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Incarcération prolongée : questions de science, de politiques et de pratique en milieu correctionnel

Alors que le public s'inquiète de plus en plus de la victimisation et de son incidence sur le particulier, la famille et la collectivité, il n'est pas étonnant que les dirigeants politiques, les représentants officiels de la justice pénale et une forte majorité du public dans les nations occidentales approuvent l'imposition systématique de longues peines. Depuis près de deux siècles, l'incarcération est la solution la plus employée pour punir les crimes graves en Amérique du Nord. Et même si depuis des siècles la validité des mesures punitives comme moyen de changer un comportement criminel est mise en doute, il n'empêche que les politiques officielles visent pratiquement exclusivement à assurer la promptitude de l'exécution, la certitude et la rigueur des sentences criminelles. De plus, il s'est avéré si difficile, sinon impossible, de privilégier la promptitude de l'exécution et la certitude de la peine que les décideurs ont eu beau jeu de s'en remettre à l'aspect rigueur de l'équation pour montrer qu'ils ne sont pas prêts à « laisser les criminels faire la loi ».

L'incarcération prolongée est l'un des principaux facteurs qui a contribué à l'explosion de la population carcérale aux États-Unis au cours des 15 dernières années. L'augmentation spectaculaire et sans précédent de la population carcérale dans les prisons d'État et les prisons fédérales des États-Unis pendant cette période est attribuable, d'une part, à l'augmentation du nombre de délinquants condamnés à des peines d'emprisonnement et, d'autre part, à la durée accrue de ces peines(2) . Les « réformes » législatives comme les lois sur les sentences obligatoires et sur les récidivistes et la révision des sentences imposées pour crimes liés aux armes et aux drogues, ont provoqué un gonflement jusqu'alors inégalé du nombre de détenus. C'est pourquoi les crédits affectés aux activités correctionnelles constituent la part des dépenses gouvernementales qui a crû le plus rapidement aux États-Unis pendant la majeure partie des années 1980(3) .

À quoi ont abouti cette activité législative frénétique et ces dépenses considérables des deniers publics? Dans cet article, l'incarcération prolongée est examinée du point de vue de la science, des politiques et des pratiques ayant cours en milieu correctionnel. On avance qu'au cours des vingt dernières années, la science a dépouillé l'incarcération prolongée de la plupart des mythes qu'on lui associait auparavant. Bon nombre des idées que l'on se faisait sur l'incidence de l'incarcération prolongée n'ont pas été documentées par les chercheurs qui se spécialisent dans le domaine correctionnel. Du point de vue de l'élaboration de politiques, les organismes correctionnels n'ont ni anticipé ni relevé le défi que pose l'augmentation du nombre de détenus incarcérés pour une longue période. Enfin, les innovations apportées aux pratiques de gestion des détenus purgeant une longue peine ont été isolées et tâtonnantes, et ont manqué de rigueur. Pourtant, malgré ces lacunes, il a été possible de compiler un fonds commun de connaissances sur l'incarcération prolongée qui suffit à servir de fondement à la formulation de politiques éclairées et à l'avènement de pratiques innovatrices en milieu correctionnel.
Définition Il n'existe pas de définition unique de l'incarcération prolongée. Les définitions varient considérablement selon les époques et les endroits. Ainsi, les longues sentences qui sont prononcées par les tribunaux américains de nos jours auraient été absolument aberrantes aux yeux des cours coloniales et sont nettement plus longues que les peines d'emprisonnement actuellement imposées dans d'autres pays. À la seule échelle nationale, on trouve des variations importantes des taux d'incarcération selon la population, de la durée moyenne des sentences et de la composition des populations carcérales. Ainsi, aux États-Unis, certains États ont fait face aux pressions exercées sur les ressources de leurs établissements en créant une énorme accumulation de cas de condamnés qui attendent un transfèrement à des établissements correctionnels de l'État, mais qui demeurent « retenus » dans les prisons locales. Dans certains cas, les condamnés deviennent admissibles à la libération conditionnelle avant d'avoir été transférés à un établissement de l'État(4) ! Dans d'autres États, des mesures de soulagement comme la libération d'urgence, la libération conditionnelle et la réduction de peine pour bonne conduite ont été incorporées au régime correctionnel et ont entraîné une réduction de la durée moyenne de la peine purgée par les détenus dans l'État(5).

