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Les problèmes liés à l'incarcération prolongée

D'après une récente étude menée aux États-Unis, les détenus condamnés à purger une longue peine se préoccupent surtout de leurs rapports avec le personnel, des services offerts en établissement, du milieu physique en établissement et des rapports familiaux. Les recherches qui ont abouti à ces conclusions ont été menées dans le cadre d'un projet visant l'élaboration et la mise en oeuvre de programmes de gestion des délinquants au sein du système correctionnel du Missouri. L'étude a également révélé que le personnel correctionnel et les détenus purgeant une longue peine ne conviennent pas forcément de ce que sont les problèmes les plus graves liés à l'incarcération prolongée.

Les chercheurs insistent sur l'importance de cette dernière conclusion parce que, affirmentils, pour qu'un programme destiné aux délinquants purgeant une longue peine soit couronné de succès, il doit être sanctionné par ceux qu'il touchera - c'est à-dire le personnel et les détenus. Si ceux-ci ont une conception différente de ce que sont les problèmes, les plans élaborés pour parer à ces problèmes pourraient ne pas convenir à un groupe ou à l'autre. Des différences de perception concernant l'orientation à suivre et les valeurs qui doivent prévaloir peuvent donner lieu à des conflits quant à la gravité ou à l'origine des problèmes ainsi qu'aux mesures à prendre pour les résoudre.

Une démarche fondée sur plusieurs perspectives a été employée aux fins de l'étude : les chercheurs ont tour à tour envisagé la perspective des différents groupes de personnes touchés par les problèmes liés à l'incarcération prolongée. Dans un premier temps, les chercheurs se sont entretenus avec des administrateurs du milieu correctionnel, des agents correctionnels et des détenus purgeant une longue peine. De ces discussions, ils ont dégagé une liste de 32 problèmes qu'ils ont classés dans les catégories suivantes:

  • la communication et les rapports entre les détenus;
  • le milieu physique;
  • les programmes et les activités;
  • les rapports avec la famille et la collectivité;
  • les carrières en établissement;
  • les services en établissement.

Dans un deuxième temps, un sondage élaboré à partir de la liste de 32 problèmes a été mené auprès de cinq groupes d'employés et de détenus. Des groupes de délinquants purgeant une longue peine, de délinquants purgeant une peine moins longue, de délinquantes, d'agents correctionnels et d'intervenants professionnels (p. ex. agents chargés de cas, pédagogues, psychologues) ont participé au sondage. Aux fins de l'étude, on considérait que les délinquants purgeant une longue peine étaient ceux qui avaient purgé ou devraient purger au moins six ans de leur peine avant de pouvoir bénéficier d'une libération. A l'exception des délinquantes, tous les individus ont été choisis au hasard.

Dans le cadre du sondage, on demandait aux participants de donner aux problèmes cités une cote de gravité selon qu'ils les percevaient comme très graves, moyennement graves, mineurs ou ne constituant pas un problème. Les participants pouvaient également donner la réponse « incertain ». Au total, 1 013 questionnaires ont été remplis.

Dans un dernier temps, les chercheurs devaient tenter d'approfondir les problèmes mis en évidence. À cette fin, ils avaient prévu des séances et des entrevues interactives. Malheureusement, faute de moyens, cette partie de l'étude n'a pu être menée à bien.

Résultats

Le présent article s'attache aux conclusions tirées du sondage mené auprès des détenus purgeant une longue peine et du personnel correctionnel. Dans l'ensemble, les impressions des détenus purgeant une longue peine quant aux problèmes liés à l'incarcération prolongée n'étaient guère différentes de celles des autres groupes de détenus, à l'exception de leurs impressions des rapports entre le personnel et les détenus et de la disponibilité et de la qualité des soins médicaux. Les détenus purgeant une longue peine ont accordé un cote de gravité moyenne ou très grave à ce genre de problème, comparativement aux délinquants purgeant une peine moins longue et aux délinquantes.

