Les preuves sont suffisantes pour que l'on puisse affirmer que les méthodes d'intervention
traditionnellement employées en santé mentale ne sont pas efficaces quand il s'agit de
modifier le comportement des délinquants sexuels' Autant la démonstration de l'impuissance
des méthodes de traitement traditionnelles n'est plus à faire, autant les faits semblent
indiquer que des interventions spécialisées pourraient réduire le risque de
récidive au moins chez certains délinquants sexuels(2). Ces programmes de
traitement ont beaucoup d'éléments communs, notamment quant aux aspects du comportement
des délinquants sexuels qui sont visés par le traitement, à savoir les troubles
d'excitation sexuelle, la compétence sociale, la maîtrise des émotions, l'empathie
avec la victime et la résolution du conflit lié aux sévices sexuels subis par
l'agresseur, par exemple.
On convient de plus en plus de l'importance d'inclure la prévention de la rechute dans les
programmes intégraux de traitement des délinquants sexuels.
*Directeur, Center for the Prevention and Treatment of Sexual Abuse, State of Vermont Agency of Human
Services.
Peu de sujets soulèvent une controverse aussi vive que celui de l'exploitation sexuelle et du
traitement des agresseurs. La violence et la rapidité de la réaction émotive de la
société, quoique compréhensibles, peuvent entraver les efforts
déployés pour créer des programmes fondés sur la recherche empirique qui
préconisent des changements thérapeutiques chez les délinquants sexuels dans le but
de mieux protéger la société.
On ne peut attendre d'une société compatissante qu'elle ne réagisse pas avec
émotion aux abus sexuels. En revanche, plutôt que d'employer cette énergie pour
accabler les délinquants sexuels et les accuser d'être des monstres dépravés
et irrécupérables, il serait plus avisé de la consacrer à la recherche de
traitements plus efficaces.
Les chercheurs en quête de solutions doivent éviter de faire des promesses qu'ils ne
pourront tenir. L'abus sexuel est un comportement intentionnel qui découle d'un choix, et non un
comportement symptomatique d'un trouble médical ou psychiatrique. Puisqu'il n'existe pas,
à l'heure actuelle, de traitement humanitaire pouvant enlever à l'individu la
capacité de faire des choix, certains délinquants sexuels qui semblent avoir
été traités avec succès prendront néanmoins la décision
d'abuser de nouveau. Lorsqu'un délinquant récidive, il faut éviter d'accabler les
programmes de traitement dont l'efficacité est prouvée. Là encore, il faut
plutôt tenter de raffiner les traitements existants dans le but de réduire l'incidence de
récidive.
Le modèle de prévention de la rechute fut initialement mis au point pour les toxicomanes,
mais il a été adapté pour les délinquants sexuels(3). Il est
divisé en deux facettes distinctes la dimension interne dite de maîtrise de soi et la
dimension externe liée à la surveillance. Conjointement, ces deux volets ont
entraîné une baisse considérable du taux de récidive chez les
pédophiles et, à un moindre degré, chez les violeurs.
Le présent article reprend les hypothèses fondamentales du modèle de
prévention de la rechute et présente les données préliminaires sur la
récidive.
Les deux facettes de la prévention de la rechute
La dimension interne de maîtrise de soi aide les délinquants sexuels à:
-
reconnaître les circonstances dans lesquelles ils risquent fortement de commettre une
infraction;
-
analyser les décisions apparemment anodines qu'ils prennent, mais qui les placent dans des
situations où le risque d'infraction est élevé;
-
élaborer des stratégies qui leur permettront d'éviter ces situations ou
d'apprendre à s'en accommoder.
Dans la mesure où l'infraction sexuelle est la concrétisation d'un choix et non la
manifestation de troubles psychologiques ou médicaux, ces méthodes donneront aux
délinquants les moyens de faire des choix plus judicieux à l'avenir.
On fait comprendre aux délinquants que s'ils acquièrent la capacité de
reconnaître les situations où le risque d'infraction est élevé et de
choisir un comportement approprié, ils seront moins susceptibles de prendre la décision
de commettre une infraction. Cependant, puisqu'il n'existe pas pour le moment de traitement qui
enlève au délinquant la capacité de faire des choix, certains délinquants
ayant suivi des programmes de traitement efficaces prendront quand même la décision de
récidiver.
