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Mon thésaurus, mon amour

Calvin and Hobbes, Calvin expliquait à son copain Hobbes:
Avant, je détestais les devoirs de rédaction, mais j'ai changé d'avis depuis que j'ai compris que le but de l'exercice est de faire valoir des inepties, de se perdre dans des raisonnements nébuleux et d'obscurcir ce qui est clair. Une fois qu'on a pris la main, n'importe qui peut pondre des textes rébarbatifs et impénétrables! Tu veux voir mon compte rendu de lecture? Je l'ai intitulé «La dynamique des impératifs interindividuels et monologiques dans Jeannot et Jeannette une étude sur la psychologie transrelationnelle des sexes». Attention universitaires, la relève arrive!(1)

Il y a quelque temps, j'ai été chercher chez son dentiste une de mes amies qui venait tout juste de vivre la pénible expérience de se faire arracher les dents de sagesse. Inutile de dire qu'elle n'avait pas les idées très claires.

Comme je la reconduisais chez elle, elle entreprit de lire les consignes que lui avait données l'infirmière: «...en cas de saignement abondant, plier la gaze fournie en un petit tampon compact, appliquer directement celui-ci sur le site opératoire et exercer une pression constante pendant 20 minutes ou davantage. S'abstenir d'expectorer avec force ou de mâcher la gaze». Naturellement, je ne prêtais pas attention mon amie tellement j'étais convaincue qu'elle racontait n'importe quoi ou qu'elle hallucinait.

«L'enflure est normale dans certains cas et atteint généralement son maximum au bout de 48 heures, pour ensuite disparaître spontanément en deux ou trois jours... il se produit généralement une décoloration qui disparaît spontanément au bout d'environ une semaine.» Je dois dire que j'étais maintenant fascinée par ce que disait mon amie, me demandant comment quelque chose pouvait «disparaître spontanément»... en deux ou trois jours!

Je pourrais continuer dans cette veine, mais ce n'est pas nécessaire pour en venir au fait: la lecture ne doit jamais devenir une corvée. Le lecteur ne devrait jamais être contraint de revenir sur une phrase pour en saisir le sens. Malheureusement, il arrive par trop souvent que l'on tombe sur des textes rédigés dans le style de celui destiné aux malheureuses victimes de la chirurgie dentaire. Est-il réellement nécessaire d'employer des tournures si détournées pour s'exprimer?

Vous est-il déjà arrivé de renoncer à lire un article ou un document parce que le texte vous paraissait trop technique, verbeux ou compliqué? Les spécialistes (chercheurs compris) retombent facilement dans le jargon qu'ils ont coutume d'employer lorsqu'ils rédigent des textes destinés à leurs collègues et homologues. Malheureusement, ceux qui écrivent de façon à être compris exclusivement par leurs confrères limitent automatiquement leur public.

Avant même de prendre la plume, il faut de demander qui est le lecteur. Par exemple, quiconque décide de rédiger un article pour FORUM doit comprendre que FORUM n'est pas uniquement lu par des chercheurs. En fait, à l'origine, FORUM était destiné au personnel et aux cadres du Service correctionnel du Canada. Aujourd'hui, la revue est lue par des praticiens qui oeuvrent en milieu correctionnel ainsi que par le public, les médias, des magistrats et des titulaires de charge politique, des universitaires et des chercheurs, d'où l'importance d'adopter un langage clair.

Écrire clairement, c'est souvent écrire les choses comme elle se disent. Dans tout échange de vive voix, les interlocuteurs font le nécessaire pour être compris. Quand on écrit, il faut s'imaginer que le lecteur vous demande d'expliquer ce que vous voulez dire. Il faut toujours se mettre à la place du lecteur. Si vous étiez le lecteur, quel est l'aspect de votre recherche qui vous intéresserait le plus?

Écrire dans un langage clair, cela signifie éviter autant que possible d'employer des mots ou des termes techniques. Comme ce n'est pas toujours possible, soit par nécessité, soit par goût, il faut toujours expliquer les termes moins courants dans le texte. Ainsi, si le sens du terme «faux-négatif» est évident pour les chercheurs, ce n'est pas le cas de la plupart des non-initiés. Si les termes compliqués ne sont pas à proscrire systématiquement, il faut cependant veiller à en clarifier le sens. On ne peut trop insister sur l'utilité des exemples non seulement pour illustrer l'argument avancé, mais aussi pour aider le lecteur à en comprendre l'utilité pratique.

Employer un langage clair, cela veut dire employer des mots simples qui sont connus de tous. Emily Carr affirmait d'ailleurs qu'il faut toujours exposer son idée le plus rapidement possible, et qu'il ne faut jamais employer un long mot là où un court fait aussi bien l'affaire(2). Autrement dit, on préférera le mot de deux syllabes à celui de trois, ou plusieurs mots simples à un seul compliqué. Par exemple, pourquoi écrire «accomplir» quand «faire» convient? Pourquoi ne pas substituer «approuver» à «avaliser», «planifier» à «conceptualiser» et «utiliser» à «faire emploi de»?

Écrire clairement peut aussi vouloir dire supprimer les mots inutiles ou remplacer un groupe de mots par un seul pour préciser l'idée exprimée. Ainsi, au lieu d'expressions vaseuses comme «compte non tenu de», on écrira «sauf»; de même, on remplacera «subséquent à» par «après» et «selon toute probabilité» par «probablement».

Il faut se méfier des acronymes (IFASMDA). La première fois qu'une appellation est employée dans un texte, il faut l'inscrire et faire suivre l'acronyme entre parenthèses. On peut ensuite dans le reste du texte y faire référence uniquement par l'acronyme. Et n'oubliez pas la règle d'or: dans le doute, écrivez-le au long!

Il faut aussi prêter une attention particulière aux figures et aux tableaux que l'on adjoint au texte. Quand on se sert d'images, il faut s'assurer qu'elles évoquent quelque chose pour le lecteur, et que ce «quelque chose» est la même chose que pour l'auteur.

Un style confus et compliqué est non seulement une corvée à lire, mais donne lieu au risque que l'information présentée soit mai comprise ou mal interprétée, ce qui risque de devenir un véritable cauchemar pour l'auteur. Pour citer Confucius: si la langue est incorrecte, l'expression ne reflète pas la pensée et ce qui devrait se faire ne se fait alors pas(3).


Note des rédacteurs : cet entrefilet s'inspire largement de l'opuscule intitulé Plain Language Clear and Simple préparé par Multiculturalisme et Citoyenneté Canada et publié par le ministère des Approvisionnements et Services en 1991. Les exemples sont les nôtres, mais les sages conseils ne le sont pas.

(1)L'exemple de Calvin et Hobbes est paru dans le quotidien Ottawa Citizen le 11 février 1993, p. E5.
(2)Emily Car, d'après Plain Language Clear and Simple, Multiculturalisme et Citoyenneté Canada, Ottawa, ministère des Approvisionnements et Services, 1991, p. 27.
(3)Confucius, d'après Plain Language Clear and Simple, Multiculturalisme et Citoyenneté Canada, p. 29.