Il y a près de 15 ans, on convenait d'un critère d'incarcération de cinq ans pour caractériser l'incarcération prolongée. En effet, cinq ans, c'était déjà plus de deux fois plus longtemps que la peine moyenne purgée dans les établissements d'État aux États-Unis et, en 1974, seulement 12 p. 100 des détenus à l'échelle de l'État avaient réellement été incarcérés pendant cinq ans ou plus(6). Dix ans plus tard, d'autres enquêteurs ont fixé à sept ans la période constituant une incarcération prolongée(7). Étant donné que la sentence moyenne pour crime violent imposée par les tribunaux d'État américains en 1988 variait entre 90 et 238 mois, on pourrait avancer que de nos jours un emprisonnement devant durer au moins huit à 10 ans suffirait à caractériser un détenu américain comme détenu devant purger une longue peine(8). Modifications d'ordre Outre une explosion telle que l'échelle d'incarcération prolongée est aujourd'hui fondamentalement différente de ce qu'elle était il y a dix ans, certains chercheurs pensent que la nature changeante des infractions et l'évolution des lois sur les sentences pourraient modifier la composition des populations de détenus purgeant une longue peine. Il y a 25 ans, le détenu type purgeant une longue peine dans un établissement d'État était un homme de race blanche condamné pour homicide, viol ou vol qualifié, sans passé criminel chargé, sans antécédents de toxicomanie et de violence en milieu carcéral. De nos jours, les caractéristiques des détenus purgeant une longue peine sont très différentes. Selon certaines études, le changement de la composition du groupe de détenus purgeant une longue peine a été subtil(9). Cependant, une récente étude de l'évolution de la composition de la population carcérale de 1956 à 1989 menée dans l'État de New York a révélé que le sous-groupe des détenus purgeant une longue peine était devenu plus homogène quant à l'infraction commise (pourcentage plus élevé d'homicides), plus hétérogène quant à la race et à l'ethnie, plus violent (compte tenu des infractions actuelles et antérieures) et plus pris par la toxicomanie(10). D'après plusieurs de ces caractéristiques, on peut conclure que ce « nouveau type » de détenu purgeant une longue peine constitue un risque de sécurité accrû en prison. La science de l'adaptation et de l'ajustement Comme mentionné précédemment, les enquêtes sociales et scientifiques qui ont porté sur l'incarcération prolongée ont dépouillé celle-ci de bien des mythes qu'on lui associait. Les mythes ou la sagesse commune au sujet de l'incarcération prolongée, que l'on ne manquait pas de répéter lors de réunions professionnelles et parmi le personnel correctionnel, s'articulaient autour de deux idées principales. D'une part, on tenait pour acquis qu'il se produisait inévitablement, avec le temps, une détérioration de la santé mentale et physique des détenus. D'autre part, la sagesse admise voulait que le détenu purgeant une longue peine soit perçu comme le détenu modèle. Donc de nombreux travailleurs correctionnels étaient convaincus que les détenus purgeant une longue peine constituaient un groupe ayant un effet stabilisateur, qui ne leur réservait pas de surprises et qui dans l'ensemble, était respectueux des règlements en vigueur au sein de l'établissement.

La notion de détérioration coulait de plusieurs fondements, y compris des premières recherches sur les « psychoses carcérales ». La première constatation allant à l'encontre de cette idée était qu'après une exposition prolongée à la vie très structurée, asexuelle et très peu stimulante de la prison, le détenu purgeant une longue peine perdrait la capacité de fonctionner comme personne efficace et dynamique. Ces études ont recensé des symptômes comme l'absence d'émotions, la détérioration des capacités de concentration et la perte de la notion du temps qui indiquent que les effets de l'usure exercée par le milieu correctionnel affligent considérablement les détenus purgeant une longue peine(11).

