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Que pensent les agents correctionnels des délinquants sexuels?

Département de psychologie, Établissement de Drumheller (Prairies) Guy Pelletier
Département des ressources psychosociales, Tom Baker Cancer Centre, Calgary (Alberta)
et Daniel Beaudette
Département de psychologie, Établissement Springhill (Atlantique)


D'après une récente étude menée au Canada, les agents correctionnels ont une opinion nettement moins bonne des délinquants sexuels que des délinquants n'ayant pas commis de délits sexuels. En outre, cette étude a révélé que la plupart des agents correctionnels ont à s'occuper de délinquants sexuels dans l'exercice de leurs fonctions professionnelles et aimeraient bénéficier d'une formation pertinente plus approfondie.

L'étude évaluait la perception qu'ont les agents correctionnels de trois groupes de délinquants : les pédophiles, les délinquants ayant infligé des sévices sexuels à des femmes et les délinquants n'ayant pas commis de délits sexuels. L'étude portait également sur les besoins de formation exprimés par les agents et sur la fréquence de leurs contacts avec les délinquants sexuels.

Au total, 82 agents correctionnels de premier échelon, 70 hommes et 12 femmes, travaillant dans deux établissements correctionnels fédéraux à sécurité moyenne, l'un sis dans la région de l'Atlantique et l'autre dans celle des Prairies, ont rempli un questionnaire de leur plein gré.

Le questionnaire regroupait 19 échelles dont devaient se servir les agents pour coter individuellement leur perception des trois groupes de délinquants. Les échelles, graduées de i à 7, avaient deux pôles : l'un positif, coté à i pour « non violent», et l'autre négatif, coté à 7 pour « violent », par exemple. Les agents devaient donner à chaque groupe de délinquants la cote positive ou négative reflétant le plus fidèlement leur opinion.

L'étude tenait également compte de l'âge des agents, de leur niveau de scolarité, des années en service en milieu correctionnel et du temps passé en contact avec les délinquants sexuels.

En dernier lieu, les agents devaient indiquer jusqu'à quel point ils étaient en accord (« fortement en désaccord» à « fortement en accord ») avec les énoncés suivants:
  • J'aimerais avoir une formation plus approfondie sur les contacts avec les délinquants sexuels.
  • Le travail avec des délinquants sexuels est une source de stress.
  • Ma formation professionnelle ne m'a pas préparé à travailler avec des délinquants sexuels.
  • Les délinquants sexuels peuvent être soignés.
  • De façon générale, les délinquants peuvent être soignés.
Les résultats

En général, les agents correctionnels considéraient que les délinquants sexuels étaient beaucoup plus dangereux, nuisibles, violents, tendus, malfaisants, imprévisibles, incorrigibles, agressifs, faibles, irrationnels et craintifs que les délinquants n'ayant pas commis de délits sexuels (voir la figure). Ils étaient d'avis que les pédophiles étaient nettement plus dépravés et déficients que les délinquants sexuels qui s'attaquaient aux femmes ,ceux-ci étant, à leur tour, perçus comme plus dépravés et déficients que les délinquants n'ayant pas commis de délits sexuels.

Sur cinq échelles, les agents correctionnels ont attribué des cotes comparables aux délinquants sexuels et aux autres délinquants. Selon eux, les deux catégories de délinquants avaient des pulsions sexuelles, une maîtrise de soi et une intelligence comparables; de plus, ils étaient perçus comme également actifs ou passifs et manipulateurs ou non manipulateurs.

La majorité (89 p. 100) des agents correctionnels ont indiqué qu'ils avaient certains contacts avec les délinquants sexuels.

La plupart des agents (68 p. 100) ont mentionné qu'ils aimeraient bénéficier d'une formation plus poussée en ce qui concerne les échanges avec les délinquants sexuels. Seulement environ 12 p. 100 des agents étaient d'avis que leur formation les avait préparés adéquatement à travailler avec ce groupe de délinquants.

À la question sur la possibilité de traitement des délinquants sexuels, seulement environ un cinquième (20,7 p. 100) des agents considéraient que les délinquants sexuels pouvaient être soignés. Par contre, plus de la moitié des agents (52,4 p. 100) étaient d'avis que les délinquants en général pouvaient être soignés.



