Depuis le milieu des années 1970, le Service correctionnel du Canada offre un programme
complet de traitement spécialisé pour les délinquants sexuels dans la région
de l'Ontario par l'entremise du Centre de traitement régional de Kingston et d'un programme
satellite au pénitencier de Kingston. Au fil des années, la demande pour le service a
excédé les ressources disponibles; il a donc fallu mettre sur pied un deuxième
programme qui est administré depuis onze ans à partir de l'établissement de
Warkworth.
À l'heure actuelle, ces deux programmes prennent en charge environ le tiers des
délinquants sexuels de la région de l'Ontario. Les délinquants sexuels non
traités sont ceux dont la libération est prévue avant qu'ils puissent être
traités et ceux qui, selon les évaluations faites, n'ont pas besoin de traitement.
Les thérapeutes qui se sont occupés des délinquants qui ont suivi les programmes
offerts dans les établissements ont pu exercer un suivi non officiel après que les
délinquants eurent réintégrés leur établissement d'origine. En
revanche, il s'est avéré difficile d'offrir aux délinquants libérés
une assistance postpénale convenable au sein de la collectivité. Les programmes
communautaires étant pour la plupart offerts par les hôpitaux, ils étaient
inaccessibles aux délinquants en libération conditionnelle de jour parce qu'un
numéro d'assurance-hospitalisation provincial était exigé. Quant aux
délinquants visés par d'autres modalités de mise en liberté sous condition,
les conditions d'admissibilité aux programmes étaient souvent tellement rigoureuses que la
plupart des délinquants fédéraux en étaient exclus.
Grâce à des fonds octroyés pour mettre à exécution les
recommandations du Groupe d'étude sur les programmes communautaires et institutionnels, des
programmes communautaires pour délinquants sexuels ont été mis sur pied dans quatre
villes ontariennes: Ottawa, Kingston, Hamilton et Toronto.
*Psychologue de district, District central de la libération conditionnelle, Région de
l'Ontario.
À la suite d'un récent examen des programmes fédéraux de correction offerts
aux délinquants sexuels, il a été recommandé d'adopter un modèle
concerté de traitement en vertu duquel les programmes offerts en établissement seraient
complétés par des programmes communautaires(1). De nombreux arguments peuvent
être avancés pour justifier les programmes communautaires. Plusieurs études
récentes soulignent l'importance des programmes de maintien des acquis après le stade
intensif du traitement. Ces programmes de maintien font office de suivi, réaffirmant les
découvertes faites durant le traitement et renforçant les aptitudes
acquises(2).
Les programmes communautaires sont une option de traitement qui permet de réduire les
coûteuses périodes d'incarcération qui sont inutiles pour certains types de
délinquants, notamment les délinquants sous juridiction fédérale coupables
d'inceste, ceux qui sont peu susceptibles de récidiver et ceux dont la peine est relativement
brève, mais qui n'obtiendraient peut-être pas une mise en liberté anticipée
parce qu'il est impossible de les traiter avant leur date d'admissibilité à la
libération conditionnelle.
En créant des programmes dans des collectivités près du lieu d'origine des
délinquants, il y a moyen de compléter le traitement par la participation de la famille
et, dans certains cas, d'inclure des membres de la famille dans la démarche
thérapeutique.
Enfin, en traitant les délinquants dans la collectivité, on leur donne accès aux
ressources supplémentaires offertes dans collectivité, p. ex. l'orientation
professionnelle et le traitement de la toxicomanie. Ces moyens peuvent permettre de combattre d'autres
facteurs qui sont à l'origine du comportement délinquant.
Un survol des programmes communautaires pour délinquants sexuels offerts à Toronto et
à Hamilton suit.
Description de programme - Toronto
Le projet mis en oeuvre à Toronto se voulait un programme complet regroupant toute la gamme
des évaluations (phallométrique, physiologique, neurologique et psychométrique)
et des options de traitement (en groupe ou individuel).
