L'espace individuel et l'intimité : conséquences au sein des établissements correctionnels
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L'incarcération ne vise pas seulement à protéger la société du
comportement antisocial des détenus, elle constitue également une punition qui se
résume à la perte de liberté individuelle. L'impossibilité de
déterminer soi-même son existence et l'endroit où l'on vit, même s'il s'agit
de l'espace limité dont on dispose en prison, et la création de vastes espaces
utilisés collectivement mais qui n'appartiennent à personne, ont une incidence très
manifeste sur le comportement. Ces conséquences, qui peuvent aller de l'hostilité,
à l'agressivité, à la mauvaise volonté et au rejet des
responsabilités, peuvent avoir un impact quantifiable et considérable au sein des
établissements correctionnels. Cet article se penche sur la perception et la manifestation de
l'espace individuel et de l'intimité. Bien que cet article ne porte pas directement sur les
établissements correctionnels, il s'applique autant aux rapports et aux comportements au sein des
établissements correctionnels, entre le personnel et les détenus. Il n'est pas superflu d'envisager l'aménagement au moment de la planification des établissements correctionnels. De fait, la façon dont un bâtiment ou un espace est aménagé peut permettre de maîtriser et d'orienter le comportement, faciliter la tâche difficile du personnel de correction, atténuer le stress et la tension chez les détenus et améliorer les chances de réadaptation et de réinsertion sociale des détenus, au lieu de ne servir qu'à les enfermer. Le comportement des détenus, qui est parfois fonction de leur personnalité, peut également dépendre du cadre physique dans lequel ils sont placés. Le comportement humain et l'aménagement des espaces sont indissociables. Nous réagissons inconsciemment aux éléments qui nous entourent. En fait, nos réactions à notre milieu sont tellement naturelles qu'il est difficile de distinguer s'il s'agit de réactions et non de comportements motivés intérieurement. Par exemple, nous baissons automatiquement le ton quand nous entrons dans une pièce où le décor est formel; nous choisissons spontanément une place à proximité de la fenêtre et nous disposons, également par automatisme, nos affaires autour de nous pour établir cette « zone » d'espace individuel qui nous importe tant. L'espace individuel L'espace individuel désigne non seulement la distance physique que doit laisser autour d'elle une personne pour se sentir à l'aise et à l'abri des invasions étrangères, mais aussi la façon dont les espaces sont personnalisés, c'est-à-dire associés à une personne, tout comme on considère sien un endroit ou un espace (un bureau, une pièce, une cellule, une table de travail ou une maison). I. La distance personnelle et les notions proxémiques Il importe beaucoup aux gens de régler l'accès à leur personne. Ainsi, chacun tient à s'entourer d'une certaine distance lorsqu'il doit s'entretenir avec d'autres. L'étendue et la nature de cette distance dépendent de l'identité de l'interlocuteur, des circonstances et de la disposition du cadre, de même que d'autres facteurs liés au milieu. La perception des Nord-Américains au Sujet de l'espace individuel n'est pas forcément celle des autres cultures. Par exemple, en Inde, la zone d'espace individuel en public est nettement plus petite qu'en Amérique du Nord. Ces différences culturelles se manifestent parfois dans les normes ergonomiques qu'élaborent et suivent les concepteurs et les architectes pour que le mobilier, les bâtiments et l'équipement qu'ils fabriquent concordent avec les proportions humaines. Par exemple, la norme nord-américaine visant la distance conseillée entre deux personnes assises l'une en face de l'autre à une table de salle à manger excède de 10 % la norme indienne. Les « notions proxémiques » renvoient à la notion de distances dans la zone d'espace individuel, c'est-à-dire la façon dont l'espace et la distance qui nous séparent des autres influent sur notre comportement. La distance individuelle est présente chez les animaux autant que chez les êtres humains. Ainsi, les animaux se placent dans l'espace dont ils disposent de la façon qui leur convient le mieux; les individus de certaines espèces s'entassent les