Graphique 1
Graphique 1
Les agents plus âgés et plus expérimentés avaient davantage tendance à indiquer que leur formation les avait préparés à ce genre de contacts. Cependant, ces mêmes agents rapportaient un niveau de stress professionnel plus élevé lorsqu'ils s'occupaient de délinquants sexuels.

Une corrélation a pu être faite entre l'âge des agents, les années en service en milieu correctionne(1) et le niveau de scolarité: les agents plus jeunes et moins expérimentés avaient fait des études plus poussées.

Il est intéressant de constater que les agents ayant un niveau de scolarité plus élevé se sentaient moins aptes à travailler avec les délinquants sexuels. Au même titre, les agents ayant exprimé le désir de suivre une formation plus approfondie en vue de s'occuper des délinquants sexuels étaient plus souvent de l'avis que les délinquants sexuels peuvent être soignés et avaient moins tendance à rapporter que leurs contacts avec les délinquants sexuels augmentaient leur niveau de stress professionnel. De plus, ces agents correctionnels avaient généralement des contacts plus fréquents avec les délinquants sexuels et pensaient plus souvent que les délinquants en général peuvent être soignés.

Discussion

La conclusion la plus frappante tirée de cette étude est que la perception que les agents correctionnels ont des détenus varie selon la nature du crime que ceux-ci ont commis. En général, les agents ont une opinion moins favorable des délinquants sexuels que des délinquants n'ayant pas commis de délits sexuels.

Cependant, ces conclusions contredisent la recherche sur la criminalité, les traits de personnalité particuliers et les aptitudes sociales des délinquants sexuels. Par exemple, Gordon et Porporino1 soulignent les similitudes plutôt que les différences entre les violeurs et les non-violeurs à certains points de vue comme les antécédents criminels, la personnalité, les aptitudes sociales, les attitudes sexuelles et la nature des pulsions sexuelles. Par ailleurs, les documents parus sur les pédophiles et les délinquants coupables d'inceste indiquent que ces délinquants sont plus susceptibles d'avoir des différences singulières quant à certains traits.

Il est possible que la perception négative qu'il a des délinquants sexuels empêche le personnel de former des liens trop étroits avec des individus généralement considérés comme dégoûtants et répugnants.

L'étude indique que le personnel de premier échelon souscrit ouvertement aux stigmates que l'opinion publique attribue aux délinquants sexuels. En revanche, il faut souligner que l'étude ne faisait pas de comparaison formelle entre les perceptions des agents correctionnels et celles du public à l'endroit des délinquants sexuels, c'est-à-dire qu'elle n'évaluait pas jusqu'à quel point les perceptions des agents correctionnels en tant que particuliers, même si leur cas est unique dans la mesure où ils ont des contacts étroits avec les délinquants, reflétaient celles de la société. D'autres recherches sont prévues pour aborder cette question.

La plupart des agents qui ont participé à l'étude ont manifesté le désir de suivre une formation plus approfondie, probablement afin de mieux comprendre les délinquants sexuels et donc d'obtenir de meilleurs résultats dans leur travail. Selon toute vraisemblance, les programmes de formation à l'intention des nouveaux employés et la formation en cours d'emploi pour le personnel en service n'en seraient que plus pertinents si l'accent était mis sur ce qui fait tiquer les détenus coupables de délits sexuels. Cependant, étant donné la persistance des attitudes et des croyances, il est peut-être irréaliste d'espérer que les programmes de formation par l'information suffiront à aplanir les différences soulignées par cette étude quant à la perception qu'ont les agents des délinquants sexuels et des autres délinquants.

Sinon, une approche sur deux fronts en matière de formation du personnel - visant l'élimination des idées fausses qui ont cours et l'élaboration de méthodes efficaces de gestion et d'intégration des délinquants sexuels dans les établissements à population générale - permettra de réduire le stress professionnel, suscitera l'auto-efficacité chez les agents correctionnels et améliorera les rapports entre les détenus et le personnel. Par la même occasion, une telle approche serait propice dans un milieu préconisant le traitement.



(1)Le groupe professionnel des WP réunit tous les gestionnaires de cas du Service correctionnel du Canada.