L'évaluation du Programme des présidents indépendants
Le processus disciplinaire compte parmi les principales politiques sur lesquelles se fonde le Service
correctionnel du Canada pour gérer le risque que posent les délinquants dans les
établissements puisqu'il prévoit la prise de sanctions disciplinaires à l'endroit
des détenus qui commettent une ou plusieurs infractions précises. Le Programme des
présidents indépendants est un des éléments du processus disciplinaire.
En 1991-1992, la Direction de l'évaluation du Service correctionnel du Canada s'est
penchée sur le Programme des présidents indépendants'. L'évaluation
consistait en un examen du processus et de son fonctionnement, et non en une évaluation de son
efficacité du point de vue de son incidence sur les détenus ou de la mesure dans laquelle
le régime correctionnel réussit à gérer le risque dans les
établissements.
L'évaluation visait surtout à établir si le Programme des présidents
indépendants cadre avec la mission du Service correctionnel du Canada. Il importait
particulièrement d'examiner si le processus disciplinaire était impartial,
équitable et administré dans des délais raisonnables. Origines du programme Les
présidents indépendants sont nommés par le Solliciteur général sur
recommandation du Service correctionnel du Canada. Généralement issus du milieu juridique,
quoiqu'il ne s'agisse pas là d'une condition obligatoire, les établissements font appel
à eux une ou deux fois par semaine pour présider les audiences disciplinaires qui
décident du sort des détenus accusés d'avoir commis des infractions graves au sein
de l'établissement4.
L'idée d'avoir recours à une personne de l'extérieur pour présider les
audiences disciplinaires a été lancée en 1975 par M. Jim Vantour dans le cadre
d'une étude sur la dissociation. En 1977, le comité parlementaire sur le système
pénitentiaire au Canada en fit la recommandation officielle. Dès la fin de 1977, le
Solliciteur général du Canada nommait des personnes à la fonction de
président indépendant. Le programme fut d'abord mis à l'épreuve dans les
établissements à sécurité maximale avant d'être étendu aux
établissements à sécurité moyenne par le Service correctionnel du Canada en
1980. Méthode d'évaluation L'information réunie dans le but d'évaluer le
programme a été recueillie en employant des méthodes qualitatives et quantitatives.
À cet égard, un questionnaire a été distribué dans les 28
établissements dotés d'un président indépendant; 339 personnes l'ont rempli,
dont 32 présidents indépendants, 30 gestionnaires, 32 agents correctionnels chargés
de seconder les présidents indépendants, 119 employés, 111 détenus et 15
conseillers juridiques représentant des détenus.
De l'information a également été recueillie sur les cas ayant comparu devant une
audience disciplinaire pendant la première semaine de septembre 1991, soit 234 cas.
L'équipe d'évaluation a aussi visité des établissements
(18)
dans chacune des régions, rencontrant à chaque fois des cadres, les dirigeants syndicaux,
le comité de détenus, les adjoints des présidents indépendants, le
président indépendant (quand il s'y trouvait), des conseillers juridiques (quand
c'était possible) et d'autres personnes susceptibles de s'intéresser au programme (p. ex.
aînés autochtones) afin d'obtenir leurs commentaires.
L'équipe d'évaluation a profité de ses visites aux établissements pour
extraire des données de 144 dossiers disciplinaires de détenus. Par ailleurs, les 28
établissements ont été invités à indiquer, pour la période
allant du 1er avril 1990 au 30 septembre 1991, le nombre de cas qui y avaient été
entendus, le nombre de jours de présence du président indépendant à
l'établissement et les dépenses découlant du programme. Coût du programme Le
programme a entraîné en 1990-1991 des dépenses se chiffrant à 537 659 dollars
et, pendant les six premiers mois de 1991-1992, à 257 069 dollars, excluant la valeur du temps
consacré au programme par les employés du Service correctionnel du Canada. Les
indemnités quotidiennes versées aux présidents indépendants
représentent 87 p. 100 des dépenses liées au programme. Pendant la période
visée par l'étude, il s'est tenu en moyenne une audience disciplinaire par semaine dans
chaque établissement. Le nombre moyen de cas entendus lors de chaque audience était de 11.