uns sur les autres alors que d'autres évitent tout contact. Les animaux règlent instinctivement la distance qui les sépare des autres; dans le cas des êtres humains, le fait de s'approcher ou de se distancer des gens dépend souvent de circonstances sociales. Par exemple, des gens qui se connaissent ont tendance à se tenir plus près les uns des autres que des étrangers(1). Les aspects émotifs d'une situation peuvent également déterminer la distance qu'il convient de laisser entre les gens : lorsque la bonne humeur règne, les gens ont tendance à se tenir assez près les uns des autres, comme le font d'ailleurs les gens confrontés à un danger externe comme un tremblement de terre, un incendie ou une autre catastrophe naturelle, ou qui sont sous l'emprise d'une personne qui les menace, comme en cas de prise d'otages. Des observations du comportement animal ont révélé que chaque espèce a une « distance de fuite » et une « distance critique ». La distance de fuite correspond à la proximité que tolère un animal avant de prendre la fuite, tandis que la distance critique est la proximité que tolère un animal avant d'attaquer. Les animaux délimitent clairement ces deux distances cruciales par leur comportement. Chez les êtres humains, la délimitation de l'espace et de la distance est fonction des comportements social et instinctif. Le respect des conventions d'espace individuel est un des fondements de l'interaction sociale. Lorsque les gens passent outre ces conventions, nous nous sentons menacés ou offensés. On tente d'expliquer de telles violations par l'incapacité mentale ou l'agressivité. Ainsi, une personne qui enfreint l'espace individuel d'une personne du sexe opposé sera considérée agressive sur le plan sexuel. Même si nous ne tentons pas d'expliquer les comportements aberrants, ils nous mettent mal à l'aise et nous modifions notre propre comportement en conséquence. Ainsi, nous sommes susceptibles de devenir nous-mêmes agressifs en réaction à cette violation des conventions et des limites individuelles. Selon Edward T. Hall(2), quatre types de distances s'appliquent normalement aux rapports entre êtres humains. Il s'agit là d'un principe général qui varie selon les circonstances; les distances données sont celles observées dans les cultures nord-américaines. Les distances réelles varient probablement selon les cultures et les sous-cultures, tel que mentionné ci-dessus. Pour ceux qui aménagent les espaces, qu'il s'agisse d'un établissement ou d'un espace personnel comme une maison ou un appartement, il importe de connaître les règles fondamentales qui régissent les distances. Et pour les gens qui aménagent des espaces partagés, comme les lieux de travail ou les pièces communes, c'est encore plus important. 1. La distance intime est la zone autour d'une personne qui va du contact physique jusqu'à 18 pouces. Wilson(3) qualifie la tranche courte de cette zone (zéro à six pouces) la distance des rapports sexuels, des batailles, des caresses sécurisantes et de la protection. Cette distance est réservée aux amants, à la famille, aux jeunes enfants et aux amis proches. L'exception la plus commune à cette distance est lorsque les gens se trouvent confinés dans un endroit comme un ascenseur ou un autobus. Le cas échéant, en Amérique du Nord, les gens semblent s'enfermer dans un cocon invisible. Ils serrent alors les membres contre le corps, ils croisent les bras, ils demeurent figés ou ils bandent leurs muscles pour repousser les frôlements d'étrangers. Aussi, pour préserver leur distance personnelle dans un lieu confiné, les gens peuvent éviter de lancer des « signaux » d'intimité; par exemple, ils peuvent détourner les yeux pour ne pas croiser le regard d'une personne qui se trouve à une distance normalement réservée aux proches. 