Le tableau qui suit reprend les 10 principaux problèmes mentionnés par les délinquants purgeant une longue peine, les agents correctionnels et les intervenants. Il faut souligner que tous les groupes ont accordé une cote de gravité égale à certains problèmes. Par exemple, 77 p. 100 des détenus purgeant une longue peine considèrent comme très graves ou moyennement graves les quatre premiers problèmes cités dans le tableau. Techniquement parlant, ces quatre problèmes devraient donc figurer en tête de liste, mais pour simplifier le tableau, les problèmes ont simplement été numérotés de un à dix.

Les dix problèmes perçus comme graves par le plus grand nombre de détenus purgeant une longue peine relèvent des catégories des rapports entre les détenus et le personnel, des services offerts en établissement, du milieu physique et des rapports familiaux. Plus des trois quarts des détenus purgeant une longue peine ont indiqué que les problèmes les plus graves liés à l'incarcération prolongée sont le manque d'attention du personnel face aux plaintes et aux suggestions des détenus, la qualité et la disponibilité des soins médicaux offerts en prison et les obstacles de mobilité qui entravent les visites familiales.

Le tableau ne rend pas compte des problèmes perçus comme mineurs ou inexistants par la plupart des délinquants purgeant une longue peine. Parmi ceux-ci, il y a la disponibilité des programmes de traitement, les attaques par le personnel et par d'autres détenus et les préoccupations liées aux aptitudes à lire et à écrire. C'est à ce stade que les différences de perception des délinquants purgeant une longue peine et du personnel deviennent manifestes. Alors que les aptitudes à lire et à écrire viennent en fin de liste comme problème selon les détenus purgeant une longue peine, les agents correctionnels et les intervenants le classent au troisième rang. De même, alors que moins du quart (23 p. 100) des détenus purgeant une longue peine sont d'avis que les attaques par d'autres détenus constituent un problème très grave ou moyennement grave, plus de la moitié (59 p. 100) des agents correctionnels et les deux tiers des intervenants (67 p. 100) sont de l'avis contraire. Enfin, alors que selon le tiers des détenus purgeant une longue peine (34 p. 100), la disponibilité des programmes de traitement est perçue comme un problème moyennement grave ou très grave, seulement le quart des agents correctionnels (25 p. 100) et environ la moitié des intervenants (52 p. 100) partagent cette impression.



Tableau 1
Dix principaux problémes*, par groupe
Détenus purgeant une
longue peine
(N=162)
Agents correctionnels
(N=171)
Intervenants
(N=195)
1. Personnel ne prêtant pas
attention aux plaintes et aux
suggestions des détenus

1. Temps improducif

1.Temps improductif

2. Qualité des soins médicaux 2. Entassement dans les
unités résidentielles

2. Bruit dans les unités
résidentielles

3. Disponibilité des soins médicaux 3. Aptitudes de lecture et
d'écriture
3. Aptitudes de lecture et
d'écriture
4. Distance que doivent
parcourir la famille et les
amis pour rendre visite
au détenu**
4. Bruit dans les unités
résdentielles
4. Entassement dans les
un résidentielles
5. Bruit dans les unités
résidentielles
5. Attaque par les autres détenus 5. Intimité dans les unités
résidentielles
6. Entassement dans les
unités résidentielles
6. Programmes de formation 6. Distance que doivent
parcourir la famille et le
amis pour rendre visite
7. Qualité de la nourriture 7. Distance que doivent
parcourir la famille et les
amis pour rendre visite au
détenu
7. Attaques par les autres
détenus
8. Intimité dans les unités
résidentielles
8. Entassement dans
l'établissement
8. Sûreté des effets personnel
9. Disponibilité des conseillers 9. Compréhension de
l'information présentée en classe
9. Programmes de formation
10. Intimité durant les visites 10. Intimité dans les unités
résidentielles
10. Fréquence des visites
*Problémes cotés comme graves ou moyennement graves.
**Les problémes mis en caractéres gras sont les problémes perçus comme graves
ou moyennement grave par les trois groupes.

