) Problems in Drug Dependence. NIDA Research Monagraph 90. Rockville. Maryland; NIDA. (10)Annis, H.M. (1982). Inventory of Drinking Situations. Toronto: Fondation de la recherche sur la toxicomanie. (11)Marlatt, G.A. et Gardon, J.R. (1985). Relapse Prevention: Maintenance strategies in the treatment of addictive behaviors. New York: The Guilford Press. (12)Annis, H.M. et Davis, C. (1989). Relapse Prevention. In Hester, R.K. et Miller, W.R. (Eds.) Handbook of alcoholism treatment approaches. New York: Pergamon Press. |