2. La distance personnelle, qui va d'un pied et demi à quatre pieds, est la distance à laquelle les gens peuvent se toucher, mais où un contact n'est pas obligatoire. C'est généralement l'espace dont s'entourent les gens lorsqu'ils s'entretiennent avec des gens qu'ils connaissent. Il s'agit d'une distance confortable qui permet de discuter de choses personnelles. Lorsqu'un étranger ou une simple connaissance s'approche au delà de cette limite, il est perçu comme empiétant sur l'espace individuel par la personne visée. Hall a constaté que la distance d'interaction diffère en Amérique latine et en Amérique du Nord. Les Latino-Américains ne peuvent discuter confortablement à moins de se trouver à une distance qui en Amérique du Nord est celle associé aux sentiments sexuels ou hostiles. Ainsi, lorsque les Latino-Américains s'approchent des Nord-Américains, ceux-ci reculent; les Latino-Américains les trouvent donc froids, distants et antipathiques, tandis que les Nord-Américains trouvent les Latino-Américains envahissants. Les répercussions de ces différences culturelles sont beaucoup plus complexes aux États-Unis, où une grande proportion de la population est hispanique. Il serait intéressant, d'un point de vue scientifique, d'étudier les variations de distance sociale chez les Canadiens français et chez les Canadiens anglais ou de voir si les zones d'espace social sont les mêmes chez les Nord-Américains et chez les autochtones. L'espace individuel est empiété dans plusieurs situations, par exemple dans une salle de classe ou un cinéma où l'on peut être assis à côté d'un étranger. Le sentiment d'invasion dépend toutefois de l'orientation de la personne: la distance requise dépend de l'endroit où sont placés les autres dans la zone de 360 degrés qui entoure une personne. La personne n'est pas au centre de sa zone d'espace individuel, qui est plus étendue vers l'avant. Ainsi, il est mal vu qu'un étranger approche quelqu'un de front et s'arrête à un ou deux pieds de lui, mais la présence d'étrangers à côté de soi ou derrière soi ne pose aucun problème sauf s'il y a un contact physique. Et encore, on supporte les bousculades, à condition que les contacts accidentels soient passagers. 3. La distance sociale comprend une courte zone de quatre à sept pieds où prennent place les échanges impersonnels. Des gens qui travaillent ensemble ou qui sont réunis à une occasion quelconque se tiennent à cette courte distance sociale. À cette distance, les paroles et les jeux de physionomie sont clairs et les échanges sont donc aisés et précis. Lorsque les concepteurs planifient la disposition des sièges dans un endroit public où on souhaite encourager ou faciliter la conversation, ils placent les Sièges à cette distance pour que les gens puissent se voir et se comprendre. La zone étendue de cette distance est de sept à douze pieds, et les échanges sociaux ou professionnels plus formels s'y font. La disposition du mobilier dans le bureau de gens importants ou haut placés est parfois faite de façon à garder les visiteurs à une certaine distance : les chaises peuvent être placées de chaque côté d'un bureau de dimension normale afin que les têtes des intervenants soient séparées par huit ou neuf pieds. À une dizaine de pieds, il n'est pas obligatoire de saluer une personne ou d'engager la conversation. Ainsi, dans un bureau, une réceptionniste ou une secrétaire peut poursuivre son travail si un visiteur qui attend est assis à au moins dix pieds. 4. La distance publique comprend une zone courte, entre 12 et 25 pieds, et une zone étendue, qui va au delà de 25 pieds. Toutefois, même la zone courte est comprise dans l'espace de « non-intervention ». A cette distance, il est possible de croiser une connaissance et de lui faire signe, mais il n'est pas nécessaire de s'arrêter. Cette zone est plus formelle; on est forcé de hausser le ton pour se faire entendre. Dans la zone étendue, la voix et les gestes doivent être exagérés pour être perçus clairement. Les personnes de marque se trouvent généralement à 30 pieds ou plus du public ou de la foule. Des variantes ou exceptions à ces « règles » ou conventions ont été constatées au cours d'études du comportement. Ainsi, les gens peuvent supporter qu'on les approche de plus près à l'extérieur. Les extravertis semblent mieux supporter la proximité physique que les introvertis. En général, les gens qui éprouvent de la difficulté à entretenir des rapports avec les autres ont une zone tampon(4), ou zone d'espace individuel, apparemment plus étendue. Les chercheurs qui ont effectué des études de comportement au sein d'établissements correctionnels ont constaté que la zone d'espace individuel des détenus violents était pratiquement toujours plus étendue que celle des détenus non violents. Ainsi, on doit laisser plus d'espace aux détenus