Infractions, décisions et sanctions Comme l'indique la figure 1, l'infraction la plus souvent
rapportée était la «possession ou la consommation d'objets interdits» (38 p.
100). Dans 58 p. 100 des cas, le détenu a plaidé coupable aux accusations portées
contre lui.
La figure 2 montre que l'amende était la sanction la plus souvent imposée par les
présidents indépendants (35 p. 100).
Les trois quarts des personnes qui ont rempli le questionnaire ont déclaré qu'elles se
considéraient suffisamment bien informées des buts, des principes et des règles qui
sous-tendent le processus disciplinaire. La majorité considérait que le processus
disciplinaire, tel qu'administré actuellement par le Service correctionnel du Canada, paraissait
comporter des garanties d'impartialité et d'équité. Il est à noter que si 62
p. 100 des répondants ont dit être d'avis que le président indépendant est la
personne la mieux placée pour présider les audiences disciplinaires en cas d'infractions
graves et de gravité moyenne, seulement 13 p. 100 d'entre eux ont déclaré souhaiter
que les présidents indépendants s'occupent également des cas d'infraction
mineure.
Les deux tiers des répondants pensaient que dans l'ensemble, les présidents
indépendants exécutaient correctement les règles du processus disciplinaire; 29 p.
100 étaient d'avis que les règles étaient incorrectement exécutées
à l'occasion ou rarement.
Un peu plus de la moitié des répondants (54 p. 100) pensaient que les décisions
prises par les présidents indépendants étaient dans l'ensemble justes tandis que 43
p. 100 des répondants pensaient qu'elles ne l'étaient qu'à l'occasion ou
rarement.
Enfin, au chapitre des sentences imposées par les présidents indépendants, un peu
plus de la moitié des répondants (53 p. 100) les considéraient dans l'ensemble
à la mesure de l'infraction commise, 21 p. 100 trouvaient que les présidents
indépendants n'étaient pas assez sévères et 20 p. 100 les trouvaient
justement trop sévères. Pratiquement les trois quarts des répondants (74 p. 100)
convenaient de différences dans les sentences imposées aux détenus, mais la
moitié d'entre eux trouvaient de telles différences justifiables.
Figure 1

Le processus disciplinaire ne précise pas de délais de règlement des cas.
Toutefois, les trois quarts des répondants trouvaient que le processus en vigueur permettait une
intervention dans des délais raisonnables. Sur ce plan, les données recueillies ont
révélé que dans 77 p. 100 des cas, il s'était écoulé moins de
20 jours entre la date de l'infraction et la fin du processus disciplinaire. Particularités
régionales C'est dans la région de l'Atlantique qu'une majorité des
répondants (71 p. 100) était d'avis que le président indépendant est la
personne la plus apte à présider les audiences disciplinaires et où la satisfaction
vis-à-vis les décisions des présidents indépendants était la plus
prononcée.
Des cinq régions, c'est dans celle du Québec que le coût annuel moyen par
établissement du Programme des présidents indépendants était le plus
élevé. Cette différence à la hausse s'explique par le fait que le nombre
moyen d'audiences disciplinaires tenues chaque semaine dans les établissements du Québec
se chiffrait à 1,4 par rapport a 1,1 dans les autres régions. En revanche, c'est dans la
région du Québec que le règlement des infractions était le plus
expéditif.
La région de l'Ontario s'est distinguée des autres par la présence
régulière d'un conseiller juridique (60 p. 100 du temps comparativement à 10
à 25 p. 100 ailleurs) lors des audiences, différence expliquée par le fait que
l'université Queen's, de Kingston, dispense de tels services.
Figure 2

Tout comme dans la région de l'Atlantique, les répondants de la région des
Prairies étaient en grande proportion satisfaits des décisions rendues par les
présidents indépendants. Dans cette région, l'équipe d'évaluation a
rencontré des dirigeants autochtones et constaté que leur impression du Programme des
présidents indépendants est généralement favorable.
