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Quel est l'effet de l'emprisonnement prolongé sur les gens?

Une récente étude de suivi visant une période d'emprisonnement d'une durée moyenne de sept ans a été menée auprès d'un échantillon de délinquants purgeant une longue peine et a révélé que, contrairement à l'idée que se font bien des gens, les détenus ne sombrent pas dans une dépression de plus en plus profonde avec le temps, pas plus que leur comportement n'empire et qu'ils ne perdent contact avec le monde extérieur. En réalité, l'état émotionnel et le comportement des détenus s'améliorent généralement avec le temps.

Cette étude s'inscrit dans la foulée d'un premier projet(1) qui portait sur les méthodes employées par les détenus pour faire face aux problèmes auxquels ils sont confrontés en prison et à l'extérieur ainsi que sur l'évolution psychologique des détenus au cours d'une période d'incarcération de 18 mois. Dans le cadre de la présente étude, la période de suivi visée par le premier projet est prolongée jusqu'à sept ans en moyenne.


Méthodologie

Cinq ans après la fin de la première étude, les 41 hommes qui faisaient partie du groupe original de délinquants purgeant une longue peine ont été retrouvés. Tous purgeaient une peine d'au moins 10 ans. Du groupe original, 15 délinquants n'ont pu être considérés pour la présente étude, pour diverses raisons (p. ex. libération ou décès). Vingt-cinq des 26 autres individus ont accepté de prendre part à la deuxième étude.

Vingt et un des 25 sujets avaient été condamnés à l'emprisonnement à perpétuité pour homicide involontaire. En moyenne, les détenus avaient purgé 7,1 ans de leur peine. Au moment de leur incarcération, il des sujets étaient mariés et six d'entre eux entretenaient une relation suivie. En moyenne, les individus de l'échantillon avaient un peu plus de neuf années de scolarité formelle.

La plupart des méthodes employées pour collecter de l'information sur le comportement, les connaissances et l'état émotionnel des détenus étaient les mêmes que celles employées lors de la première étude. Les données sur le comportement actuel des détenus ont été recueillies principalement par le biais d'entrevues structurées avec chaque sujet. Certaines des questions posées lors de ces entrevues portaient sur l'emploi du temps et les occupations habituelles des détenus, sur les problèmes auxquels ils sont confrontés et les mesures qu'ils prennent pour les résoudre (il n'en est pas question dans le présent article), sur leurs contacts avec le monde extérieur et sur ce qu'ils attendent de la libération.

Les chercheurs ont également eu recours à des questionnaires écrits pour sonder l'état émotionnel des détenus purgeant une longue peine, leurs attitudes à l'égard de la criminalité et leurs croyances et leur impression générale du stress émotif.

De plus, les chercheurs ont passé en revue les dossiers des établissements sur les détenus afin de recueillir de l'information sur les incidents de discipline et les antécédents médicaux des détenus durant leur incarcération. Malheureusement, faute d'espace, il n'est pas possible de rappèrter ici les résultats de l'étude à ce chapitre.


Résultats

À l'époque où les entrevues menées aux fins de la présente étude ont eu lieu, les détenus purgeant une longue peine s'attendaient à demeurer en moyenne environ deux ans en prison avant de bénéficier d'une libération conditionnelle totale. En réalité, le délai préalable à la libération conditionnelle totale variait entre immédiatement et 17 ans. Malgré cet écart considérable, la plupart des détenus purgeant une longue peine songeaient déjà à leur libération et à la vie à l'extérieur et la plupart d'entre eux avaient réalisé des progrès manifestes vers la libération. Pourtant, malgré ces progrès, la majorité d'entre eux n'avaient pas bénéficié d'une quelconque mesure de libération en vertu des régimes correctionnels, situation qui donnait lieu à un stress considérable. Alors que certains des détenus incarcérés pour une période prolongée pensaient qu'avec le temps ils trouveraient moins pénible d'être en prison, la plupart d'entre eux étaient d'avis que les choses se compliqueraient de nouveau lorsque leur libération deviendrait imminente. Pour reprendre les paroles d'un détenu purgeant une longue peine: « c'est le tout début et la toute fin qui sont les plus durs ».