violents, particulièrement derrière eux, lorsqu'ils se trouvent dans une foule(5). Leur zone d'espace individuel semble être exagérée vers l'arrière. La forme inhabituelle de la zone tampon de ces détenus peut être attribuable à une existence en milieu violent, où le danger physique est omniprésent. Par ailleurs, la répartition de l'espace individuel varie selon le sexe. Lorsque l'intrusion est voulue, les gens empiètent plus facilement sur l'espace individuel d'une femme que sur celui d'un homme(6). Les gens se tiennent debout plus près des femmes, de même qu'ils s'approchent plus d'elles(7). Ces variations pourraient être attribuables au statut inférieur perçu des femmes dans notre société, ou au fait que les gens pensent que les hommes sont plus portés à avoir recours à la violence ou à l'agressivité pour défendre leur espace. II. L'espace personnalisé L'espace individuel est aussi l'endroit ou l'espace que l'on considère sien : un bureau, une pièce, une table de travail ou une maison. Le droit d'organiser cet espace selon son goût personnel et de l'adapter en fonction de ses besoins et de ses désirs est un élément important du sentiment de possession. Les concepteurs ne doivent pas négliger cet élément, bien qu'il soit souvent sacrifié à l'uniformité pour couper les dépenses financières et humaines, ou simplement par manque d'imagination. Les employés persistent néanmoins à personnaliser leur espace de travail, même s'ils travaillent au sein d'un organisme qui interdit ce genre de pratique. Il semblerait qu'il s'agit là d'un besoin impérieux chez l'être humain. La notion de statut est forcément liée à celle d'espace individuel. Le statut désigne le classement des gens ou des groupes selon des facteurs sociaux. Il est facile de deviner le statut socio-économique d'une famille d'après la maison qu'elle habite ou le simple fait qu'elle possède une maison. Le statut social peut également être reflété par l'habillement et les espaces personnels. Ainsi, au sein d'organismes commerciaux et publics, le bureau d'une personne - c'est-à-dire son emplacement, ses dimensions, s'il est individuel et le genre de mobilier - est une indication du rang ou du statut de l'occupant. Les concepteurs doivent attacher aux facteurs comme la superficie, l'emplacement des fenêtres et le mobilier une importance qui dépasse la simple division pratique ou fonctionnelle de l'espace, pour tenir compte de l'aspect beaucoup plus épineux que constitue l'indication du statut. Plusieurs questions liées à la notion d'espace personnalisé permettent de voir comment les gens réagissent au monde qui les entoure. Les gens réagissent de façon prévisible lorsqu'on empiète sur leur territoire ou qu'on les menace, ou lorsqu'ils doivent partager un espace. Ces réactions et questions sont abordées ci-après. La territorialité L'instinct de territorialité est tout aussi impérieux chez les êtres humains que chez les animaux; il n'est qu'imparfaitement masqué par les manières et les conventions sociales chez les humains. S'il vous est déjà arrivé dans un stationnement de prendre la place que quelqu'un considérait « sienne » ou de vous faire « voler » la vôtre, vous savez que l'instinct de territorialité ne se limite pas à un bureau, une chambre ou une maison. La violation ou l'invasion du territoire d'une personne peut provoquer une réaction très agressive, voire violente. Cette réaction est en partie attribuable au fait que l'estime personnelle est fonction du contrôle exercé sur l'accès à sa personne. En Amérique du Nord, les gens qui occupent un rang ou statut social élevé peuvent toucher ou approcher les gens qui leur sont inférieurs, mais l'inverse est interdit. En empiétant sur l'espace d'une personne ou en se l'appropriant, on lui laisse entendre qu'elle est sans importance. Ce type de comportement constitue une affirmation de supériorité. Les effets et biens personnels Les gens réagissent ouvertement lorsqu'ils ont l'impression que quelqu'un empiète sur leur propriété ou sur ce qu'ils perçoivent comme leur. Lorsqu'on arrive chez soi pour constater le passage d'un intrus qui s'est emparé de nos affaires personnelles ou les a manipulées, l'indignation, la crainte et un net sentiment d'injustice et de dégoût nous animent. La réaction ne serait pas moins vive si l'agression avait été