La dimension externe liée à la surveillance renvoie à la surveillance
qu'exercent les agents de probation et de libération conditionnelle sur les délinquants
sexuels. Cette dimension externe a trois fonctions:
-
resserrer la surveillance en contrôlant certains signes précis avant-coureurs
d'infractions;
-
rendre la surveillance plus efficace en créant un réseau de contacts accessoires qui
aident les agents de probation à contrôler plus étroitement le comportement du
délinquant;
-
forger des liens de collaboration avec les professionnels de la santé mentale responsables
de la thérapie du délinquant.
La rechute
Le modèle de prévention de la rechute s'appuie sur l'hypothèse que la
récidive ou la non-récidive dépend d'un ensemble de facteurs. L'interaction de
ces facteurs détermine la probabilité de rechute.
En acceptant de suivre un traitement, l'agresseur sexuel déclare en somme son intention de ne
pas récidiver. Au fur et à mesure que le traitement progresse, le délinquant
devient de plus en plus sûr de pouvoir composer avec les difficultés de la vie en
société. De temps en temps, il arrive que le délinquant perde le sens de la
réalité ou devienne trop optimiste, ce qui l'amène à négliger
certains éléments de risque qui sont malheureusement critiques.
Ayant pris une série de décisions en apparence banales, le délinquant peut se
trouver dans une situation où le risque de récidive est élevé,
c'est-à-dire dans des circonstances qui menacent la maîtrise qu'il a sur lui-même
et qui augmentent donc le risque de récidive.
Lorsqu'un délinquant se sort d'une situation risquée, son sentiment de maîtrise
de lui-même est renforcé. Dans la mesure où il peut réalistement envisager
de se sortir de situations semblables à l'avenir, le risque de rechute diminue. En revanche,
si le délinquant croit que parce s étant sorti d'affaire une fois, il n'a plus rien
à craindre, la rechute le guette. Si le délinquant récidive à la
première occasion qui se présente, son sentiment de maîtrise de lui-même en
souffre; le délinquant aura alors tendance à céder passivement à ses
impulsions à chaque fois qu'il se trouvera dans une situation qui se prête à
infraction.
Une étude sur les signes précurseurs de l'agression sexuelle a mis en évidence
une évolution du comportement menant à la rechute(4).
-
Emotion Le premier changement du comportement habituel du délinquant se manifeste
dans les émotions. Bien souvent, les délinquants sont incapables de s'accommoder
d'un changement de leur état émotif.
-
Fantasme La deuxième étape est marquée par l'apparition de fantasmes
où le délinquant s'imagine infligeant des sévices sexuels. Par exemple, un
délinquant en colère peut réagir en s'imaginant en train de dégrader
sexuellement une personne.
-
Distorsion cognitive C'est à la troisième étape de la progression vers
la rechute que les fantasmes deviennent des pensées perverties. Les délinquants
s'ingénient à trouver des arguments pour justifier l'imminente infraction.
-
Intention Alors que le délinquant progresse vers la rechute, il élabore
mentalement un plan pour mettre à exécution son fantasme. Un des aspects essentiels
du plan est de créer des circonstances dans lesquelles le délinquant paraîtra
moins coupable.
-
Acte À la dernière étape, le délinquant exécute son
plan.
Dans cette progression vers la rechute, le changement initial qui normalement différencie les
agresseurs sexuels des autres délinquants est la prédominance des fantasmes sexuels
déviants. Ainsi, chez la plupart des délinquants sexuels, le retour des fantasmes
sexuels aberrants est la première défaillance qui puisse être
identifiée.
Jusqu'à présent, la progression vers la rechute a été
évoquée à compter du moment où le délinquant se trouve dans une
situation où le risque de récidive est élevé. Or, la prévention de
la rechute vise également les circonstances qui précèdent les situations
risquées. Quoique certains délinquants sexuels cèdent à leurs impulsions
dans des situations tout à fait imprévisibles, la majorité d'entre eux
créent une occasion d'infraction en se plaçant eux-mêmes dans des situations
où le risque est élevé.