Bien que le nombre moyen d'audiences disciplinaires tenues chaque semaine dans les
établissements de la région Pacifique était sensiblement égal aux autres
régions (exception faite du Québec), c'est dans cette région que le processus
disciplinaire traînait le plus (plus de 20 jours dans 64 p. 100 des cas). Il faut souligner que
contrairement aux autres régions où seulement environ 38 p. 100 des détenus
plaidaient non coupables aux accusations portées contre eux, dans la région du Pacifique,
61 p. 100 des détenus plaidaient non coupables. Conclusions Dans l'ensemble, les
répondants s'accordent pour dire, et l'équipe d'évaluation l'a constaté, que
le processus tel qu'il est appliqué à l'heure actuelle comporte des garanties
d'impartialité et d'équité. Toutefois, il est important de mentionner que selon les
détenus et leurs conseillers juridiques, les règles de droit rattachées au
processus disciplinaire laissent à désirer.
Il a été relevé que la perception du programme en vigueur est grandement
influencée par les attitudes et les méthodes de ceux qui ont la responsabilité
d'administrer le système disciplinaire dans les établissements. Comme le président
indépendant jouit de discrétion, l'exercice de son rôle est tributaire de ses
connaissances et de sa perception de la fonction qu'il exerce. Or, alors que certains détenus se
sont plaints que les règles de droit ne sont pas également appliquées, certains
employés étaient d'avis que l'audience disciplinaire est devenue par trop
«juridique». L'équipe d'évaluation a constaté que les paramètres
et les fondements juridiques qui régissent les audiences disciplinaires demeurent vagues pour
certains, ce qui laisse cours à différentes interprétations.
Certains présidents indépendants s'appuient plus que d'autres sur les opinions des
évaluateurs quand vient le moment de prendre une décision, différence qui semble
tenir du fait que les présidents indépendants ne conçoivent pas tous de la
même façon le rôle de l'évaluateur, et aussi éventuellement de
l'absence de lignes directrices ou de personnes qu'ils puissent consulter à cet égard. En
vertu de la nouvelle Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous
condition, il est prévu que le Ministre nomme un «premier président
indépendant» qui exercera notamment un rôle de conseil auprès des
présidents indépendants, ce qui ne manquera pas de rendre le processus plus uniforme.
Il se dégage de la présente évaluation que le programme n'est pas assorti d'un
système normalisé d'enregistrement et de compilation des données sur les audiences
disciplinaires. Certains établissements réussissent mieux que d'autres à consigner
des données sur les cas et à exercer un suivi.
Bien que le Programme soit sous-tendu par des grands principes et des règles fondamentales, il
demeure que les méthodes de chacun soulèvent parfois la controverse et influencent
l'opinion générale du programme. Ce phénomène n'est toutefois pas
directement attribuable au programme et peut être rectifié. Il est de l'avis de
l'équipe d'évaluation que les changements qui s'imposent à cet égard ne sont
pas bouleversants.
On ne peut se prononcer sur l'efficience sans se demander si les coûts, qui d'ailleurs sont
souvent étroitement tributaires de décisions administratives prises à
l'échelon local, sont raisonnables et justifiés. Est-ce qu'il y a une alternative moins
coûteuse qui permettrait de réunir à la fois les caractéristiques
d'impartialité, d'équité et d'efficacité administrative? À la suite
de la présente évaluation, un groupe de travail a été chargé de
proposer des façons d'améliorer le programme.
(1)Pour obtenir la version intégrale du rapport de cette
évaluation, prière de s'adresser à Benoît Boulerice, Direction de
l'évaluation, Service Correctionnel du Canada, 340, avenue Laurier ouest, Ottawa (Ontario) K1A
0P9.
(2)Michel Brosseau, Direction de l'évaluation, Service Correctionnel du
Canada, 340, avenue Laurier ouest, Ottawa (Ontario) K1A 0P9.
(3)Parce que cette évaluation a été finalisée en mai
1992, elle ne tient pas compte des dispositions de la nouvelle Loi sur le système
correctionnel et la mise en liberté sous condition.
(4)Au moment de l'évaluation, les présidents indépendants
s'occupaient des infractions de gravité moyenne. Cette fonction a été
éliminée en vertu de la nouvelle Loi sur le système correctionnel et la mise en
liberté sous condition.