directe. L'instinct de territorialité ne s'étend pas exclusivement aux biens personnels, mais également aux objets de propriété temporaire, comme un siège dans un avion ou une place en ligne. La propriété et les biens en communauté Les sentiments ressentis à l'égard de la propriété et des biens en communauté ne sont pas moins forts que ceux évoqués ci-dessus. Les comités de quartier, les équipes sportives et les écoles sont autant d'éléments qui font l'objet d'une territorialité de groupe. Les gens ont tendance à protéger leurs ressources communes. Même lorsqu'il y a dissension au sein d'un groupe, tous uniront leurs forces pour combattre un ennemi commun. En fait, les psychologues ont constaté que le moyen le plus efficace de réunir un groupe est de lui trouver une cause ou un ennemi communs auquel tous peuvent s'attaquer de conserve. L'expérience de la « caverne du brigand », qui remonte aux débuts de la recherche en psychologie sociale, a permis de constater que même dans les cas où les gens sont hostiles et négatifs les uns envers les autres, il suffit d'une cause commune pour les réuni~. Ainsi, de la rivalité ne tarda pas à se manifester entre deux groupes de jeunes enfants en colonie de vacances qui avaient été divisés pour prendre part à des jeux et à des activités organisées. Bien vite, cette rivalité fut sans limites; les enfants se montraient ouvertement hostiles. Les moniteurs ne tardèrent pas à « organiser » une panne du circuit d'alimentation en eau de la colonie. Les enfants durent travailler ensemble pour réparer la panne, et les différences qui séparaient les deux groupes furent rapidement aplanies. De même, lorsqu'une menace pèse sur un quartier résidentiel (les autorités municipales envisagent d'aménager une route d'accès ou de paver un parc ou un espace vert), des gens qui auparavant se souciaient peu de leurs voisins peuvent s'unir en une véritable collectivité. Ce processus se fait d'autant plus naturellement si l'endroit est nettement délimité ou est pourvu d'une identité, par exemple d'un nom. La zone neutre L'instinct de propriété est lié à la volonté de prendre soin d'un endroit ou d'un objet. Quand les gens ne manifestent pas d'instinct de territorialité, soit individuellement ou en groupe, il y a lieu de s'inquiéter. En effet, un objet ou un endroit qui « n'appartient à personne » est généralement mal entretenu justement parce qu'il n'appartient à personne. C'est parfois pour cette raison qu'un objet ou un endroit est la cible de vandales. Lorsque les gens travaillent ou habitent dans un endroit impersonnel, leur comportement se dépersonnalise et ils perdent de vue les conventions sociales. Le concepteur peut prévoir et choisir d'inclure les usagers dans la planification d'un espace ou d'une installation. En effet, il semble que lorsque les gens participent à la planification, ils considèrent l'espace ou l'endroit comme leur; ils sont alors plus enclins à faire preuve de bonne volonté et à agir consciencieusement. Par exemple, ils n'hésiteront pas à signaler qu'une fontaine déborde ou qu'une porte extérieure ne ferme pas. Le partage Il peut s'avérer difficile de partager une propriété ou un espace, en partie en raison de la force des instincts de possession et de territorialité. Cela est particulièrement vrai en Amérique du Nord, où l'on part du principe que chacun a son espace propre, son mobilier, ses affaires et autres effets. Nous ne sommes pas habitués à ce que d'autres se servent de nos affaires ou à ce que nous ayons à négocier et à emprunter les affaires des autres. La difficulté de partager découle du fait que dès la tendre enfance, la perception de soi est fondée en partie sur les possessions. En effet, lorsqu'on prend conscience du fait qu'un objet peut être « à moi », on commence déjà à apprivoiser ce « moi » abstrait. L'identification aux possessions est très forte et elle ne s'atténue pas avec l'âge. Même à l'âge adulte, il est fréquent qu'une personne juge sa valeur en fonction de ses possessions, et que les autres la perçoivent ainsi. C'est pourquoi les indications manifestes du statut sont si importantes. Dans un milieu carcéral ou un établissement correctionnel, l'importance et la nature de possessions que peuvent conserver les détenus sont limitées. En abandonnant leurs possessions, ils perdent