Les changements qui surviennent chez les détenus purgeant une longue peine et qui deviennent manifestes avec le temps sont résumés à la figure 1. Ces changements touchent tout particulièrement l'emploi que les détenus font de leur temps. En effet, avec le temps, les détenus s'adonnent à des activités liées au travail, à raison de 29 p. 100 de leur temps au début de leur sentence (première entrevue) et de 37 p. 100 de leur temps à la quatrième entrevue (présente étude). Le temps consacré aux contacts sociaux occasionnels et aux activités passives décroît proportionnellement. Ce résultat s'est avéré particulièrement intéressant lorsque les chercheurs se sont penchés sur la diminution du temps consacré aux contacts sociaux occasionnels depuis la deuxième entrevue, c'est-à-dire après environ un an d'incarcération.

Malgré cette réduction du temps consacré à la socialisation, le nombre moyen d'amis des détenus purgeant une longue peine ne change pas de façon marquée avec le temps; pratiquement tous les sujets n'ont que quelques amis proches, et il s'agit généralement de détenus qui, comme eux, purgent une longue peine. Les résultats de l'étude n'ont pas semblé indiquer que les détenus purgeant une longue peine s'isolent de plus en plus au plan social avec le temps.



Figure 1
Figure 1
Les détenus purgeant une longue peine consultés dans le cadre de cette étude semblent avoir adopté une routine bien à eux pour passer le temps. Par exemple, lorsqu'ils ont le choix de se promener dans la rangée ou de demeurer dans leur cellule, ils choisissent de plus en plus souvent de rester dans leur cellule. En fait, la proportion de temps libre que les détenus purgeant une longue peine passent dans leur cellule était nettement plus forte après une certaine période d'incarcération qu'au début de la peine. La plupart des détenus ont expliqué que ce changement est attribuable à la gamme des activités qu'ils peuvent mieux faire dans leur cellule, comme étudier ou regarder la télévision.

En somme, même s'ils ne sont pas isolés, la plupart des détenus purgeant une longue peine choisissent délibérément et consciemment de se retirer du processus de socialisation en établissement. Les deux tiers des détenus ont expliqué qu'ils se comportent ainsi pour échapper aux problèmes émotifs et pratiques qui découlent des conflits propres aux rapports non formels en prison. Ils évitent les inculpations en établissement en veillant à ne pas se distinguer dans le processus de socialisation en établissement.

Quant aux contacts avec l'extérieur, la première étude ne tenait pas compte des appels téléphoniques parce que ceux-ci étaient fort rares. Or, depuis cette époque, le téléphone est devenu plutôt commun, de sorte que la plupart des détenus purgeant une longue peine consultés dans le cadre de cette étude s'entretiennent au moins une fois par semaine au téléphone avec leur famille. Plusieurs d'entre eux ont expliqué que c'est à cause de ces appels fréquents que le volume de courrier qu'ils reçoivent et qu'ils expédient a diminué. De plus, les chercheurs ont constaté une augmentation du nombre de visites avec le temps.

Ces résultats indiquent que les détenus ne rompent pas les liens émotifs qu'ils ont avec des gens de l'extérieur. Même après un certain temps derrière les barreaux, les détenus s'ennuient toujours autant des gens de l'extérieur qu'au début de leur sentence. Et pour tous les détenus qui ont effectivement perdu le contact ou les liens qu'ils entretenaient avec des gens de l'extérieur, il y en a d'autres qui ont cultivé de nouvelles relations et qui ont multiplié leurs contacts avec l'extérieur durant leur incarcération.

Quant au changement d'humeur et d'état émotionnel des détenus purgeant une longue peine (voir la figure 2), les chercheurs ont constaté une baisse très nette de l'incidence des sentiments de malaise émotif (dysphorie). Les résultats des tests et les sentiments de dépression, d'anxiété, de culpabilité et d'ennui rapportés par les détenus diminuent considérablement avec le temps, par rapport aux résultats obtenus au début de la sentence. En outre, les résultats obtenus aux tests visant à jauger l'estime de soi s'améliorent avec le temps. Quant aux sentiments de colère et d'isolement, ils ne semblent pas changer beaucoup.



Figure 2
Figure 2
Par conséquent, il semble que même si l'état émotionnel général des détenus purgeant une longue peine s'améliore avec le temps, l'incidence et la gravité des humeurs qui sont en fait des réactions à des facteurs précis de l'environnement (p. ex. la solitude et la colère) ne suivent pas la même évolution. En fait, la colère ressentie est la plus forte vers le milieu de la sentence.