Sauf quelques rares exceptions, les spécialistes de sciences humaines ont été incapables de circonscrire ces présumés effets néfastes de l'incarcération prolongée. Il s'en est suivi un débat houleux entre les spécialistes de sciences humaines au sujet de la sensibilité et du bien-fondé des mesures employées dans les recherches en milieu correctionnel(12). Pourtant, les conclusions tirées de travaux de recherches de plus en plus rigoureux suggèrent que l'incarcération prolongée n'a pas d'effets systématiques ou prévisibles. Comme l'a si bien dit Toch: « paradoxalement, certains hommes s'épanouissent dans ce contexte. Les faibles deviennent des hommes importants et influents, les fainéants se prennent en main et deviennent productifs, des âmes démunies mettent à jour des ressources imprévues(13). » La recherche la plus rigoureuse à cet égard qui ait été faite jusqu'à présent est peut-être celle effectuée par Zamble, qui a étudié sur une période de sept ans l'ajustement des détenus canadiens purgeant une longue peine et qui conclut par: la conclusion la plus frappante est l'absence complète de preuves appuyant l'hypothèse des effets néfastes généralisés ou répandus. [Les détenus purgeant une longue peine] ne s'isolent pas des autres durant l'incarcération pas plus qu'ils ne perdent contact avec le monde extérieur. Ils n'ont pas choisi de s'adapter par des moyens qui risquent de compromettre leurs chances de s'en sortir. La plupart d'entre eux n'ont pas sombré dans le désespoir ou la révolte et en fait, leur état émotionnel, leur santé et leur conduite au sein de l'établissement se sont améliorés; aussi, il semble que leur capacité d'adaptation se soit aussi améliorée(14).
L'hypothèse voulant que les détenus purgeant une longue sentence soient des «détenus modèles » se fonde sur la présomption que ces individus sont plus âgés et plus mûrs que les détenus, qui purgent une peine courte, qu'ils ont d'avantage d'expérience en milieu carcéral, qu'ils forgent des liens fonctionnels avec le personnel correctionnel et qu'ils ont un intérêt à maintenir le statu quo au sein de l'établissement. Cette conception des détenus purgeant une longue peine a été confirmée par plusieurs études qui rapportent que le nombre d'infractions aux règlements dans les prisons qui sont commises par des détenus purgeant une longue peine est nettement moindre comparativement aux infractions commises par des détenus qui purgent une peine courte(15). Cependant, une vaste étude récemment menée par Toch et Adams met en doute ces conclusions : en effet, ces chercheurs avancent que le nombre d'infractions commises par les détenus plus jeunes purgeant une longue peine, aux premiers temps de leur sentence, est relativement élevé(16).

Une lecture attentive des documents qui portent sur l'ajustement et l'adaptation à la vie en établissement dans le cas des détenus purgeant une longue peine permet de constater qu'il faut éviter les généralisations. A certains points de vue de l'ajustement des détenus, les résultats des recherches semblent indiquer que les détenus purgeant une longue peine, en tant que groupe, sont peut-être mieux ajustés aux exigences du milieu carcéral que les autres détenus. Par contre, la moyenne de groupe dissimule des différences importantes quant aux réactions individuelles à l'emprisonnement. En fait, l'enrichissement du fonds de connaissances sur l'ajustement et l'adaptation des détenus purgeant une longue peine n'est pas sans rappeler le débat soulevé par le modèle de la détérioration et le modèle de l'importation en ce qui a trait à l'ajustement des détenus. Après des années de recherches visant à déterminer quel modèle théorique explique le mieux l'ajustement du détenu, des recherches rigoureuses ont révélé que ni l'un ni l'autre ne suffit à expliquer les variations de comportement chez les détenus. Plutôt, des éléments des deux modèles et d'autres facteurs interviennent dans la compréhension de l'ajustement du détenu(17). En ce qui touche les politiques et les pratiques en milieu correctionnel, la conséquence la plus importante de cette découverte est la constatation que les solutions unitaires en matière de gestion des détenus purgeant une longue peine sont vouées à l'échec si elles ne tiennent pas compte de la diversité de ce groupe de détenus. La politique correctionnelle et le détenu purgeant une longue peine Depuis pratiquement toute l'histoire des établissements correctionnels, les décideurs de politiques correctionnelles n'accordent qu'une priorité faible aux détenus qui purgent une longue peine et ce, pour plusieurs raisons. Premièrement, les crimes fielleux et les passés chargés qui caractérisent ces détenus font d'eux de mauvais candidats à la mise en oeuvre de programmes et de politiques novateurs ou expérimentaux; on estime que le public voit d'un mauvais oeil les efforts progressifs déployés pour aider des délinquants coupables d'une faute grave. De plus, les risques d'échec et les coûts sont élevés. C'est pour ces raisons que les normes non officielles et les politiques officielles de nombreux organismes correctionnels excluent les détenus purgeant une longue peine de programmes comme la libération pour poursuivre des études, les permissions et même les transfèrements à certains établissements(18).

