Les garçons violents : développement et prévention
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Groupe de recherche sur l'inadaptation psychosociale chez l'enfant. Faculté des arts et des
sciences, Université de Montréal, 750, boulevard Gouin est, Montréal
(Québec) H2C 1A6. Tél. : (514) 385-2525. Au cours des deux dernières décennies, quelques travaux de type longitudinal(1) ont montré que la majorité des adolescents et des hommes adultes qui recourent souvent à la violence physique sont, dès l'enfance, plus agressifs que les autres garçons. Cependant, ces travaux montrent également que les garçons les plus agressifs ne deviennent pas tous des adolescents et des adultes violents. En fait, plus de la moitié des garçons les plus agressifs entre l'âge de huit et dix ans ne deviennent pas des adultes particulièrement violents. C'est sur la base de ces résultats qu'en 1984, nous avons entrepris l'étude longitudinale d'une cohorte de 916 garçons francophones de maternelle issus de milieux défavorisés à Montréal. Nous cherchions à comprendre les facteurs qui conduisent certains garçons et pas d'autres à manifester des comportements agressifs jusqu'à l'adolescence. Une telle étude permet de caractériser l'évolution du comportement de ces garçons à risque. Elle permet également d'identifier les garçons qui n'ont pas besoin d'une intervention préventive parce qu'ils renoncent d'eux-mêmes aux comportements agressifs qu'ils adoptent à l'enfance. Pour arriver à ces fins, nous devions contrôler régulièrement une multitude de variables. Nous avons tenté, dans la mesure de nos ressources, d'utiliser le maximum de perspectives théoriques et méthodologiques. Les données sur les garçons proviennent de différentes sources : l'observation directe des comportements par les chercheurs; des entrevues; des tests et des questionnaires remplis par les garçons mêmes, par leurs parents, par leurs compagnons de classe et par les enseignants; et la consultation des dossiers officiels de différents organismes (écoles, services sociaux, tribunaux). L'observation directe du comportement des enfants avec leurs parents, leurs compagnons et leurs enseignants se fit à l'école, à la maison et en laboratoire, celui-ci ayant été aménagé de façon à permettre l'observation des familles dans des situations standardisées. Nous sommes donc en mesure de rendre compte de l'évolution des interactions de ces garçons avec leurs parents, leurs enseignants et leurs compagnons de classe et de la perception qu'ont ceux-ci, et les garçons eux-mêmes, de ce comportement. Finalement, grâce à différentes évaluations par tests, questionnaires et entrevues, il a été possible de suivre le développement cognitif, le rendement scolaire, le tempérament, la croissance physique, l'alimentation, et la réactivité physiologique des garçons, ainsi que le milieu familial, l'entente conjugale, la personnalité et le quotient intellectuel des parents(2). En plus de caractériser le développement des garçons dans leur cadre quotidien, l'étude avait pour objectif d'examiner les effets d'une intervention préventive. En particulier, nous voulions voir dans quelle mesure deux formes d'aide offertes aux garçons les plus agressifs en maternelle permettraient de prévenir la perpétuation des comportements agressifs pendant les années d'école primaire. Les deux formes d'aide, soit le perfectionnement des compétences des parents et l'acquisition d'aptitudes sociales harmonieuses pour les garçons, sont les moyens d'intervention qui semblent les plus susceptibles d'être efficaces parce qu'elles visent directement deux causes perçues des comportements agressifs : les pratiques disciplinaires inefficaces employées par les parents et un répertoire de comportements limité à des actes coercitifs chez les garçons. Si la première partie de l'étude est descriptive, la vérification de l'efficacité d'une intervention préventive suit un plan expérimental classique. Après que les garçons les plus agressifs en maternelle aient été repérés, ils ont été répartis au hasard en trois groupes égaux : le groupe expérimental, qui bénéficie de l'intervention, le groupe d'observation, qui fait l'objet des observations intensives décrites plus haut (il s'agit en fait d'un groupe placebo-attention) et le groupe de contrôle, qui ne fait l'objet ni d'interventions ni d'observations intensives(3). En suivant cette démarche, il est possible de vérifier dans quelle mesure le groupe expérimental a profité du traitement préventif en le comparant au groupe de contrôle. L'étude comparative du groupe d'observation et du groupe expérimental permet, pour sa part, de voir si les changements survenus chez les sujets du deuxième groupe résultent du