Il est aussi intéressant de constater que seulement à peu près la moitié des délinquants purgeant une longue peine (53 p. 100) sont d'avis que le temps improductif constitue un problème très grave ou moyennement grave, alors que la majorité des agents correctionnels et des intervenants (85 p. 100 et 92 p. 100 respectivement) sont de cet avis. En fait, le temps improductif a été placé en tête de liste des problèmes par les agents correctionnels et les intervenants.

Autre domaine où les différences de perception du personnel et des délinquants purgeant une longue peine sont très manifestes: le manque d'attention du personnel face aux plaintes et aux suggestions des détenus. En effet, pour plus des trois quarts (77 p. 100) des délinquants purgeant une longue peine, il s'agit là d'un problème très grave ou moyennement grave. Or seulement environ le quart (27 p. 100) des agents correctionnels et le tiers des intervenants (35 p. 100) sont du même avis.

En revanche, comme le montre le tableau, les délinquants purgeant une longue peine et le personnel abondent dans le même sens en ce qui a trait aux problèmes liés au milieu correctionnel, comme le bruit, l'entassement et l'absence d'intimité dans les unités résidentielles ainsi que les distances considérables que doivent parcourir les personnes qui rendent visite aux détenus.

Les plans ou les programmes mis au point pour résoudre les problèmes liés à l'incarcération prolongée doivent miser sur les aspects généralement considérés graves par le personnel et les détenus et ce, parce que le succès d'une initiative dépend de l'appui du personnel et des détenus. Même si cette approche suppose que les problèmes qui préoccupent certains groupes risquent d'être négligés, au moins elle garantit que le personnel et les détenus attacheront une importance égale aux problèmes visés par les plans et les programmes nouvellement mis au point.

Pour choisir les problèmes auxquels devaient s'attacher les nouveaux plans et programmes élaborés dans le cadre du projet du Missouri, les chercheurs ont retenu les problèmes qui étaient perçus comme très graves ou moyennement graves par au moins 40p. 100 des détenus purgeant une longue peine et du personnel. Ces problèmes sont les suivants:

  • la distance que doit parcourir la famille pour rendre visite au détenu;
  • le bruit, l'entassement et l'absence d'intimité dans les unités résidentielles;
  • la qualité et la disponibilité des soins médicaux; l'entassement au sein de l'établissement;
  • la disponibilité des conseillers;
  • les programmes de formation visant l'acquisition d'aptitudes utiles;
  • le temps improductif;
  • la sûreté des effets personnels;
  • la fréquence des visites;
  • l'intimité pendant les visites;
  • la disponibilité des agents chargés de cas;
  • la planification de l'éducation selon les besoins;
  • les programmes d'études permettant d'acquérir des aptitudes et des connaissances utiles.
Conclusion

Bien des problèmes qui sont perçus par un grand nombre de détenus purgeant une longue peine comme très graves sont le fait de circonstances propres au milieu correctionnel, comme le bruit excessif, l'absence d'intimité et l'entassement. La disponibilité et la qualité des soins médicaux, les rapports entre le personnel et les détenus et les obstacles aux visites sont autant de problèmes très graves d'après bien des délinquants purgeant une longue peine. Même si le personnel correctionnel partage l'avis des détenus sur certains points, il perçoit le problème des rapports entre le personnel et les détenus et des services de traitement fournis par le personnel de façon nettement différente.

Un projet de recherche qui se penche sur les impressions de certains intervenants clés du milieu correctionnel (p. ex. les détenus et le personnel) peut être utile aux gestionnaires correctionnels, pour les aider à faire la part entre les programmes susceptibles d'être appuyés en établissement et ceux qui ne le sont pas.


M.J. Sabbath et E.L. Cowles. (1990). « Using Multiple Perspectives to Develop Strategies for Managing Long-term Inmates », The Prison Journal, LXX, 1, pp. 58-72.