La deuxième raison susceptible d'expliquer le peu de cas fait des détenus purgeant une longue peine relève de la distribution des rares ressources consacrées à la mise en oeuvre de programmes au sein des organismes correctionnels. Dans la mesure où les besoins liés à la libération des détenus purgeant une longue peine sont moins pressants que ceux d'autres détenus, les administrateurs correctionnels ont traditionnellement refusé l'accès à ces programmes aux détenus purgeant une longue peine tant que la possibilité de libération n'est pas imminente.

À cause de ce « phénomène de l'oubliette » qui caractérise l'affectation des ressources, la seule occasion en établissement qui ait été perçue comme convenant aux détenus est l'assignation aux programmes industriels correctionnels. Puisque l'on considère que les détenus purgeant une longue peine sont plus responsables et qu'ils se comportent mieux que les autres détenus, et que nombre d'entre eux ont tendance à rechercher des postes dans l'industrie pour gagner de l'argent et passer le temps de façon productive, il est tentant, pour les responsables des établissements, de considérer les détenus purgeant une longue peine comme une main-d'oeuvre stable et durable. Le principal problème à cet égard est que le nombre de places dans ces programmes ne s'est pas multiplié à la même allure que la population carcérale. À l'heure actuelle, il y a beaucoup plus de détenus que de places en milieu industriel dans les prisons américaines(19).

Peut-être que le seul conflit réel de la politique correctionnelle liée aux détenus purgeant une longue peine est celui qui oppose les partisans de la concentration à ceux de la dissémination. Certains chercheurs sont d'avis que de disséminer les détenus purgeant une longue peine, qui sont stables, mûrs et responsables, dans la population carcérale générale impose un frein au comportement de tous les détenus et fournit aux autres détenus un modèle positif sur la façon de purger sa peine(20). Par ailleurs, des recherches sur le sujet semblent indiquer que bon nombre de détenus purgeant une longue peine, et surtout ceux qui sont plus âgés, ont des besoins liés au milieu qui diffèrent de ceux des délinquants qui purgent une peine courte et qui sont jeunes, agressifs et indisciplinés, et que le contact fortuit des deux groupes complique la vie des détenus purgeant une longue peine(21). En plus, en groupant les détenus par âge ou par longueur de peine, il y aurait moyen de créer des programmes et des services spécialement adaptés à leurs besoins (par exemple, des services de santé).

Dans la plupart des grands établissements d'État aux États-Unis, on a tenté, dans les faits, de suivre une politique de regroupement des détenus parce que les systèmes de classification des détenus employés pour assigner les nouveaux détenus aux établissements attachent beaucoup d'importance à la longueur de la peine qui est traditionnellement associée au besoin présumé d'incarcération dans un établissement à sécurité maximale. Dans certains États, ces systèmes de classification ne suffisent carrément plus à cause de l'augmentation en flèche, sans précédent, des taux d'admission. En revanche, il demeure que dans la plupart des grands États, il existe encore un ou plusieurs vieux établissements emmurés et semblables à des forteresses où sont enfermés des détenus purgeant une longue peine.