traitement proprement dit ou de l'attention dont ils ont bénéficié. Enfin, la comparaison entre le groupe de contrôle et le groupe d'observation nous indique si l'effet d'une observation intensive de ces garçons, durant plusieurs années, est bénéfique ou nuisible. À l'heure actuelle, les avis à ce sujet sont très partagés, les résultats de notre recherche pourraient jeter une lumière empirique sur le débat. Dès le départ, l'échantillon de l'étude était limité aux garçons francophones fréquentant des classes maternelles dans les écoles desservant les milieux socio-économiques moins bien nantis de la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM) et ce, parce que les résultats d'études préalables avaient montré que les garçons issus de ces milieux sont plus susceptibles d'adopter des comportements agressifs(4). En 1986 et 1987, nous avons entrepris des études comparables auprès de quatre différentes cohortes. Un des échantillons représente l'ensemble des garçons et des filles qui fréquentent la maternelle dans les écoles publiques francophones du Québec. Les trois autres échantillons représentent les garçons et les filles qui fréquentent la maternelle dans trois villes de tailles différentes, en l'occurence Montréal, Québec et Val d'Or. Répartition des garçons violents dans les maternelles du Québec Les données sur les comportements agressifs des enfants de maternelle proviennent d'évaluations faites par les responsables de ces classes. Les enseignants sont en contact quotidien avec les enfants pendant plusieurs mois. Ils se trouvent donc dans une position privilégiée pour repérer les enfants qui présentent les comportements extrêmes. Il est entendu que de telles données sont quelque peu subjectives, mais les contrôles de fidélité et de validité de cette forme d'évaluation ont révélé qu'il s'agit néanmoins d'un des moyens les plus justes pour rendre compte des comportements agressifs des enfants à l'école(5). Trois comportements sont employés pour caractériser les enfants physiquement agressifs : ils se battent, ils malmènent et intimident leurs compagnons, et ils frappent et mordent les autres(6). L'étude d'échantillons de garçons et de filles de différentes commissions scolaires du Québec a permis de confirmer, à l'instar de plusieurs autres études(7), que les comportements violents sont plus fréquents chez les jeunes garçons que chez les filles. En effet, selon les observations faites, 14 p. 100 des garçons avaient fréquemment recours à la violence physique, contre seulement 4,4 p. 100 des filles. Cet écart se maintient généralement indépendamment de l'âge(8), ce qui explique pourquoi les chercheurs intéressés par les comportements violents ont porté leur attention sur le sexe masculin. L'étude de la distribution des garçons ayant des comportements violents fréquents a révélé qu'ils ne sont pas répartis également sur l'ensemble du territoire québécois. En effet, des observations ont montré que la plus forte concentration de garçons violents à la maternelle se retrouve à Montréal (19,2 p. 100), et plus particulièrement dans les écoles desservant les milieux socio-économiques moins bien nantis de la Commission des écoles catholiques de Montréal (26,8 p. 100)(9). Il est à noter que l'échantillon de la CECM se limitait à des garçons dont les parents étaient francophones et nés au Canada. Le facteur ethnique ne peut donc expliquer la fréquence des comportements agressifs. Caractéristiques familiales des garçons violents à la maternelle Plusieurs études(10) ont montré que certaines caractéristiques familiales sont fréquemment associées à la manifestation de comportements violents ou asociaux. Certains chercheurs" ont donc postulé que les comportements violents ont comme origine le milieu familial. Nos travaux ne permettent pas l'étude directe des mécanismes de cet apprentissage avant l'entrée en maternelle. Nous avons cependant observé un certain nombre de phénomènes qui permettent d'identifier avec plus de précision les familles dont sont susceptibles de provenir des garçons violents à la maternelle. L'étude comparative, pour l'ensemble du Québec, des garçons fréquemment violents et des autres garçons a révélé que les pères et les mères des garçons violents avaient fréquenté l'école légèrement moins longtemps que les parents des garçons moins violents. Fait éventuellement plus significatif, 21,4 p. 100 des garçons dont les parents s'étaient séparés entre la naissance du fils et la fin de la maternelle (« famille dissociée ») étaient violents par rapport à seulement 11,6 p. 100 de ceux dont les parents vivaient toujours ensemble (« famille intacte»). Cette tendance se maintient dans l'ensemble des écoles de Montréal et pour