Contrastant toutefois avec cette évolution généralement positive de l'état émotionnel des détenus avec le temps, il est clair que ceux-ci ne perçoivent pas leur vie derrière les barreaux comme forcément plus désirable ou riche après plusieurs années, pas plus qu'ils ne perçoivent moins de problèmes liés à l'incarcération.

Malgré cela, après quelques années, la proportion de détenus purgeant une longue peine qui sont capables de nommer des côtés positifs de leur vie en prison est plus élevée. Le plus souvent, les circonstances citées sont propres à la situation même du détenu - par exemple les améliorations attribuables à un transfèrement à un établissement à sécurité moindre ou un contact accrû à l'extérieur - plutôt qu'à un changement de leur perception des conditions qui prévalent dans le système.

Étonnamment, les résultats obtenus par les détenus à l'échelle des sentiments criminels indiquent que leur attitude à l'égard du système de justice pénale est devenue plus prosociale avec le temps, passant d'un score de 73,6 au moment de la première entrevue, au début de la sentence, à un score de 85,3 lors de la quatrième (dernière) entrevue.

Au chapitre des objectifs personnels et du découpage de la sentence et de l'avenir en tranches précises, même si la plupart des détenus purgeant une longue peine ont affirmé qu'ils vivent un jour à la fois, environ les deux tiers d'entre eux se sont fixé des objectifs précis à atteindre durant leur incarcération; pour la plupart, il s'agit d'objectifs d'apprentissage. Il est intéressant de constater que les réponses données à ces questions ne changent pas beaucoup avec le temps, et que les résultats qui en sont déduits vont à l'encontre d'une des conclusions de la première étude, à savoir que la plupart des délinquants perdaient tout désir de perfectionnement individuel au bout d'environ un an. Il faut noter que lors de la première étude, la proportion de délinquants purgeant une peine moins longue était plus élevée.

En revanche, les détenus purgeant une longue peine ont déclaré qu'ils songent plus souvent à l'avenir aujourd'hui qu'au début de leur sentence. Par exemple, dans une grande mesure, les rêveries éveillées des détenus sont des images plaisantes ou des projections de ce que sera leur vie après leur libération. Ce résultat va également à l'encontre de ceux de la première étude, où la plupart des sujets (principalement des délinquants purgeant une peine moins longue) ne semblaient s'intéresser qu'au présent. En réalité, rares étaient ceux de ces délinquants qui avaient élaboré un plan d'avenir précis et pourtant, pour certains d'entre eux, la libération était imminente.

Conclusion

D'après les résultats de cette étude, il semble que le début d'une sentence provoque chez le délinquant un malaise psychologique considérable, mais que celui-ci s'atténue graduellement, avec le temps, en raison de la constance du milieu correctionnel. De plus, le milieu correctionnel ne provoque pas d'évolution généralisée du comportement.

Les détenus purgeant une longue peine visés par cette étude ne se sont pas isolés au plan social avec le temps, et ils n'ont pas perdu tout contact avec les gens de l'extérieur. La plupart d'entre eux n'ont pas sombré dans le désespoir et la rébellion. En réalité, leur état émotionnel, leur santé et leur comportement en établissement se sont améliorés avec le temps.

La plupart des activités auxquelles s'adonnent les détenus purgeant une longue peine s'articulent autour d'objectifs à long terme, et une grande partie de leurs pensées sont consacrées à ce que sera leur vie après la libération. Ceci a pour effet de les rendre plus aptes à s'adapter au milieu correctionnel, à éviter les conflits qui résultent de contacts fréquents avec les autres détenus et à surveiller et à analyser étroitement leur propre comportement.

Il n'en reste pas moins que l'échantillon étudié ne comptait que trois délinquants purgeant de très longues sentences (c'est-à-dire une peine d'emprisonnement à perpétuité avec délai de 25 ans). Il n'est pas exclu que les personnes incarcérées pour de si longues périodes, où la libération est trop lointaine pour constituer un but ou une motivation, souffrent d'être incarcérées. Bref, l'étude a révélé que l'incarcération, lorsqu'elle ne dépasse pas une dizaine d'années, n'a pas de conséquences néfastes.



E. Zamble. (1992). « Coping, Behavior and Adaptation in Long-term Prison Inmates: Descriptive Longitudinal Results». Document non publié, Queen's University.

(1)E. Zamble et F.J. Porporino. (1988). Coping, Behavior and Adaptation in Prison Inmates. New York: Springer-Verlag.