Il a déjà été avancé que les organismes correctionnels doivent élaborer des énoncés de politiques explicites, articulés autour d'objectifs et fondés sur les recherches, en matière de gestion des détenus purgeant une longue peine(22). Dans ces énoncés, il faudrait reconnaître que même si les possibilités d'action pour ce groupe sont limitées, il reste que bien des choses peuvent être faites. A notre avis, la gestion des détenus purgeant une longue peine doit avant tout s'attacher à minimiser les effets secondaires éventuels de l'incarcération. Ces effets secondaires ont été décrits par Gresham Sykes, il y a 35 ans, comme les « affres de l'incarcération »23 Pour contrer les effets néfastes de l'incarcération, il faut s'attacher à atteindre des objectifs précis, comme créer des occasions pour les établissements et les collectivités d'agir de concert dans leur intérêt mutuel, donner aux détenus des occasions d'aider leur collectivité à partir de la prison et inciter les détenus purgeant une longue peine et leurs familles à entretenir des liens productifs. Les politiques visant à minimiser les effets secondaires de l'incarcération n'ont pas pour objectif de dorloter les délinquants coupables de fautes graves, pas plus qu'elles ne sont la panacée pour le traitement de ceux-ci. Il s'agit tout simplement d'atteindre un objectif de politique, celui d'enfermer ces détenus dans des conditions humanitaires, ce qui constitue en soi, pour les organismes correctionnels, un but raisonnable, justifiable et méritoire. Programmes et pratiques Aux États-Unis, le nombre de programmes correctionnels élaborés en fonction des problèmes, des besoins ou des préférences de détenus purgeant une longue peine a été limité. Les quelques tentatives qui ont été faites se sont avérées inconséquentes, de portée limitée et insuffisamment documentées. L'échange d'information entre États a été quasi inexistant, ce qui explique pourquoi les efforts qui ont été déployés n'ont jusqu'à maintenant pas été dupliqués.

Les programmes les plus vieux et les mieux connus destinés aux détenus purgeant une longue peine sont les clubs de condamnés à perpétuité et autres regroupements semblables dans les établissements. Ces groupes adoptent une ou plusieurs orientations générales. Bon nombre d'entre eux sont des groupes de soutien au sein desquels se réunissent des personnes ayant des intérêts communs pour travailler à l'atteinte d'objectifs communs, comme la réforme judiciaire et la communication des besoins des membres aux autorités organisationnelles.

Certains regroupements de détenus purgeant une longue peine finissent par devenir des groupes de « prévention » qui cherchent avant tout à intervenir auprès des jeunes. D'autres se consacrent à servir le bien commun et s'emploient à satisfaire les besoins de la collectivité carcérale ou de la collectivité locale. Cette orientation collective est le propre du programme Life Servers de l'établissement Warkworth en Ontario et du programme Long-Termers de la prison d'État de l'Utah aux États-Unis(24). Une évaluation nationale des programmes destinés aux détenus purgeant une longue peine menée par le National Institute of Corrections en 1985 a permis de recenser une poignée de programmes restreints, de portée limitée, offerts aux détenus purgeant une longue peine dans les prisons américaines(25). Dans tous les cas, le programme avait été élaboré par les détenus eux-mêmes ou grâce aux efforts d'un seul membre du personnel au sein de l'établissement.

À l'issue de ce piteux résultat, il fut suggéré que pour multiplier les points d'appui pour les programmes destinés aux détenus purgeant une longue peine au sein des régimes correctionnels, les programmes devraient être axés sur le service au public, être passés en revue par un comité consultatif externe, entretenir des liens avec le personnel qui les appuie, limiter le nombre d'inscriptions et entraîner une dépense en capital minimale. De plus, il importe que les programmes destinés aux détenus purgeant une longue peine n'entrent pas en concurrence avec des programmes mis sur pied par le secteur privé et qu'ils permettent la participation de bénévoles de l'extérieur de l'établissement. Enfin, bon nombre de programmes destinés aux délinquants purgeant une longue peine offrent à ceux-ci ce que Toch appelle un « sanctuaire » ou un répit du reste de la population carcérale dans un endroit bien délimité, où des liens détendus et naturels peuvent s'établir entre le personnel et les détenus(26). Cowles et Sabbath ont mis sur pied plusieurs programmes ayant ces caractéristiques au sein du service correctionnel du Missouri. Une des caractéristiques importantes de leur travail est que les programmes sont élaborés à partir d'une évaluation exhaustive des besoins des détenus purgeant une longue peine(27). Leur travail prouve qu'il est possible de mettre sur pied des programmes novateurs à l'intention des détenus purgeant une longue peine.