Les délinquants occasionnent ce risque de récidive en prenant une série de
décisions apparemment sans importance; pourtant chacune d'entre elles constituent un autre pas
vers une situation tentante, où le risque est élevé. Les décisions
prises, analysées individuellement, peuvent sembler n'avoir aucun rapport avec la
récidive, mais en fait, chaque choix qu'il fait rapproche l'agresseur de la situation
risquée où il aura à prendre la décision de commettre ou non
l'infraction.
Les délinquants sexuels qui n'ont pas été préparés à
l'éventualité de la défaillance pourront tenter de dissimuler leurs erreurs aux
thérapeutes et aux agents de libération conditionnelle. Ils peuvent croire que s'ils
admettent un fantasme déviant, même court, on prendra cela comme signe qu'ils ont perdu
toute maîtrise d'eux-mêmes. Les tentatives de dissimulation d'une défaillance
ouvrent généralement la voie à d'autres défaillances qui rapprochent
davantage le délinquant de la rechute.
Dans le modèle de prévention de la rechute, on entend par rechute la
répétition d'un comportement sexuel déviant. Plusieurs facteurs qu'on appelle
« l'effet de la violation de l'abstinence » déterminent si une défaillance
entraînera la rechute. Un élément crucial de cet effet de la violation de
l'abstinence est le conflit entre l'image qu'a le délinquant de lui-même en tant que
délinquant sexuel qui s'abstient, et son expérience récente de
défaillance. Le délinquant peut résoudre ce conflit en décidant que le
traitement qu'il a suivi n'a pas réussi et qu'il demeure donc un délinquant sexuel.
Le fait d'attribuer la défaillance à sa propre faiblesse donne force à l'effet
de la violation de l'abstinence. Si les défaillances sont perçues comme des
échecs personnels, on attend alors d'autres échecs pouvant mener à la
défaite ultime, la rechute. L'effet de la violation de l'abstinence est également
amplifié si le délinquant choisit de ne se rappeler que des souvenirs positifs
liés aux sévices sexuels qu'il a fait subir à ses victimes par le passé
et qu'il oublie les conséquences négatives de son comportement.
Chez les délinquants dont la mémoire est sélective, c'est-à-dire qu'ils
se souviennent de la satisfaction que leur ont procuré les infractions commises autrefois,
mais qu'ils en négligent les conséquences négatives inévitables
(l'arrestation, l'incarcération, etc.), la probabilité de rechute augmente.
L'intensité du phénomène lui a valu le nom de «problème de la
satisfaction immédiate des désirs ».
Le dernier facteur influant sur l'effet de la violation de l'abstinence est l'attente de l'individu
quant à l'éventualité d'une défaillance. Pour les délinquants qui
croient que le traitement devrait effacer tous les vestiges de désirs anormaux, la perte
momentanée de contrôle peut être interprétée comme une tendance
irréversible. Au contraire, un autre délinquant peut interpréter une
défaillance comme une éventualité prévisible qui constitue une occasion
d'améliorer sa maîtrise de lui-même en analysant les erreurs qu'il a commises en
vue de les corriger. Dans ce cas, les défaillances peuvent donner des résultats
positifs puisque le délinquant peut améliorer sa capacité de maîtrise de
lui-même et qu'il prend conscience des signes avant-coureurs de la rechute.
Graphique 1

La dimension interne de maîtrise de soi du modèle de prévention de la rechute
Le modèle de prévention de la rechute commence d'abord par dissiper les attentes
irréalistes du délinquant au sujet des résultats du traitement et par fixer des
objectifs plus réalistes.
On passe ensuite à l'évaluation des situations qui posent un risque
élevé pour le délinquant, c'est-à-dire les conditions dans lesquelles il
y a eu rechute par le passé ou qui pourraient se produire à l'avenir.
L'évaluation initiale porte sur les capacités d'adaptation du délinquant
puisqu'une situation ne constitue un risque élevé que dans la mesure où le
délinquant a de la difficulté à y faire face.
Une fois définies les situations risquées, les interventions visent à apprendre
au délinquant à minimiser l'importance des défaillances et à les
empêcher d'aboutir à une rechute.