en partie leur identité. Cette perte d'identité, qui peut être exacerbée par l'uniformité des conditions d'hébergement et de comportement qui est de rigueur dans un tel milieu, peut ébranler la perception de soi du détenu et provoquer un comportement antisocial ou imprévisible. La perte des signes extérieurs de l'identité et du statut peut également susciter la nécessité d'établir, par d'autres moyens, un statut au sein de la population carcérale, par exemple en se joignant aux drogués ou en refusant de collaborer avec le personnel de correction. Les limites Les concepteurs peuvent contribuer à réduire la tension due à la territorialité en établissant clairement les limites et les droits à chaque fois que c'est possible. Lorsque les couloirs, les pièces ou les terrasses sont communs, il y a moyen de faciliter les rapports entre les gens en séparant nettement les espaces partagés des espaces privés. De surcroît, en établissant une transition nette entre les espaces public et privé, il y a moyen de rendre les espaces intérieurs et extérieurs plus sûrs pour ceux qui s'en servent(9). Par exemple, en plaçant des plantes ou des décorations à proximité de chaque porte dans les tours d'appartements on prolonge effectivement l'espace privé jusque dans le couloir. Cette propriété et cette surveillance passive rendent l'endroit moins propice aux activités criminelles ou antisociales(10). L'intimité L'intimité est, en termes généraux, le besoin de solitude qu'éprouve une personne qui habite ou partage un espace avec d'autres. Ce besoin d'intimité vient justement du fait que nous côtoyons constamment les autres. Dans bon nombre de cas, la salle de bain ou la voiture sont les seuls endroits où une personne est certaine d'être seule. Toutefois, l'intimité peut prendre une importance encore plus considérable dans les milieux correctionnels car l'espace privé, où il est possible de s'isoler, y est encore plus rare. Dans les établissements correctionnels, même les salles de bain sont rarement privées. I. Vivre ensemble La vie de groupe est la règle dans la culture nord-américaine: les gens vivent en couple, en famille et dans des cadres résidentiels comme les dortoirs et les établissements correctionnels. La vie de groupe a beau appuyer l'entreprise humaine, elle est une source de stress. Le concepteur ne peut rien pour atténuer la plupart des sources de stress, mais il peut toutefois améliorer certains aspects de la vie de groupe grâce à l'aménagement. La vie en commun soulève plusieurs questions; certaines portent sur l'établissement de relations et sur la sûreté alors que d'autres concernent la territorialité et l'espace individuel abordés ci-dessus. Un des principaux concepts de psychologie sociale veut que d'ordinaire, les êtres humains se lient d'amitié et établissent des rapports avec les gens qu'ils côtoient. Il est donc possible d'aménager les espaces de façon à faciliter ou à décourager l'amitié, notamment en incluant des espaces communs, des couloirs et des entrées que tous peuvent emprunter. En principe, on tente de diriger la circulation dans certaines directions en prévoyant des points centraux où les gens se croiseront et prendront part à des échanges. Un des éléments les plus importants de l'espace habitable est celui de la sécurité et de la protection individuelles, c'est-à-dire la protection contre les intrus. La sécurité s'étend d'ailleurs à la protection à l'extérieur de l'espace habitable c'est-à-dire aux allées et venues en toute sécurité. Il y a une corrélation entre la sécurité personnelle et l'amitié : les endroits qui sont conçus de façon à faciliter les rapports entre les résidants sont automatiquement plus sûrs parce que les gens se protègent mutuellement lorsqu'ils sont amis. En outre, l'amitié incite les gens à adopter la position « nous» à l'égard de l'espace et à se sentir responsables des espaces communs et de ce qui s'y déroule. II. Travailler ensemble L'absence d'intimité, l'impossibilité de régner en maître sur son espace individuel ou l'impuissance quant à ce qui se passe au bureau influent sur le bien-être des gens à peu près dans la même mesure que l'empiétement sur l'espace personnel est perçu comme une menace ou une nuisance. Certains chercheurs se sont penchés sur le rapport entre le stress au travail et le lieu