Ce qui distingue peut-être le plus les détenus condamnés à une longue peine des autres détenus est qu'ils passent la plupart de leur vie adulte, productive, derrière les barreaux. C'est pourquoi il faut planifier judicieusement l'emploi de leur temps, dans une perspective prolongée. Cette perspective de planification professionnelle est très différente de l'approche, axée sur des objectifs et sur les aptitudes, qui est adoptée dans le cas des détenus purgeant une peine courte. Hans Toch a introduit la notion de la planification professionnelle pour les détenus purgeant une longue peine. Aujourd'hui, il convient de la compléter ainsi: il incombe au service correctionnel de travailler de concert avec le détenu afin de planifier pour lui une carrière utile, qui lui profitera autant qu'aux autres, qui peut être transférée et qui permettra au détenu de subvenir à ses besoins advenant sa libération. Par ailleurs, rien n'empêche les détenus qui purgent une longue peine de contribuer au bien de la société en venant en aide aux autres détenus(28).
De telles expériences mutuellement bénéfiques ont été décrites par Toch et Adams(29). Selon eux, celles-ci aident les détenus indisciplinés à acquérir des aptitudes d'adaptation.

À notre avis, l'effort le plus frappant qui ait été déployé jusqu'à aujourd'hui en vue d'adopter une approche globale, structurée et uniforme pour l'élaboration de programmes pour les détenus purgeant une longue peine est la stratégie révisée (Revised Strategy) adoptée par le ministère de l'Intérieur britannique. Barry Mitchell a soigneusement documenté la mise en oeuvre de la stratégie dans son livre intitulé Murder and Penal Policy(30). La stratégie révisée est un ensemble de politiques qui incorporent le modèle de planification professionnelle pour les détenus purgeant une longue peine à l'échelle du service correctionnel. Mitchell rapporte que la stratégie révisée a été adoptée pour faire face à l'augmentation du nombre de condamnés à perpétuité. Elle est fondée sur certains principes, dont :
  • les détenus purgeant une longue peine doivent être traités comme un groupe distinct ayant des besoins particuliers, tout en les disséminant parmi les autres détenus;
  • il faut reconnaître que les détenus purgeant une longue peine constituent un groupe hétérogène;
  • il faut donner un sens et une orientation aux condamnés à perpétuité;
  • il faut planifier une carrière pour les détenus purgeant une longue peine, c'est-à-dire fixer des buts, procéder à des évaluations et jalonner les progrès;
  • il faut prévoir des cadres physiques différents au sein du système carcéral;
  • il faut être souple plutôt que rigide au moment de décider de la cote de sécurité.
Mitchell fait observer qu'un des « éléments primordiaux du succès de la stratégie révisée est la mesure dans laquelle les condamnés à perpétuité désirent vivre leur incarcération de façon constructive ». Il fait mention de nombreux obstacles à la mise en oeuvre efficace de la politique, y compris le fait que les détenus purgeant une longue peine n'acceptent pas la dissémination obligatoire parmi les détenus purgeant une peine courte et la nécessité de changer les attitudes du personnel envers ces détenus. Il sera certainement intéressant de voir ce qu'il adviendra de la stratégie révisée du ministère de l'Intérieur à long terme puisque celle-ci est le premier effort exhaustif jamais déployé par un grand service correctionnel pour tenter d'intégrer sa philosophie de gestion des détenus purgeant une longue peine. Besoin d'orientation et d'information Il y a 15 ans, Hans Toch prononçait un discours sur « l'incarcération prolongée, un problème à long terme » lors d'une conférence canadienne sur les longues sentences(31). Le défi posé par l'augmentation du nombre de détenus purgeant une longue peine s'est concrétisé dans les années 1970; il existe toujours aujourd'hui et deviendra selon toute vraisemblance plus pressant dans les années à venir. Comme pour le vieillissement, il ne sert à rien de nier la réalité. Le bon sens veut que l'on élabore des plans qui viendront à bout des conséquences inévitables.

Nombreux sont les aspects de la gestion des détenus purgeant une longue peine qui exigent une attention et une intervention immédiates. Trois de ces aspects, choisis pour illustrer les conséquences de l'incarcération prolongée plutôt que pour leur valeur exhaustive, sont l'incidence générale du vieillissement de la population carcérale, l'effet de l'incarcération prolongée sur les détenues et la réinsertion sociale des détenus condamnés à une longue sentence.