Lorsque le modèle de la prévention de la rechute est présenté aux
délinquants, il faut insister sur ce que l'on peut vraisemblablement attendre de la
thérapie et inciter les délinquants à adopter une approche dynamique,
axée sur la résolution de problèmes. Il faut faire explicitement savoir aux
délinquants que leur problème ne peut être « guéri ». Il faut
leur expliquer que le traitement peut atténuer leur disposition pour les comportements sexuels
déviants, mais qu'ils auront probablement d'autres fantasmes de cette nature à
l'avenir.
Il faut indiquer aux délinquants sexuels que la réapparition de fantasmes anormaux ne
signifie pas nécessairement qu'ils vont commettre une nouvelle infraction, et qu'un aspect
essentiel du traitement consiste à apprendre quoi faire lorsqu'ils sont tentés de
répéter leur comportement sexuel abusif.
Il faut dire aux délinquants qu'ils vont prendre conscience de diverses situations où
ils feront des décisions apparemment sans importance, décisions qui vont soit les
rapprocher de la récidive soit les en éloigner. Il faut leur expliquer qu'en apprenant
à reconnaître ces situations à y réagir autrement qu'en adoptant un
comportement déviant, ils peuvent réduire le risque qu'un jour ils mettront à
exécution leurs fantasmes anormaux.
À l'origine, il fut recommandé que les concepts du modèle de prévention
de la rechute soient présentés aux délinquants dès la première
séance de thérapie. Depuis, l'expérience a permis de constater que les approches
fortement cognitives du modèle de prévention de la rechute peuvent en fait fortifier
les mécanismes de défense chez les délinquants qui refusent de reconnaître
le tort qu'ils ont fait à leurs victimes.
La capacité de compatir avec les victimes constitue une source essentielle de motivation dans
le traitement des délinquants et le maintien subséquent de l'acquis(5). Pour
éviter que les délinquants ne perçoivent la prévention de la rechute
comme un exercice intellectuel intéressant, mais sans rapport avec leur vie, elle ne leur est
présentée qu'une fois qu'ils ont développé de la compassion pour leurs
victimes.
Les procédures d'évaluation employées aux fins de prévention de la rechute
La prévention de la rechute étant un modèle thérapeutique très
spécialisé, il est important de faire une évaluation complète afin de
choisir les questions sur lesquelles l'accent sera mis durant le traitement.
L'évaluation comporte trois tâches importantes:
-
l'identification des situations qui posent un risque élevé pour le délinquant
(y compris les décisions apparemment sans importance qui aboutissent à ces
situations);
-
l'identification des capacités dont dispose déjà le délinquant pour se
sortir des situations à risque élevé identifiées à la
première étape;
-
l'analyse des gestes que pose le délinquant avant de commettre une infraction.
L'analyse des dossiers de cas, l'entrevue structurée, la surveillance de soi, l'observation
directe et l'auto-évaluation sont autant de méthodes employées pour identifier
les éléments de risque.
Les lacunes de la dimension interne de maîtrise de soi
Bien que cette dimension du modèle de prévention de la rechute donne souvent de bons
résultats, les agresseurs sexuels n'utilisent pas nécessairement les habilités
nouvellement acquises. De plus, bien qu'on insiste sur l'importance pour les délinquants
d'admettre leurs défaillances aux thérapeutes et aux agents de probation et de
libération conditionnelle, ils négligent parfois de le faire.
De façon générale, la dimension interne de la maîtrise de soi est un
moyen efficace d'améliorer cette dernière. Cependant, dans les moments critiques qui
font la différence entre une défaillance et une rechute, cette dimension a parfois
montré certaines failles, d'où la nécessité de la compléter par un
autre élément.
La dimension externe liée à la surveillance
Parce qu'on ne peut pas toujours compter sur les délinquants pour obtenir l'information
nécessaire, il a fallu prévoir d'autres méthodes pour se renseigner sur leur
comportement. Pour mieux protéger la collectivité, on a mis au point la dimension
externe de surveillance du modèle de prévention de la rechute(6).
La surveillance des délinquants sexuels mis en probation est toujours une entreprise
épineuse, parce que les violations des conditions de la probation fréquemment
observées chez d'autres délinquants (tels l'intoxication, les rendez-vous
manqués) sont rares chez les délinquants sexuels.