Les modules de traitement individualisés visaient la toxicomanie, la maîtrise de la
colère, l'affirmation de soi et l'acquisition de connaissances élémentaires, la
réduction de l'attitude défensive, les médicaments pour atténuer la
pulsion sexuelle, la prévention de la rechute, le traitement des maladies mentales et le
traitement de troubles physiologiques spécifiques ayant une incidence sur le comportement
délinquant.
Pour les délinquants qui ont suivi un traitement en établissement, le programme met un
accent sur le maintien de l'acquis en utilisant un modèle de prévention de la rechute.
Pour les délinquants qui font l'objet d'une première intervention après leur
mise en liberté, on propose un programme complet comportant les éléments requis,
tirés des modules susmentionnés, et qui peut être adapté en fonction des
besoins de chacun.
Il avait été prévu que 75 délinquants sexuels pourraient être
évalués et traités en un an dans le cadre de ce programme.
Il n'y a pas de conditions d'admissibilité au programme. Tous les délinquants sexuels
qui y sont référés et qui acceptent d'y participer sont admis. Quant à
ceux qui refusent le traitement, le prestataire du programme a accepté de servir
d'expert-conseil auprès des agents de libération conditionnelle pour les aider à
gérer ces cas.
Les agents de libération conditionnelle et le personnel affecté à la
surveillance durant la libération conditionnelle réfèrent tous les
délinquants sexuels qui viennent d'être mis en liberté en vue d'une
évaluation de leur aptitude au traitement. Habituellement, on les réfère
directement au prestataire du programme. Récemment, les institutions fédérales
locales ont référé des délinquants au programme.
Généralement, les renvois sont coordonnés par le psychologue de district
responsable de la libération conditionnelle.
Description de programme - Hamilton
Le programme de Hamilton offre également toute la gamme de services de traitement aux
délinquants sexuels, tant à ceux qui ont déjà suivi un traitement dans la
collectivité qu'à ceux qui en suivent un pour la première fois. Tous les
délinquants subissent une évaluation complète, y compris un test
phallométrique. Le traitement relève largement de la sociothérapie, avec
l'accent sur la maîtrise de la colère, l'éducation sexuelle, la communication,
les jeux de rôles et la restructuration cognitive. On s'attend des participants qu'ils
continuent à suivre les séances de maintien des acquis jusqu'à la fin de leur
peine.
Des thérapies individuelles sont offertes aux délinquants ayant besoin de
consultations matrimoniales, de modifications de comportement ou de soins médicaux, notamment
de médicaments antiandrogènes servant à contrôler l'excitation
sexuelle.
Pour être admissibles au pro-gramme, les participants doivent être d'intelligence
moyenne et admettre que leur comportement sexuel est problématique.
Il avait été prévu que le programme serait offert à environ 15 à
30 délinquants sur une période de 18 mois.
Contrairement au programme de Toronto qui dessert cinq bureaux de libération conditionnelle,
les délinquants sexuels traités dans le cadre du programme de Hamilton relèvent
tous du même bureau. Un agent de liaison de la libération conditionnelle ayant une
formation en techniques de prévention de la rechute assure la coordination de tous les renvois
au programme et communique chaque semaine avec le prestataire du programme. Cet agent doit
également entrer en contact avec les établissements, au sujet des programmes de
traitement en établissement que suivent les délinquants dans la région de
Hamilton avant leur libération.
Données préliminaires - Toronto
La première phase de l'évaluation des programmes de Hamilton et de Toronto est
actuellement en cours; elle devrait être terminée en 1992. Les données
préliminaires sur les caractéristiques des participants et sur la participation au
programme sont fournies ci-après.
Quarante-cinq délinquants ont été référés
au programme de Toronto entre sa mise sur pied, le 1er novembre 1990,
et le mois de septembre 1991 (voir la figure). Tous ont fait l'objet
d'une évaluation quelconque. Quatre sont toujours incarcérés
et attendent d'être relâchés dans la collectivité
pour y suivre un traitement et 30 sont en traitement. Deux délinquants
ont vu leur mise en liberté conditionnelle suspendue, l'un parce
que de nouvelles accusations de nature non sexuelle ont été
portées contre lui et l'autre parce qu'il a été accusé
d'une infraction sexuelle. Bien qu'ils aient tous deux été
évalués, ni l'un ni l'autre n'avait commencé le traitement.