celles de la CECM qui desservent des milieux socio-économiques moins bien nantis. Or, il est manifeste qu'il s'agit là d'un cumul de facteurs. Les garçons de familles dissociées qui fréquentent les écoles de la CECM risquent d'être jugés violents pratiquement deux fois plus souvent (39,2 p. 100) que leurs homologues issus de familles intactes (20,5 p. 100) et que les garçons issus de familles dissociées dans l'ensemble du Québec (21,4 p. 100), de même que près de quatre fois plus souvent que les garçons issus de familles intactes dans l'ensemble du Québec (11,6 p. 100). Parmi les facteurs familiaux pouvant être associés à une incidence élevée de comportements agressifs, le nombre de frères et soeurs, la fréquentation de garderies et l'âge des parents à la naissance de l'enfant ont fait l'objet d'études. L'analyse du nombre d'enfants dans la famille, pour l'échantillon provincial, révèle que l'incidence de comportements violents est plus forte chez les garçons sans frères ni soeurs l'année de leur entrée en maternelle (21,2 p. 100) que chez les enfants ayant un (12,7 p. 100), deux (9,9 p. 100) ou trois et plus (10,2 p. 100) frères ou soeurs. Cette tendance s'observe également chez les garçons qui fréquentent les écoles de la CECM desservant les milieux socio-économiques moins bien nantis, quoique les différences soient moins marquées. Quant à la fréquentation d'une garderie avant l'entrée en maternelle, les résultats pour l'ensemble de la province, Montréal et les écoles de la CECM desservant les milieux défavorisés, indiquent que les garçons n'ayant jamais été placés en garderie sont moins susceptibles de compter parmi les garçons plus violents en maternelle. L'association entre la fréquentation d'une garderie et la violence physique chez les garçons issus de milieux socio-économiques défavorisés desservis par la CECM est plus marquée que chez les autres échantillons. Cette constatation mérite une investigation plus approfondie, mais il est à noter que quelques études réalisées aux États-unis ont abouti à des résultats semblables 12 Ce fait est probablement attribuable à l'effet combiné de plusieurs phénomènes. Belsky(13) laisse entendre, dans son analyse de ces résultats, que les familles susceptibles d'avoir des enfants aux comportements difficiles ont également plus souvent tendance à placer leurs enfants en garderie alors qu'ils sont encore nourrissons. Les résultats des analyses de l'âge de la mère à la naissance du fils confirment un autre phénomène déjà observé, cette fois par des chercheurs qui s'intéressent aux mères adoles'centes(14): les difficultés d'adaptation sont plus fréquentes chez les enfants de mères adolescentes. Le nombre de garçons violents dont la mère avait 20 ans ou moins à leur naissance était plus élevé que le nombre de garçons violents dont la mère avait 21 ans ou plus à leur naissance, et ce, autant dans l'ensemble du Québec, qu'à Montréal et dans les milieux socioéconomiques défavorisés desservis par la CECM. Nos recherches indiquent par ailleurs qu'il n'existe pas un tel lien pour ce qui est des comportements d'anxiété(15). On aurait pu croire que l'adversité d'une maternité à l'adolescence pourrait avoir des effets néfastes non seulement sur l'externalisation (agressivité), mais également sur l'inhibition du comportement (anxiété). Toutefois, nos résultats d'études montrent que s'il y a un effet néfaste, il se manifeste dans l'agressivité. Il sera donc important de mettre en lumière le mécanisme qui sous-tend ce phénomène. Qu'advient-il des garçons qui demeurent violents après la maternelle? Dans plusieurs cas, les comportements agressifs qui se manifestent à la maternelle peuvent être considérés comme passagers, attribuables à l'adaptation à un nouveau milieu ou à la perpétuation de comportements relativement communs chez les jeunes enfants. L'étude longitudinale en milieu scolaire de garçons issus des milieux défavorisés à Montréal s'est intéressée aux différences entre les garçons pour qui la violence à la maternelle semble avoir été passagère et ceux pour qui le comportement violent est devenu habituel. Par ailleurs, les deux groupes ont été comparés à des garçons issus du même milieu qui, selon leurs enseignants, n'ont jamais manifesté de comportements violents. Les résultats montrent clairement que les garçons qui se comportent de façon violente tout au long de leurs études primaires («violents stables») souffrent de difficultés d'adaptation scolaire et sociale considérables. Des 785 garçons francophones, fréquentant des écoles desservant des milieux socio-économiques moins bien nantis à Montréal, suivis jusqu'à l'âge de 12 ans, 6,2 p. 100 (N=49) avaient été évalués parmi les plus violents, en