Grâce à la détermination des signes avant-coureurs de la rechute et des
situations à risque élevé, les agents de libération conditionnelle savent
quels indices indiquent un danger de rechute imminent. De plus, dans la mesure où les agents
de libération conditionnelle ne surveillent que certains facteurs de risque, en l'occurrence
ceux liés aux infractions sexuelles, plutôt que toutes les dimensions du comportement du
délinquant (dont certaines sont sans pertinence), la surveillance est plus étroite.
Dès qu'un agent de libération conditionnelle détecte un signe avant-coureur, il
conclut que le délinquant sexuel s'est engagé dans la voie de la rechute. Étant
donné que les signes avant-coureurs se manifestent fréquemment suivant un ordre
précis (c'est-à-dire émotion-fantasme-distorsion cognitive-intention-acte), la
nature du signe précurseur repéré donne une indication de l'imminence de la
rechute éventuelle. L'agent de libération conditionnelle peut alors décider de
l'intervention qui s'impose, selon la défaillance du délinquant (p. ex., l'ajout de
conditions de libération conditionnelle, une consultation avec le thérapeute du
délinquant, la révocation de la libération conditionnelle).
Un deuxième aspect de la dimension externe de surveillance du modèle de
prévention consiste à enseigner les principes de prévention de la rechute aux
personnes avec qui les délinquants entretiennent des rapports accessoires. Ces personnes
apprennent qu'en aidant le délinquant à identifier les facteurs en cause quand il y a
risque de rechute, la probabilité de récidive diminue. En présence des
délinquants, on encourage les membres de ce réseau de soutien à rapporter les
défaillances de ceux-ci aux agents de libération conditionnelle et aux
thérapeutes.
Dans les régions peu peuplées où les rencontres avec les personnes accessoires
ont difficilement lieu, celles-ci demeurent quand même une source de renseignements. Par
exemple, elles peuvent, chaque semaine, remplir une liste de contrôle des facteurs de risque et
l'envoyer au thérapeute ou surveillant par la poste.
Il faut avoir soin d'évaluer dans quelle mesure le réseau accessoire peut être
utilisé à ces fins. Par exemple, une épouse sera peu portée à
divulguer des renseignements sur son conjoint si elle craint d'être battue. Les employeurs qui
bénéficient des habitudes de travail compulsives de certains délinquants sexuels
pourraient hésiter à rapporter des faits pouvant mener à la perte d'un bon
employé.
Le délinquant est tenu d'aviser les membres du réseau accessoire des signes
avant-coureurs et des facteurs de risque qui s'appliquent dans son cas. L'agent de probation ou de
libération conditionnelle demandera ensuite aux personnes en cause de résumer ce que
leur a dit le délinquant.
Ces mesures visent deux objectifs. D'une part, évaluer dans quelle mesure l'information
fournie par le délinquant est exacte et complète, ce qui permet à l'agent de
libération conditionnelle de vérifier si le délinquant comprend les signes
avant-coureurs et l'importance du rôle de son entourage pour l'empêcher de commettre une
nouvelle infraction.
D'autre part, le fait d'informer l'ensemble du réseau des signes précurseurs de
l'infraction supprime le secret nécessaire à la perpétration d'une agression
sexuelle. Les comportements qui jadis semblaient sans importance aux autres, mais qui sont un
élément capital de la progression vers la rechute, sont désormais perçus
comme un signal dont il faut tenir compte.
Le dernier aspect de la dimension externe de surveillance est la liaison entre l'agent de
libération conditionnelle et le professionnel de la santé mentale; ces deux
intervenants devant se rencontrer régulièrement.
À l'occasion de ces rencontres, ils s'assureront que le délinquant ne se contredit pas
et verront jusqu'à quel point il entre dans les détails. En plus d'assurer que tous les
professionnels ont en main tous les éléments d'information possibles, ces rencontres
permettent également de dépister les tentatives du délinquant de créer
des conflits au sein de l'équipe de surveillance. Parce que des rencontres prévues
à l'avance se prêtent à un échange routinier d'information, les appels
téléphoniques ou les messages transmis en dehors de ces rencontres indiquent qu'il
s'est passé quelque chose de critique qui nécessite une intervention immédiate
et qu'il ne s'agit pas de dérangements agaçants et inutiles qui gênent un emploi
du temps déjà surchargé.