Les deux délinquants qui ont terminé le programme ont purgé
le reste de leur peine sans que de nouvelles accusations soient portées
contre eux. Cinq autres ont refusé le traitement ou ont été
jugés inaptes. Seul un délinquant a abandonné le
programme; il fut transféré dans un autre district.
Tableau 1
Taux de participation et de suspension |
| |
Évalués |
En
traitement |
Traitement
terminé |
Abandon |
Suspension |
Liste
d'attente |
Inaptes au
traitement |
Référés
Toronto
(N=45) |
45 |
30 |
2 |
1 |
2 |
5 |
5 |
Référés
Hamilton
(n=12) |
12 |
4 |
0 |
1 |
3 |
30 |
4 |
Taux de participation et de suspension
L'âge moyen des délinquants traités à Toronto est 36,3 ans. La plupart
d'entre eux (65 p. 100) purgent des peines de quatre ans ou moins, la moyenne étant de 48,4
mois (excluant du calcul les détenus à perpétuité). Plus de la
moitié des délinquants référés au programme avaient suivi un
traitement en établissement avant leur mise en liberté. La plupart d'entre eux (73 p.
100) ont des antécédents de toxicomanie, 59 p. 100 sont atteints de déficiences
d'apprentissage et il p. 100 sont psychotiques.
Des délinquants ayant été référés au programme de Toronto,
73 p. 100 avaient été accusés d'agression sexuelle, la plupart avec l'emploi
d'une arme. Vingt-quatre pour cent (24 p. 100) étaient uniquement accusés d'inceste;
cependant certaines des autres infractions sexuelles avaient été
perpétrées contre des membres de la famille.
Données préliminaires - Hamilton
Douze délinquants sexuels ont été évalués dans le cadre du
programme de Hamilton entre janvier et septembre 1991. À compter de septembre 1991, quatre
délinquants suivaient un traitement, aucun ne l'avait terminé; en revanche, trois
délinquants refusaient tout traitement et l'on estima que l'un d'entre eux n'en avait pas
besoin. Enfin, le dernier avait été transféré dans un autre district. Les
demandes d'évaluation communautaire indiquent qu'environ 30 délinquants sont sur une
liste d'attente, la quasi-totalité d'entre eux étant encore
incarcérés.
L'âge moyen des délinquants évalués est de 39,7 ans (faussé par le
fait que deux délinquants sont dans la cinquantaine). Six délinquants sur les douze
purgent des peines de quatre ans ou moins.
Problèmes
La mise sur pied d'un programme de traitement au sein de la collectivité pose certains
problèmes que l'on ne retrouve pas dans les programmes en établissement. Tant à
Hamilton qu'à Toronto, le démarrage du programme a causé certains
problèmes, parfois imprévisibles et tantôt typiques de la mise en train d'un
nouveau programme.
Le modèle de traitement en groupe assure un certain degré de conformité et une
certaine uniformité des caractéristiques des participants. Dans les
établissements, où un nombre élevé de délinquants attendent avec
impatience de suivre un programme dans l'espoir d'améliorer leurs chances d'obtenir une mise
en liberté anticipée, il y a moyen de mener des sociothérapies axées sur
les besoins précis des participants.
En revanche, parce que ce sont les délinquants libérés qui suivent les
programmes communautaires, il a fallu plus de temps que prévu pour obtenir un nombre suffisant
de participants. Les délinquants qui suivent le programme ont commis des infractions diverses.
Leur aptitude au traitement et leurs habilités cognitives varient également. La plupart
d'entre eux sont contraints de suivre le traitement; parfois, ils participent aux séances
contre leur gré et peuvent se montrer perturbateurs. A cause de ces problèmes, les
prestataires du service doivent prévoir un programme de traitement souple, être
prêts à recourir à différentes options de gestion des cas et collaborer
étroitement avec les agents de libération conditionnelle et les cliniciens.