maternelle, à 10, 11, et 12 ans. Or, l'analyse de leur statut scolaire à 12 ans (six ans après la maternelle) révèle que seulement 29 p. 100 d'entre eux fréquentent une classe de sixième régulière (graphique 1) tandis que 29 p. 100 se trouvent placés en milieux spécialisés (classe, école, internat, etc.) pour troubles d'apprentissage, troubles de comportement ou problèmes familiaux. Par contre, les garçons qui avaient été jugés violents en maternelle, mais qui ne l'étaient plus à 10, il et 12 ans, étaient deux fois plus susceptibles de fréquenter une classe de sixième régulière à 12 ans (72 p. 100) et près de cinq fois moins susceptibles d'être placés en milieux spécialisés (6 p. 100). Par ailleurs, il faut noter que ces garçons n'étaient pas plus susceptibles de souffrir de problèmes d'adaptation scolaire que les garçons identifiés par les enseignants comme n'ayant jamais manifesté de comportements violents. Sur le plan du comportement, nous avons observé que les garçons jugés violents stables par leurs enseignants, de la maternelle à l'âge de 12 ans, sont dans une large mesure perçus comme agressifs par leurs compagnons de classe et risquent d'adopter, dès l'âge de 10 à 12 ans, des habitudes de vie délinquantes. En effet, nous avons remarqué (voir graphique 2) qu'entre les âges de 10 et 12 ans, 76 p. 100 de ces violents stables sont jugés par leurs pairs comme comptant parmi les plus agressifs de leur classe. En comparaison, seulement 8 p. 100 des garçons qui avaient été jugés violents uniquement à la maternelle, d'une part, et 6 p. 100 des garçons qui n'avaient jamais été jugés violents, d'autre part, sont perçus comme faisant partie des plus agressifs par leurs pairs. L'impression qu'ont les enseignants du comportement violent de certains garçons est donc largement corroborée par les impressions des compagnons de classe de ces derniers. Nous avons également observé que plusieurs des garçons violents stables (61 p. 100) âgés entre 10 et 12 ans sont perçus par les enseignants comme manifestant fréquemment d'autres comportements asociaux, comme voler, mentir ou faire l'école buissonnière. Seulement 2 p. 100 des garçons non violents étaient perçus de la même façon; en outre, 4 p. 100 des garçons jugés violents à six ans furent jugés asociaux à l'âge de 10 à 12 ans par les enseignants. Le résultat de ces évaluations par les pairs et les enseignants est largement confirmé par ce qu'ont rapporté les garçons eux-mêmes au sujet de leurs activités délinquantes entre les âges de 10 et 12 ans. En effet, près de la moitié (45 p. 100) des violents stables rapportent avoir commis des actes délinquants (vol, vandalisme, agression, consommation d'alcool et de drogue) qui les situent parmi les plus délinquants des garçons de 10 à 12 ans. Par contre, cette catégorie des plus délinquants âgés de 10 à 12 ans regroupe près de deux fois moins (25 p. 100) de garçons qui avaient été violents uniquement à la maternelle. À remarquer également que seulement 9 p. 100 des garçons jugés non violents de la maternelle à l'âge de 10 à 12 ans comptent parmi les plus délinquants. Ces résultats montrent bien que les comportements violents chez les jeunes indiquent clairement un risque élevé de participation à des activités délinquantes à grande échelle avant même l'adolescence. Caractéristiques des garçons violents de six à 12 ans Comme on l'a constaté, les garçons violents à la maternelle se distinguent des non-violents par certaines caractéristiques environnementales, notamment par des caractéristiques familiales. Aux fins de prédiction, il importe de vérifier dans quelle mesure certaines caractéristiques peuvent distinguer les garçons qui vont demeurer violents de ceux qui renoncent à ce genre de comportement. Nous avons constaté que ce sont les mêmes caractéristiques familiales qui provoquent et l'apparition du comportement violent et sa perpétuation. Comme l'illustre le graphique 3, 45 p. 100 des violents stables sont issus de familles dissociées. Leurs mères (51 p. 100) et leurs pères (37 p. 100) étaient, dans une plus grande mesure, bénéficiaires de l'aide sociale et les mères avaient plus souvent 20 ans ou moins à la naissance de leur fils (39 p. 100). Graphique 1 ![]() Graphique 2 ![]() Ces résultats permettent de conclure que les garçons les plus susceptibles d'adopter un comportement violent soutenu sont issus de familles ayant pour chef une jeune femme dont la situation financière est précaire, et qui a eu un fils à l'âge de 20 ans ou moins. Un indice d'adversité familiale(16), basé sur l'ensemble des variables familiales, montre que le groupe de garçons violents stables provient clairement de milieux caractérisés par une forte adversité familiale. Par