Les fonctions des professionnels, spécialement formés, de la probation et de la
libération conditionnelle, le réseau accessoire et la collaboration entre les
responsables de la probation et les spécialistes de la santé mentale constituent la
dimension externe, liée à la surveillance, du modèle de prévention de la
rechute. Parce que les délinquants ne donnent pas toujours des renseignements fiables, ces
éléments complémentaires jouent un rôle capital dans la surveillance et le
traitement suffisants, et accordent donc une protection supplémentaire à
d'éventuelles victimes.
Ensemble, les dimensions interne et externe du modèle de prévention de la rechute
constituent une amélioration par rapport aux méthodes traditionnelles de traitement des
délinquants sexuels.
Les effets du modèle de prévention de la rechute sur les violeurs et les pédophiles
Sur l'échantillon de suivi constitué de 20 violeurs ayant participé au programme
de traitement pour agresseurs sexuels du Vermont, trois délinquants (15 p. 100) ont commis une
nouvelle agression sexuelle durant la période de suivi de six ans. À titre de
comparaison, seulement quatre pédophiles sur 147 (3 p. 100) ont récidivé.
La comparaison du taux de récidive relativement à la taille de l'échantillon de
chacun des deux sous-groupes de délinquants (pédophiles et violeurs)
révèle une différence statistiquement significative [X2 (1, N = 167) = 3,91,
p<0,05 (les statistiques ont été corrigées à des fins de
continuité en raison de la basse fréquence escomptée de récidive)]. En
bref, par rapport à leur représentation totale dans l'échantillon
étudié, plus de violeurs que prévu ont rechuté, tandis que moins de
pédophiles que prévu ont rechuté.
En 1978, Sturgeon et Taylor(1) ont étudié la récidive chez tous les
délinquants sexuels remis en liberté en 1973 après avoir été
traités à l'Atascadero State Hospital de la Californie, une institution qui à
l'époque mettait en pratique un modèle standard d'ambiothérapie. Les
données qu'ils ont recueillies indiquaient que le risque de rechute chez les violeurs
était le plus élevé dans l'année suivant leur mise en liberté,
après le traitement en institution. En revanche, chez les pédophiles, ce n'était
qu'entre deux et trois ans après la libération que le risque était le plus
élevé.
Une analyse plus poussée des données recueillies par Sturgeon et Taylor a
révélé que la proportion de violeurs qui récidivaient durant la
première année suivant la mise en liberté était considérablement
plus élevée que chez les pédophiles [X2 (1, N = 200) = 4,71, p<0,05].
Il semble donc que les violeurs récidivent plus tôt après leur remise en
liberté que les pédophiles. Par contre, on peut se demander dans quelle mesure ces
différences à court terme s'estomperaient sous l'effet d'un contact prolongé
avec des éléments de risque ou des victimes éventuelles.
Les données recueillies par Sturgeon et Taylor ont aussi révélé
qu'après cinq ans, les taux de récidive chez les violeurs et chez les pédophiles
étaient sensiblement égaux. Une comparaison statistique du taux de récidive des
deux groupes n'a révélé aucune différence marquée dans les taux de
rechute [X2 (N = 133) = 0,62, p<0,80)].
Ainsi, lorsque le modèle de prévention de la rechute n'était pas
employé, les taux de rechute chez les violeurs et chez les pédophiles étaient
comparables cinq ans après la libération. Dans la mesure où les taux de
récidive chez les violeurs et les pédophiles étaient différents dans
l'échantillon du programme pour les agresseurs sexuels du Vermont, après un suivi de
six ans, le taux de récidive étant significativement moins élevé chez les
pédophiles que chez les violeurs, la différence semble attribuable au modèle de
prévention de la rechute.
Le fondement théorique de l'effet différentiel dans la prévention de la rechute
Des différences fondamentales entre les violeurs et les pédophiles pourraient expliquer
à la fois le taux plus élevé de rechute chez les violeurs durant la
première année de liberté et la différence d'impact du modèle de
prévention de la rechute sur ces deux sous-groupes de délinquants.