De l'avis des administrateurs correctionnels, le vieillissement de la population carcérale est probablement la conséquence la plus universelle de l'augmentation du nombre de détenus purgeant une longue peine. Les conséquences d'ordre financier de ce vieillissement, ne serait-ce que du point de vue des services médicaux, sont énormes(32). L'aménagement physique des prisons constitue un écueil de taille pour les détenus qui vieillissent. Sauf dans le cas des établissements les plus neufs, l'accès pour les personnes handicapées tient du cauchemar. Un administrateur correctionnel a fait remarquer que le fait de gérer un établissement où seraient enfermés des détenus atteints de la maladie d'Alzheimer était virtuellement inconcevable. Même si les études sur le sujet indiquent que l'incarcération ne nuit pas systématiquement à la santé physique des détenus, ceux-ci ne sont pas pour autant à l'abri des conséquences inévitables du vieillissement. Comme ce fut le cas avec le problème posé par le SIDA en milieu correctionnel, les États devront envisager la libération anticipée par le recours à des mécanismes de « libération de clémence » ou assumer les coûts grimpants du soin de ces patients dans les établissements.

Les détenues purgeant une longue peine constituent un cas à part parce que les établissements qui sont assez grands pour pouvoir leur offrir les installations et les programmes dont elles ont besoin sont rares. Genders et Player parlent des «impressions d'étouffement et de désespoir suscitées par l'étroitesse de l'unité et par les restrictions inévitables imposées à leur liberté de mouvement » chez les femmes de l'aile H de la prison Durham en Angleterre(33). Pour satisfaire les besoins des détenues purgeant une longue peine de façon intelligente et exhaustive, il faudra peut-être que diverses juridictions abordent de concert le problème et sa résolution.

Finalement, malgré la maxime qui dicte qu'éventuellement, presque tous les détenus réintégreront la société, il n'existe pratiquement aucun document sur la réinsertion sociale des détenus purgeant une longue peine. Les romans populaires regorgent d'images touchantes de détenus libérés après avoir purgé une longue peine et qui sont dépassés par les techniques modernes et les changements sociaux et économiques survenus dans la société. Les détenus d'aujourd'hui sont beaucoup moins écartés de la culture populaire et des médias que par le passé, mais il y a quand même lieu de s'inquiéter. Zamble et Porporino avancent que dans le cadre régimenté de la prison, les détenus n'ont pas souvent l'occasion de mettre en pratique des stratégies d'adaptation efficaces et sensées et que sans de telles occasions, il leur est impossible de s'efforcer de changer les aptitudes d'adaptation inefficaces qui les ont menés en prison(34). Cette conclusion appelle non seulement un changement de l'expérience en milieu carcéral, mais aussi la mise sur pied d'un programme de réinsertion planifié et rigoureux fondé sur de solides recherches sur les facteurs qui déterminent la réussite de la réinsertion dans la collectivité des détenus condamnés à une longue peine.

Suffit-il donc de dire que les peines d'incarcération prolongée et les problèmes et besoins des détenus qui purgent une longue sentence constituent un défi énorme pour les régimes correctionnels. La définition d'un nouveau cadre s'impose afin de comprendre le rôle des établissements carcéraux dans un régime de justice pénale moderne. La mise aux « oubliettes » des détenus condamnés à une longue peine n'est pas une solution parce que les coûts humains et financiers qu'elle entraîne sont trop élevés et donc inacceptables. Une gestion éclairée, s'articulant autour d'objectifs ambitieux, est une solution préférable pour de nombreuses raisons, y compris le fait que les leçons apprises alors que l'on tentera d'améliorer la gestion des détenus purgeant une longue peine feront progresser le système correctionnel dans son ensemble.