ailleurs, une évaluation du tempérament des garçons(17), tel que décrit par leurs mères, a permis de constater que les garçons les plus susceptibles d'être violents stables sont plus réactifs, c'est-à-dire qu'ils ont davantage tendance à réagir intensément à différents stimuli et à être hyperactifs. Il est probable que les garçons dont l'organisation neurologique est plus réactive et qui vivent dans un milieu perturbé soient les plus susceptibles de manifester des comportements agressifs à long terme(18). Peut-on prévenir la perpétuation des comportements violents chez les garçons d'école primaire? Si nous pouvons dépister dès la maternelle les enfants les plus susceptibles de devenir violents et de le rester, il va sans dire que le milieu scolaire devient alors un endroit privilégié pour coordonner les efforts de prévention puisque tous les enfants doivent aller à l'école. L'école se prête au repérage des enfants qui éprouvent des difficultés particulières à assimiler les connaissances et les comportements qui leur permettront de s'adapter aux exigences sociales. Rappelons que notre programme de recherche incluait justement la mise à l'épreuve d'une intervention visant à aider les parents à acquérir des moyens de minimiser les comportements agressifs de leurs fils. Ce programme de prévention avait également pour objectif d'aider les garçons en les amenant à recourir plus fréquemment à des comportements positifs dans leurs interactions avec leurs camarades, et à user moins fréquemment de violence pour résoudre des conflits. Le programme d'aide aux parents et aux garçons du groupe expérimental fut étalé sur deux ans. Les garçons avaient sept ans au début de l'intervention. Pendant la période entre la fin de la maternelle et le début de la deuxième année d'école primaire, nous avons formé le personnel qui devait réaliser l'intervention (quatre psycho-éducateurs, une psychologue et une travailleuse sociale). Nous avons également effectué les évaluations nécessaires avant la mise en oeuvre de l'intervention (évaluation du comportement des parents avec l'enfant, évaluation du comportement de l'enfant à la maison et à l'école). Les interventions auprès des garçons se déroulaient à l'école, en petits groupes qui incluaient des enfants ne présentant pas de problèmes de comportement et servant de modèles. Les interventions auprès des parents se déroulaient à la maison avec les deux parents, ou avec le parent s'il s'agissait d'une famille monoparentale. Le comportement de tous les garçons (groupes expérimental, contrôle et observation) a été évalué à l'âge de 9, 10, il et 12 ans. D'après les résultats connus à l'heure actuelle(19), il semblerait que l'intervention ait été bénéfique. En effet, en comparant le groupe expérimental aux groupes de contrôle et d'observation deux ans après la fin de l'intervention, on constate que moins de garçons du groupe expérimental rapportent s'être battus à la maison et à l'extérieur de la maison. Aussi, moins de garçons du groupe expérimental rapportent avoir commis des vols à la maison, et un nombre moindre d'entre eux ont redoublé une classe ou ont été placés dans une classe (ou un établissement) pour enfants en difficultés. Pour comparer l'adaptation globale au milieu scolaire de chacun des enfants, nous avons créé un indice qui tient compte de l'évaluation des pairs et des enseignants pour les comportements d'agressivité, d'opposition et d'hyperactivité à 10 et il ans, et de l'inclusion ou de l'exclusion d'une classe de sixième régulière, six ans après la maternelle. Cet indice permet de déterminer quels garçons sont atteints de graves difficultés de comportement et de rendement scolaire. Les résultats (graphique 4) montrent que près de deux fois moins de garçons du groupe expérimental, en comparaison à ceux des groupes de contrôle et d'observation, souffrent de graves difficultés de comportement et de rendement scolaire (14 p. 100 par rapport à 31 p. 100). Bien que ces résultats soient encourageants, le groupe expérimental ne se différencie pas des groupes de contrôle et d'observation pour plusieurs autres mesures indiquant des difficultés d'adaptation. Pour le moment, nous nous abstenons de proclamer que le traitement préventif testé est efficace. Au cours des cinq prochaines années, ces garçons seront à l'âge (13 à 18 ans) où ils risquent le plus de commettre des actes de délinquance, dont des actes de violence physique. La période d'évaluation devrait permettre de mieux comprendre l'incidence à long terme d'une intervention préventive auprès des garçons agressifs, voire violents, à la maternelle. Graphique 3 ![]()
Conclusion La violence physique est un sujet qui préoccupe la majorité des citoyens.
