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Le principe de contrôle social appliqué aux délinquantes et aux non-délinquantes

Les résultats d'une récente étude effectuée en Suède indiquent que la délinquance chez les jeunes femmes varie selon la profondeur du lien social mesuré par l'attachement à l'école et la volonté de faire des études. Cependant, le rapport entre la délinquance et le lien social ne permet ni de prévoir avec exactitude les cas de délinquance ni « d'expliquer » les variations de la gravité des activités délinquantes de divers groupes.

Malgré ces lacunes, les chercheurs ont constaté que le risque de sombrer dans la délinquance diminue avec le resserrement du lien social. Cette observation appuie le principe du contrôle social selon lequel l'absence de liens entre l'individu et la société conventionnelle, manifestés par exemple par l'attachement aux autres ou la volonté d'aller à l'école, entraîne l'individu hors du droit chemin.

Les données exploitées par les chercheurs dans le cadre de cette étude provenaient du Projet métropolitain, vaste étude longitudinale entreprise en Suède et visant tous les garçons et les filles nés en 1953, sans égard à leur lieu de naissance pourvu qu'ils aient demeuré dans la région de Stockholm le 1er novembre 1963. Des données ont été collectées sur ces 15 117 individus de leur naissance jusqu'à l'âge de 30 ans, principalement par le biais des registres publics, mais aussi au moyen de sondages.

De nombreuses études actuellement en cours ou effectuées par le passé ont eu recours à certaines données du Projet métropolitain.

Les données sur la délinquance, la criminalité, la consommation de drogue, l'origine structurelle et le lien social proviennent des registres publics.

D'après ces sources, 791 des 7 398 filles de l'échantillon (10,8 p. 100) étaient impliquées dans des activités criminelles ou délinquantes ou avaient consommé de la drogue.

Aux fins de la présente étude, elles ont été réparties en quatre catégories selon la gravité de leurs activités délinquantes. La première catégorie correspondait au groupe témoin qui était donc composé de 6 607 non-délinquantes. Selon les registres publics, ces filles n'avaient jamais commis d'actes délinquants ou criminels ni pris de drogue.

Le deuxième groupe (n=21 8) comprenait les filles dont le comportement délinquant, mais non criminel, (par exemple désertion de l'école ou du foyer, consommation occasionnelle de drogues douces) avait justifié une intervention des comités de protection de l'enfance. Ce groupe fut désigné par l'appellation DEL1.

Le troisième groupe, DEL2, (n=506) était constitué des filles qui avaient un dossier de police ou qui prenaient de la drogue assez régulièrement.

Le quatrième et plus petit groupe, DEL3, (n=67) réunissait les filles qui avaient un casier judiciaire et qui prenaient des drogues dures.

Les chercheurs se sont intéressés tout particulièrement à deux facteurs qui avaient déjà été identifiés comme indices de la profondeur du lien social : l'attachement à l'école, qui porte essentiellement sur la situation scolaire immédiate (les intérêts, les attitudes et les comportements) et la volonté de faire des études, qui renvoie aux plans d'avenir de l'étudiant.

Plusieurs variables employées par les chercheurs visaient à mesurer l'attachement à l'école. En règle générale, les délinquantes étaient moins attachées à l'école, peu importe le groupe dont elles faisaient partie.

C'est dans le groupe DEL3, qui en principe regroupait les plus graves cas de délinquance, que les chercheurs ont trouvé la plus forte proportion (28 p. 100) de filles qui déclaraient consacrer moins d'une demi-heure par jour à leurs devoirs. Chez les non-délinquantes, cette proportion était inférieure à 10 p. 100.

Une autre variable rendait compte des attitudes au sujet du tabagisme à l'école. Entre deux à trois fois plus de délinquantes, comparativement aux non-délinquantes étaient d'avis que les étudiants devraient pouvoir fumer à l'école (de 17 à 26 p. 100 par rapport à 9 p. 100).

De même, entre 23 et 25 p. 100 des délinquantes trouvaient certains cours, voire tous les cours, sans intérêt comparativement à 13 p. 100 du groupe témoin.

Les chercheurs ne furent pas étonnés de constater que les délinquantes, par rapport aux non-délinquantes, s'absentaient plus souvent de l'école sans autorisation. Quelque 40p. 100 des filles du groupe DEL3 ont déclaré ne pas s'être présentées à leurs cours de temps en temps, ce qui n'était le cas que d'environ 25 p. 100 des non-délinquantes. En outre, la proportion de délinquantes qui ont déclaré qu'elles sautaient souvent des journées entières d'école était aussi plus élevée.