(1)Voir T. Flanagan et K. Jamieson (éd.). (1988). Sourcebook of Criminal Justice Statistics 1987. Washington (DC): United States Government Printing Office. Voir aussi S. Zimmerman, D. van Alstyne et C. Dunn. (1988). « The National Punishment Survey and Public Policy Consequences », Journal of Research in Crime and Delinquency, 25, pp. 120-149.
(2)W. Chapman. (1985). « Commitments to Prison with Long Minimum Terms ». Albany (New York) : Department of Correctional Services.
(3)S.D. Gold. (1991). « The Story Behind State Spending Trends », Rockefeller Institute Bulletin. Albany (New York) : State University of New York, pp. 4-6.
(4)K. Maguire et T. Flanagan (éd.). (1991). Sourcebook of Criminal Justice Statistics 1990. Washington (DC): United States Government Printing Office, 600. Voir aussi United States Department of Justice, Bureau of Justice Statistics. (1988). Report to the Nation on Crime and Justice, 2nd edition. Washington (DC): United States Government Printing Office.
(5)Maguire et Flanagan. Sourcebook of Criminal Justice Statistics 1990, 664.
(6)United States Department of Justice. (1986). Survey of Inmates of State Correctional Facilities 1984. Washington (DC): United States Government Printing Office.
(7)Correctional Services Group. (1985). The Long-term Inmate Phenomenon: A National Perspective. Kansas City (Missouri): Correctional Services Group. Voir aussi D. MacKenzie et L. Goodstein. (1985). « Impacts of Long-term Incarceration and Characteristics of Long-term Offenders: An Empirical Analysis », Criminal Justice and Behavior, 12, pp. 395-415.
(8)Maguire et Flanagan.
Sourcebook of Criminal Justice Statistics 1990, 518.
(9)Supra, note 7.
(10)T. Flanagan, D. Clark, D. Aziz et B. Szelest. (1990). «Compositional Changes in a Long-term Prisoner Population, 1956-89 », The Prison Journal, 80, pp. 15-34.
(11)Pour compte rendu, voir T. Flanagan, « Lifers and Long-termers: Doing Big Time », dans R. Johnson et H. Toch (éd.). (1982). The Pains of Imprisonment. Beverly Hills (California): Sage Publishing Co.
(12)Voir J. Wormith. (1985).« The Controversy Over the Effects of Long-term Incarceration », Canadian Journal of Criminology, 26, pp. 423-437.
(13)H. Toch. (1975). Men in Crisis: Human Breakdowns in Prison. Chicago (Illinois): Aldine Publishing Co.
(14)E. Zamble. (1992). « Coping, Behavior and Adaptation in Long-term Prison Inmates: Descriptive Longitudinal Results». Document non publié, Queen's University.
(15)T. Flanagan. (1980). « Time Served and Institutional Misconduct », Journal of Criminal Justice, 8, pp. 357-367.
(16)H. Toch et K. Adams. (1989). Coping: Maladaptation in Prisons. New Brunswick (New Jersey): Transaction Press.
(17)Pour le survol complet de ces recherches, voir K. Adams. (1991). « Adjusting to Prison: Stress, Coping and Maladaptation ». Carbondale (Illinois) : Southern Illinois University.
(18)T. Flanagan, L. Travis, M. Forstenzer, M. Connors et M. McDermott. (1975). « Long-term Prisoner Project, Task Force Four: Rules and Regulations ». Albany (New York) : State University of New York.
(19)T. Flanagan et K. Maguire. (1991). « A Full Employment Policy for American Prisons: Some Estimates and Implications». Albany (New York) : Hindelang Criminal Justice Research Center.
(20)Voir, par exemple, J. Mabli, C. Holley, C. Patrick et J. Walls. (1979). « Age and Prison Violence », Criminal Justice and Behavior, 6, pp. 175-186.
(21)H. Toch. (1977). Living in Prison: The Ecology of Survival. New York: Free Press.
(22)T. Flanagan. (1982). « Correctional Policy and the Long-term Prisoner », Crime and Delinquency, 28, pp. 82-95.
(23)G. Sykes. (1958). Society of Captives: A Study of a Maximum Security Prison. Princeton (New Jersey) : Princeton University Press.
(24)W. Palmer. (1984). « Programming for Long-term Inmates: A New Perspective », Canadian Journal of Criminology, 26, pp. 439-458.
(25)Correctional Services Group. The Long-term Inmate Phenomenon.
(26)T. Flanagan. (1985). « Sentence Planning for Long-term Inmates », Federal Probation, 49, pp. 23-28.
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