Or, il se trouve que l'agression physique qui se manifeste chez les garçons dès la
maternelle est associée à plusieurs problèmes sociaux, dont la pauvreté,
les grossesses à l'adolescence, le divorce et le placement en garderie. Outre ses fonctions de professeur titulaire de l'École de psycho-éducation de l'Université de Montréal, R.E. Tremblay dirige le Groupe de recherche sur l'inadaptation psychosociale chez l'enfant. R.M. Zhou est chercheur invité au sein du Groupe de recherche sur l'inadaptation psychosociale chez l'enfant de l'Université de Montréal et professeur à l'Université Laurentienne. C. Gagnon est chercheur titulaire au sein du Groupe de recherche sur l'inadaptation psychosociale chez l'enfant et directeur de l'École de psycho-éducation de l'Université de Montréal. F. Vitaro est chercheur titulaire au sein du Groupe de recherche sur l'inadaptation psychosociale chez l'enfant et professeur agrégé de l'École de psycho-éducation de l'Université de Montréal. H. Boileau est statisticienne au sein du Groupe de recherche sur l'inadaptation psychosociale chez l'enfant à l'Université de Montréal. (1)D.P. Farrington. (1991). « Childhood Aggression and Adult Violence: Early Precursors and Later Outcomes », dans D. Pepler et K. Rubin, éd., The Development and Treatment of Childhood Aggression. Hillsdale, N.J. : Lawrence Erlbaum. Voir aussi L.R. Huesmann, L.D. Eron, M.M. Lejkowitz et L.O. Walder. (1984). « Stability of Aggression Over Time and Generations », Developmental Psychology, 20, 1120-1134, et H. Stattin et D. Magnusson. (1989). « The Role of Early Aggressive Behaviour in the Frequency, Seriousness and Types of Later Crime », Journal of Consulting and Clinical Psychology, 57, 710- 718. (2)R.E. Tremblay, P. Charlebois, C. Gagnon et S. Larivée. (1987). Les garçons agressifs à l'école maternelle, étude longitudinale, descriptive, prédictive et explicative. Montréal: Groupe de recherche interuniversitaire sur la prévention de l'inadaptation psycho-sociale, Université de Montréal. (3)R.E. Tremblay, J. McCord, H. Boileau, P. Charlebois, C. Gagnon, M. LeBlanc et S. Larivée. (Mai 1991). « Can Disruptive Boys be Helped to Become Competent? », Psychiatry, 54, 148-161. (4)M. LeBlanc et G. Côté. (1986). « Comparaison des adolescents de 14-15 ans en 1974 et 1985 », dans R.E. Tremblay, M. LeBlanc et A.E. Schwartzman, éd., La conduite délinquante des adolescents à Montréal (1974-1985): Étude descriptive et prédictive. Montréal: Université de Montréal, École de psycho-éducation. (5)R.B. Cairns, B.D. Cairns, H.J. Nickerman, L.L. Ferguson et J.L. Gariépy. (1989). « Growth and Aggression: 1. Childhood to Early Adolescence », Developmental Psychology, 25, 320-330. Voir aussi R.E. Tremblay, M. LeBlanc et A.E. Schwartzman. (1988). « The Predictive Power of First- grade Peer and Teacher Ratings of Behavior: Sex Differences in Antisocial Behavior and Personality at Adolescence », Journal of Abnormal Child Psychology, 16, 571-583. (6)R. Loeber, R.E. Tremblay, C. Gagnon et P. Charlebois. (1989). « Continuity and Desistance in Disruptive Boys' Early Fighting at School », Development and