Toujours par rapport aux non-délinquantes, les délinquantes étaient plus souvent renvoyées des cours pour s'être mal conduites (pratiquement la moitié des groupes DEL1 et DEL3, comparativement à moins du tiers des non-délinquantes). En outre, selon leurs dires, les filles du groupe DEL1 étaient renvoyées par les enseignants pratiquement deux fois plus souvent que leurs compagnes des deux autres groupes, qui étaient pourtant plus délinquantes, et à peu près trois fois plus souvent que les non-délinquantes.

En ce qui concerne la deuxième variable, soit la volonté de faire des études, les chercheurs ont constaté que les délinquantes s'intéressaient moins à leurs études que les non-délinquantes.

Cette observation est corroborée par les demandes d'entrée à l'école secondaire présentées par les étudiantes. En effet, seulement 16 p. 100 des filles du groupe DEL3 ont présenté une demande d'entrée, par rapport à 66 p. 100 des non-délinquantes.

Les chercheurs ont, dans le courant de l'étude, demandé aux filles si elles se destinaient à l'école secondaire. Même si seulement 25 p. 100 des filles du groupe DEL3 ont répondu que ce n'était pas leur cas, en réalité 83,6 p. 100 d'entre elles n'ont pas cherché à poursuivre leurs études. A titre de comparaison, 11 p. 100 des non-délinquantes avaient déclaré qu'elles n'avaient pas l'intention d'aller à l'école secondaire; un peu plus de 33 p. 100 d'entre elles finirent par ne pas s'inscrire.

La majorité (81 p. 100) des non-délinquantes qui ont fréquenté l'école secondaire ont terminé leurs études secondaires. Ce fut également le cas de la plupart des délinquantes, quoique dans une proportion moindre (61 p. 100 des groupes DEL1 et DEL2 et 80p. 100 du groupe DEL3).

La question « Si l'école n'était pas obligatoire et que vous pouviez interrompre vos études demain ou les poursuivre, que feriez-vous si vous deviez prendre une décision toute seule?» s'est avérée fort judicieuse. Les délinquantes étaient moins sérieuses que les non-délinquantes : à peu près 36 p. 100 des filles du groupes DEL3 ont déclaré qu'elles quitteraient l'école « sur le champ » ou « à la fin de l'année en cours». La proportion des filles des groupes DEL1, DEL2 et témoin qui partageait cet avis était de 27, 21 et 12 p. 100 respectivement.

Au chapitre des notes, environ 33 p. 100 des filles du groupe DEL3, comparativement à 23 p. 100 des filles du groupe DEL1, 17 p. 100 des filles du groupe DEL2 et 8 p. 100 des filles du groupe témoin, n'ont pas obtenu le brevet de fin d'études élémentaires.

Dans la même foulée, les notes moyennes en neuvième année de plus de 40p. 100 des filles du groupe DEL3 étaient parmi les plus basses. En fait, il semble que les notes des filles du groupe DEL3 baissent avec le temps : en sixième année, seulement 16 p. 100 des filles de ce groupe avaient des notes parmi les plus basses. Par contre, les notes moyennes en neuvième année de plus de 40 p. 100 des non-délinquantes se situaient dans le deuxième intervalle de la courbe des notes.

D'après ces résultats, on peut supposer qu'il existe un lien entre un mauvais rendement scolaire et la profondeur d'au moins deux aspects du lien social : l'attachement à l'école et la volonté de faire des études.

Les chiffres obtenus révèlent que ce sont probablement les filles les plus délinquantes qui envisagent l'école avec le moins de sérieux, mais que les délinquantes non criminelles (groupe DEL1) sortent davantage du droit chemin que celles du groupe DEL2, qui étaient pourtant, du moins en principe, plus délinquantes.

Une analyse approfondie a montré que pas plus de 7 p. 100 des différences de criminalité et de délinquance entre les groupes pouvaient être expliquées par la profondeur du lien social. Ainsi, même en connaissant la profondeur du lien social qu'éprouve une personne, il est difficile de prévoir si elle deviendra ou non délinquante.

Malgré cela, les conclusions tirées par les chercheurs montrent bien que le risque de sombrer dans la délinquance varie en fonction de la profondeur du lien social et des aptitudes individuelles. Ainsi, les jeunes qui s'absentaient souvent de l'école sans autorisation étaient quatre fois plus susceptibles que leurs compagnons de tomber sous l'empire de la criminalité et de la drogue.



Marie Torstensson. (1990). « Female Delinquents in a Birth Cohort: Tests of Some Aspects of Control Theory», Journal of Quantitative Criminology, 6, 1, 101-115.