La violence et le suicide dans les établissements canadiens : statistiques récentes
Au regard de la violence et du suicide dans les établissements fédéraux du Canada, les nouvelles sont tantôt bonnes, tantôt mauvaises. Ce qui est bon, c'est que l'incidence de violence dirigée contre le personnel a régressé régulièrement au cours des quelques dernières années; par contre, l'incidence de violence au sein de la population carcérale n'a pas diminué. Quant au suicide, alors que le nombre de détenus se donnant la mort était demeuré relativement bas ces dernières années, il a augmenté en flèche l'an passe.
Le Service correctionnel du Canada recueille de l'information sur les incidents violents et les suicides qui se produisent dans les établissements qu'il administre. Cet article reprend quelques statistiques récentes sur les attaques graves dont ont été victimes des employés du Service ou des détenus, sur les meurtres d'employés ou de détenus et sur les suicides de détenus.
On entend par attaque grave une agression délibérée causant des blessures graves (c'est-à-dire perte de conscience, fractures, lacérations, etc.).
Comme la figure permet de le constater, l'incidence d'attaques graves sur les détenus a diminué entre 1985-1986 et 1988-1989, mais croît de façon constante depuis cette époque.
Figure 1

Les chiffres peuvent être présentés autrement: en comparant l'incidence globale d'attaques graves sur les détenus pendant deux périodes consécutives de quatre années, on obtient un taux de 32,6 pour 10 000 détenus pour la période de 1987 à 1991, taux nettement inférieur à celui de 40,1 pour 10 000 détenus obtenu pour la précédente période de quatre ans.
Il s'est produit 63 attaques graves sur des détenus pendant le dernier exercice (1991-1992). Celles-ci n'étaient pas réparties également dans les établissements : 41,3 p. 100 (26) d'entre elles sont survenues dans quatre établissements (sur 43), trois à sécurité moyenne et un à sécurité maximale.
La Division des opérations institutionnelles du Service correctionnel du Canada a procédé à une analyse détaillée des données dont elle dispose sur les attaques graves qui se sont produites au cours des trois premiers trimestres de l'exercice 1991-1992 (du 1er avril 1991 au 31 décembre 1991). Quarante-deux des 63 attaques graves consignées pour l'exercice 1991-1992 sont survenues au cours des trois premiers trimestres de l'exercice. Des détails de ces cas suivent.
Dans la plupart de ces 42 cas, la victime a été poignardée (40,5 p. 100) ou rouée de coups de poing ou de pied (33,3 p. 100). Dans 19 p. 100 des cas, la victime a été matraquée; dans 4,7 p. 100 des cas, elle a subi une agression sexuelle et dans 2,4 p. 100 des cas, elle a été brûlée. Dans plus du trois quarts des incidents (78,6 p. 100), la victime s'en est sortie avec des lacérations, des fractures ou les deux.
Plus de la moitié des victimes d'attaques (52,3 p. 100) avaient préalablement été impliquées dans un incident semblable ou dans une bagarre entre détenus soit en tant qu'instigatrices soit en tant que victimes. Seulement quatre des 42 victimes purgeaient une peine pour infraction sexuelle.
Les motifs ayant provoqué les attaques variaient. Dans 28,6 p. 100 des cas, il était question de drogue (dette impayée pour achat de drogue, détenus intoxiqués, etc.). Dans 19 p. 100 des cas, l'instigateur rendait la monnaie de sa pièce à un détenu qui lui avait préalablement fait violence verbale ou physique. Environ 10 p. 100 des victimes avaient été repérées comme indicateurs par d'autres détenus. Dans 7,1 p. 100 des cas, il s'agissait d'agression sexuelle et dans 2,4 p. 100 des cas, la victime était un voleur de l'avis des autres détenus.
La majorité des 42 incidents (54,8 p. 100) sont survenus dans des établissements à sécurité moyenne. Plus du tiers des cas (35,7 p. 100) se sont produits dans des établissements à sécurité maximale et environ le dixième (9,5 p. 100) dans des établissements à sécurité minimale.
La plupart des attaques (52,3 p. 100) se sont déroulées dans une cellule ou dans la rangée. Pratiquement le tiers se sont produites dans la cour d'exercice (14,3 p. 100) ou dans le gymnase (14,3 p. 100). Pour la plupart, les incidents sont survenus le lundi ou le mardi, dans la soirée et vers la fin de l'été (août).
Entre 1984-1985 et 1987-1988, le nombre de détenus assassinés chaque année a varié entre quatre et 11. Depuis 1987-1988, le nombre de meurtres est demeuré plutôt constant, allant de deux à cinq. Quatre détenus ont été assassinés dans des établissements fédéraux au cours du dernier exercice (1991-1992).
Dans la plupart des cas, ce sont les détenus et non le personnel qui sont les victimes d'agressions ou de meurtres. Au cours des huit dernières années (1984-1985 à 1991-1992), le nombre d'attaques graves dont le personnel a été victime a atteint un maximum (10) en 1985-1986, puis a chuté à une en 1987-1988. Depuis, il y a eu entre deux et quatre attaques d'employés chaque année. L'an dernier, en 1991-1992, il y en a eu deux.