Psychopathology, 1, 39-50. (7)E.E. Maccoby. (1986). « Social Groupings in Childhood: Their Relationship to Prosocial and Antisocial Behavior in Boys and Girls », dans D. Olweus, J. Block et M. Radke-Yarrow, éd., Development of Antisocial and Prosocial Behavior: Research, Theory and Issues. Montréal : Academic Press. (8)J.Q. Wilson et R.J. Herrnstein. (1985). Crime and Human Nature. New York : Simon and Schuster. (9)Voir la publication suivante pour la répartition régionale complète : R.E. Tremblay, C. Gagnon, F. Vitaro, M. LeBlanc, S. Larivée, P. Charlebois et H. Boileau. (1991). « Les garçons agressifs à la maternelle : qui sont-ils et que deviennent-ils? », dans R.E. Tremblay, éd., Les enfants agressifs. Montréal: Éditions Agence d'Arc. (10)R. Loeber et M. Stouthamer-Loeber. (1986). « Family Factors as Correlates and Predictors of Juvenile Conduct Problems and Delinquency », dans M. Tonry et N. Morris, éd., Crime and Justice: An Annual Review. Chicago: University of Chicago Press, 7, 29-149. (11)L. Eron. (1987). « The Development of Aggressive Behavior from the Perspective of a Developing Behaviorism », American Psychologist, 42, 435-442. (12)J. Belsky. (1989). « Infant Day Care and Socio-Emotional Development: The United States », Journal of Child Psychology and Psychiatry, 29, 397-406. (13)Ibid. (14)C.D. Hayes. (1987). Risking the Future: Adolescent Sexuality, Pregnancy and Child Bearing. Washington, DC.: National Academy Press. (15)R.E. Tremblay et R.M. Zhou. (1991). Le dépistage des difficultés d'adaptation sociale chez les garçons de milieux socio-économiques faibles de la maternelle à la fin de l'école primaire. Montréal: Université de Montréal, publié par le Groupe de recherche sur l'inadaptation psycho-sociale chez l'enfant (GRIP). (16)R.E. Tremblay, R. Loeber, C. Gagnon, P. Charlebois, S. Larivée et M. LeBlanc. (1991). « Disruptive Boys with Stable and Unstable High Fighting Behavior Patterns During Junior Elementary School », Journal of Abnormal Child Psychology, 19, 285-300. (17)R.M. Lerner, M. Palermo, A. Spiro et JR. Nesselroade. (1982). « Assessing the Dimensions of Temperamental Individuality Across the Life Span: The Dimensions of Temperament Survey (DOTS) », Child Development, 53, 149-159. (18)P.H. Venables. (1987). « Autonomic Nervous Factors in Criminal Behavior », dans S.A. Mednick, TE. Moffitt et S.A. Stack, éd., The Causes of Crime: New Biological Approaches. New York: Cambridge University Press. (19)R.E. Tremblay, J. McCord, H. Boileau, M. LeBlanc, P. Charlebois, C. Gagnon et S. Larivée. (Novembre 1990). « The Montreal Prevention Experiment: School Adjustment and Self-reported Delinquency after Three Years of Follow Up ». Une conférence présentée à l'occasion de l'assemblée annuelle de l'American Society of Criminology. Baltimore. C.f. note 3. (20)L.A. Serbin, A.E. Schwartzman, D.S. Moskowitz et J.E. Ledingham. (1991). « Aggressive, Withdrawn and Aggressive-withdrawn Children in Adolescence: Into the Next Generation », dans D. Pepler et K. Rubin, éd., The Development and Treatment of Childhood Aggression. Hillsdale, N.J. : Lawrence Erlbaum. |