de travail chez les cols blancs. Ils ont tous constaté que le rendement de ces travailleurs a baissé avec l'essor de la bureautique et des techniques de traitement de l'information. Lorsque de nouveaux éléments sont introduits dans un bureau, ils peuvent exiger une utilisation plus vaste de l'espace de travail; ils peuvent aussi aggraver le sentiment d'impuissance et de perte de contrôle que ressentent les travailleurs, ce qui peut provoquer une hausse du niveau de frustration et de stress en même temps qu'une baisse du rendement. Certains concepteurs ont avancé qu'en créant des lieux de travail mieux adaptés aux êtres humains, il y aurait moyen d'augmenter le rendement des travailleurs - autrement dit, en rendant les gens plus heureux aux travail, ils travailleront mieux. On a estimé que sur la durée de vie d'un édifice, 90 % des dépenses couvrent les salaires et les avantages sociaux, et 10 % la conception, la construction et le fonctionnement du bâtiment même". Ce n'est que récemment que l'on a reconnu que le «syndrome des bâtiments hermétiques » constitue un grave vice dans la façon dont sont conçus, construits, chauffés et ventilés les grands immeubles de bureaux. En 1987, l'absentéisme(12) a causé des pertes salariales excédant 170 millions de dollars au Canada. L'orientation et la formation d'un employé spécialisé ou d'un technicien peuvent coûter entre 8 750 et 17 500 dollars par an à un organisme(13) si les employés quittent leurs postes parce qu'ils ne sont pas maîtres de leur espace de travail et que cela faire naître chez eux la frustration et l'improductivité, il serait peut-être plus judicieux de déployer des efforts de conception visant à satisfaire les besoins des employés. Si l'intimité demeure inaccessible, il est quand même possible de concevoir un espace de travail qui supporte une mesure plus vaste de personnalisation de l'espace. Deasy(14) a formulé quelques recommandations à cet égard à l'intention des concepteurs et des gestionnaires :
Mme Susan Lee Painter est professeure agrégée de psychologie à l'Université Carleton, où elle a récemment élaboré et donné un cours interdisciplinaire d'aménagement et de comportement. En outre, elle dirige le laboratoire de recherche sur la violence familiale de l'Université Carleton; auparavant, elle a fondé, en qualité de directrice, le Centre national d'information sur la violence dans la famille au ministère de la Santé nationale et du Bien-être social. Elle s'intéresse à la recherche dans le domaine de l'aménagement des contextes publics du point de vue de la sécurité physique. Jusqu'à récemment, elle effectuait des recherches sur la violence familiale, notamment sur les motifs qui poussent les femmes battues à demeurer avec leurs agresseurs, et sur la violence dans les couples qui se fréquentent. Mme Painter est en congé sabbatique; elle passe son congé à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA) où elle se consacre à l'étude de l'aménagement du cadre de vie et à l'aménagement intérieur, en plus d'exercer la fonction de professeur invité de communications. (1)C. Mercer. (1975). Living in Cities. Baltimore: Penguin. (2)Edward T. Hall. (1966). The Hidden Dimension. New York: Doubleday. (3)Forrest Wilson. (1984). A Graphic Survey of Perception and Behavior for the Design Professions. New York: Van Nostrand Reinhold Company. (4)C. Mercer. (1975). Living in Cities. Baltimore: Penguin. (5)J.S. Wormith. (1984). "Personal Space of Incarcerated Offenders." Journal of Clinical Psychology, 40, 815-827. (6)C. Mercer. (1975). Living in Cities. Baltimore: Penguin. (7)A. Chapman. (1985). "Space and Place: Territorial Training for Traditional Gender Roles." Women and Environment, 7, 1. (8)M. Sherif et C. Sherif (1953). Groups in Harmony and Tension. New York: Harper. (9)O. Newman. (1973). Defensible Space. New York: Collier. (10)C.M. Deasy. (1985). Designing Places for People. New York: Whitney Library of Design: Watson-Guptill Publications. (11)C.M. Deasy. (1985). Designing Places for People. New York: Whitney Library of Design: Watson-Guptill Publications. (12)R. Sparks. (1991). Communication personnelle. (13)R. Sparks. (1991). Communication personnelle. (14)C.M. Deasy. (1985). Designing Places for People. New York: Whitney Library' of Design: Watson-Guptill Publications. |