En 1984-1985, deux membres du personnel ont été assassinés dans des établissements fédéraux. Depuis, aucun membre du personnel n'a perdu la vie dans l'exercice de ses fonctions.
Comme le montre la figure 2, le taux de suicide chez les détenus a régulièrement diminué au cours de la seconde moitié des années 1980.11 est passé de 19,7 pour 10 000 détenus en 1984-1985 à 8,7 en 1989-1990; une seule augmentation s'est produite au cours de cette période. En 1990-1991, le taux de suicide chez les détenus a légèrement augmenté, passant à 9,7 pour 10 000 détenus, avant de grimper de 39,4 p. 100 l'an dernier pour atteindre 13,6 - soit le taux annuel le plus élevé depuis 1985-1986.
Figure 2

Le taux de suicide a augmenté en 1991-1992 dans les régions de l'Atlantique et du Québec par rapport à l'année précédente, mais il a baissé dans les régions de l'Ontario et des Prairies. Dans la région du Pacifique, le taux de suicide est demeuré stable.
La Division des opérations institutionnelles a procédé à une analyse plus poussée des données dont elle dispose sur les 16 cas de suicide de détenus qui se sont produits durant le dernier exercice, soit en 1991-1992. Les résultats de cette analyse sont présentés ici.
Les 16 détenus qui se sont suicidés étaient tous de sexe masculin et âgés en moyenne de 32
ans. Environ 63 p. 100 d'entre eux étaient célibataires; les autres étaient mariés légalement
ou de fait. Deux des 16 détenus étaient des autochtones, les autres étaient de race blanche.
L'infraction la plus fréquente commise par ces 16 détenus était le vol qualifié (43,7 p. 100) et le
meurtre au premier et au deuxième degrés (37,5 p. 100). Pour 12,5 p. 100 des détenus, le délit le plus
grave dont ils s étaient rendus coupables était une agression sexuelle tandis que 6,2 p. 100 purgeaient une peine
pour introduction par effraction.
Bien que la plupart des détenus (62,5 p. 100) eussent un passé criminel chargé (10 condamnations au criminel
ou plus), la moitié d'entre eux purgeaient pour la première fois une peine dans un établissement fédéral.
La plupart des détenus (62,5 p. 100) avaient été préalablement inculpés d'infractions contre
les biens et contre la personne.
Douze des détenus qui se sont suicidés étaient incarcérés dans des établissements à sécurité moyenne
et quatre dans des établissements à sécurité maximale. Les détenus se sont tous pendus dans
leur cellule, généralement avec un drap (43,7 p. 100). Un câble ou un fil électrique a été utilisé dans
le quart des cas. Onze des détenus faisaient partie de la population générale au moment où ils sont
passés aux actes tandis que quatre autres étaient en isolement et qu'un était en isolement protecteur.
En ce qui concerne le moment choisi pour se suicider, environ les deux tiers des détenus se sont donnés la mort dans
la soirée, entre 16 heures et minuit. La moitié des suicides se sont produits le samedi ou le dimanche, et 62,5 p.
100 ont eu lieu pendant l'hiver (novembre à mars).
Les facteurs associables aux sentences imposées aux détenus sont intéressants. En général, les
détenus qui se sont suicidés devaient purger soit une peine très courte, soit une peine très longue:
31,2 p. 100 purgeaient une peine de deux à cinq ans et 37,5 p. 100, une peine d'emprisonnement à perpétuité.
De même, avant de se donner la mort, les détenus avaient purgé ou une très courte ou une très
longue partie de leur peine : un quart avait purgé moins d'une année alors que la même proportion avait purgé 10
ans et plus. Souvent, les détenus avaient purgé entre cinq et 10 ans de leur peine (31,2 p. 100).
Pour la plupart des neuf détenus qui ne purgeaient pas une peine d'emprisonnement a perpétuité, la date où ils
allaient être libérés sous surveillance obligatoire était proche. En fait tous sauf un auraient pu jouir
de la libération sous surveillance obligatoire en moins de deux ans.
Ces résultats quant aux facteurs associables aux sentences imposées aux détenus semblent indiquer que, pour certains, la perspective de purger une très longue peine était peut-être inconcevable alors que pour d'autres, l'accablement venait peut-être de la perspective de se trouver de nouveau en liberté et de devoir réintégrer la société.
Ces chiffres sont donnés pour montrer que la violence dans les prisons et le suicide chez les détenus comptent parmi les principales préoccupations de la direction, du personnel et des détenus dans les établissements correctionnels fédéraux. Même si le nombre d'incidents violents dont le personnel a été victime est demeuré faible ces dernières années, il n'en va pas de même pour les incidents violents à l'égard des détenus et pour le taux de suicide chez les détenus. Raison de plus pour poursuivre et approfondir la recherche sur la violence dans les prisons et le suicide chez les détenus.