La coordination du renvoi de cas au programme communautaire par les établissements a
exigé pas mal de temps. Les prestataires du service communautaire reçoivent parfois peu
d'avis avant l'arrivée au sein de la collectivité de délinquants sexuels
(souvent les cas qui posent le risque le plus élevé) qui sont libérés
sous surveillance obligatoire. Le transfert au programme communautaire se fait avec moins de heurts
dans le cas des délinquants ayant suivi un traitement en établissement. On
espère qu'éventuellement la démarche de transfert débutera une fois
l'évaluation communautaire complétée, mais avant l'audience de libération
conditionnelle du délinquant. Les recommandations quant au traitement dans la
collectivité formulées durant l'audience par l'équipe de gestion donneront au
délinquant l'occasion de comprendre les conditions qui régissent sa libération
ainsi que la nature du programme de traitement communautaire qu'il sera tenu de suivre.
Dans l'ensemble, les programmes de traitement communautaires spécialisés ont
été favorablement accueillis par les agents de libération conditionnelle, le
personnel des organismes et les gestionnaires. Dans la région de l'Ontario, on s'est
engagé à dispenser une formation sur le modèle de prévention de la
rechute à autant de cadres et de directeurs que possible, l'objectif étant d'apprendre
au personnel et aux gestionnaires à repérer les signes d'une
détérioration qui pourrait amener le délinquant à retomber dans le cycle
d'infraction et de les rassurer en leur montrant qu'ils emploient la même terminologie que les
thérapeutes, ce qui facilite les échanges.
Le Comité régional de gestion du traitement communautaire et institutionnel des
délinquants sexuels, nouvellement en place, a pour mandat d'améliorer la coordination
des programmes à l'échelle régionale. Les membres du comité cherchent
actuellement à uniformiser l'ensemble des techniques d'évaluation employées dans
le cadre des programmes en établissement; ils passeront ensuite aux programmes communautaires.
Leur travail devrait permettre d'harmoniser les méthodes employées dans le cadre des
programmes en établissement et communautaires, d'assurer une transition aisée d'un type
de programme à l'autre.
L'évaluation des programmes devrait être terminée et les résultats
publiés en 1992; on disposera alors de données pour mesurer l'efficacité des
programmes dans le but d'améliorer la qualité du traitement offert aux
délinquants au sein de la collectivité. Les résultats influeront sur la
décision du Service correctionnel du Canada de continuer à appuyer les programmes
à titre de composante reconnue des soins postpénaux.
En attendant, le Service correctionnel du Canada ne perd pas sa mission
de vue, c'est-à-dire de protéger la société
en « réintégrant dans la société, comme
citoyens respectueux des lois, sensiblement plus de délinquants,
tout en réduisant le recours à l'incarcération comme
principale mesure d'intervention correctionnelle » et de réduire
la récidive chez certains groupes précis de délinquants
ayant des besoins et des problèmes uniques. Le Service correctionnel
du Canada a donc choisi de s'engager dans la voie du traitement communautaire,
sous une forme quelconque, pour les délinquants sexuels, et ne
fera pas marche arrière.
(1)Solliciteur général du Canada. (1990). « Gestion et traitement des
délinquants sexuels. Rapport du Groupe de travail sur le traitement des délinquants
sexuels ». Ottawa : ministère des Approvisionnements et Services.
(2)G. Glancy. (Janvier 1991). « Rehabilitation of Sex Offenders: A Long Term
Model ». Document présenté à l'occasion de la réunion de l'Ontario
Psychiatric Association. Voir aussi W. Pithers. (1990). « Relapse Prevention with Sexual
Aggressors: A Method for Maintaining Therapeutic Gain and Enhancing External Supervision », dans
W.L. Marshall, D.R. Laws et H.E. Barbaree (Éd.). Handbook of Sexual Assault: Issues, Theories and
Treatment of the Offender. New York: Plenum Press, 343-361. Et voir B.M. Maletzky. (1990). Treating the
Sex Offender. New York: Sage Publications.
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