Le taux de récidive plus élevé chez les violeurs dans l'année suivant la
libération est peut-être une indication de l'influence de la colère et du pouvoir
comme motivation première de la violence sexuelle. Chez les personnes qui ont du mal à
tolérer un sentiment de perte de pouvoir, la perte de maîtrise du comportement peut se
faire très rapidement, avec peu de signes précurseurs. Les violeurs peuvent donc passer
en peu de temps de la maîtrise de soi à la rechute.
La constatation que les rechutes chez les pédophiles ont lieu, plus souvent qu'autrement,
plusieurs années après leur mise en liberté s'explique peut-être par
l'énergie qu'ils consacrent à tisser des relations et à créer une
intimité. Le développement de toute relation humaine, même l'interaction
profondément troublante et coercitive entre un pédophile et sa victime, exige du temps.
Plus que les violeurs, les pédophiles sont susceptibles de manifester des signes de risque
avant-coureurs sur une période relativement longue. Ces caractéristiques donnent
davantage l'occasion de remarquer les signes précurseurs, d'opérer une intervention
thérapeutique et de rétablir la maîtrise de soi.
Les avantages du modèle de prévention de la rechute par rapport au traitement traditionnel
Quoique aucune série d'interventions ne puisse empêcher la rechute, le modèle de
prévention de la rechute paraît assez prometteur pour réduire la récidive
chez les délinquants sexuels.
Quelques avantages du modèle de prévention de la rechute, par rapport aux
méthodes traditionnelles, sont énoncés ci-après:
-
un objectif thérapeutique plus réaliste, qui mise sur le contrôle plutôt
que la guérison;
-
le recours à plusieurs sources d'information (plutôt qu'à une seule)
concernant le comportement du délinquant;
-
la participation des professionnels de la santé mentale et des responsables de la probation
et de la libération conditionnelle;
-
la présentation du maintien du comportement comme processus continu plutôt qu'une
dichotomie abstinence-rechute.
(1)L. Furby, M.R. Weinrott et L. Blackshaw. (1989). « Sex Offender
Recidivism: A Review », Psychological Bulletin, 105, 3-30.
(2)W.D. Pithers et G.F. Cumming. (1989). « Can Relapses Be Prevented? Initial
Outcome Data from the Vermont Treatment Program for Sexual Aggressors », dans D.R. Laws
(Éd.), Relapse Prevention with Sex Offenders. New York: Guilford Press.
(3)W.D. Pithers, J.K. Marques, C.C. Gibat et G.A. Marlatt. (1983). « Relapse
Prevention with Sexual Aggressives: A Self-Control Model of Treatment et Maintenance of Change »,
dans J.G. Greer et L.R. Stuart (Éd.). The Sexual Aggressor: Current Perspectives on Treatment
New York: Van Nostrand Reinhold, 214-239.
(4)W.D. Pithers, G.F. Cumming, L.S. Beal, W Young et R. Turner. (J 989). «
Relapse Prevention: A Method for Enhancing Behavioral Self-Management and External Supervision of the
Sexual Aggressor », dans B. Schwartz (Éd.). Sex Offenders: Issues in Treatment. Washington,
D.C.: National Institute of Corrections.
(5)D. Hildebran et W.D. Pithers. (J 989). « Enhancing Offender Empathy for
Sexual Abuse Victims », dans D.R. Laws (Ed.). Relapse Prevention with Sex Offenders. New
York: Guilford Press.
(6)W.D. Pithers, K.M. Kashima, G.F. Cumming, L.S. Beal et M.M. Buell. (1988). «
Relapse Prevention of Sexual Aggression », dans R.A. Prentky et V.L. Quinsey (Éd.).
Human Sexual Aggression: Current Perspectives. Annals of the New York Academy of Sciences, 528. New
York: New York Academy of Sciences.
(7)V.H. Sturgeon et J. Taylor. (1980). « Report of a Five-year Follow-up Study
of Mentally Disordered Sex Offenders Released from Atascadero State Hospital in 1973 »,
Criminal Justice Journal, 4, 31-63.
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