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Le projet d'évaluation de la probation(1)

Cet article est consacré à l'évaluation, l'une des nombreuses tendances qui a cours actuellement dans le domaine de la recherche sur le secteur correctionnel et à laquelle s'intéressent un nombre croissant d'organismes. Bien que d'aucuns puissent penser que l'évaluation des programmes est pratique courante dans la recherche sur la justice pénale, les chercheurs et les praticiens savent que tel n'est pas le cas.

Cette lacune s'explique probablement par plusieurs raisons. Les pratiques courantes sont rarement évaluées parce que l'on prend pour acquis qu'elles donnent de bons résultats. Les programmes de recherche innovateurs qui privilégient l'action supposent souvent beaucoup d'action, mais comparativement peu de recherche. Entre la pratique courante et l'innovation, il existe une foule de programmes qui n'incluent pas de volet d'évaluation simplement par oubli ou faute de fonds, quand celui-ci n'est pas abandonné en cours de route parce que l'évaluateur a obtenu une affectation permanente.

Le projet rapporté ici consiste en l'évaluation des services de probation offerts dans la ville de Manchester, au Royaume-Uni.

La région métropolitaine de Manchester, dont la population se chiffre à environ 2,75 millions d'âmes, est la troisième région rurale en importance du Royaume-Uni. Le taux de criminalité y est parmi les plus élevés du pays.

Le Greater Manchester Probation Service emploie quelque 250 agents de probation agréés ainsi que des auxiliaires et des employés de soutien. Pour donner une idée du travail qu'abat le Service, en 1990, il a préparé 15 571 rapports d'enquête sociale (similaires aux rapports présentenciels du Canada) à l'intention des tribunaux de la région de Manchester.

Les agents de probation assurent aussi la supervision sociale des délinquants adultes dont la responsabilité leur est confiée, tâche qui touche plusieurs aspects de la prestation de services sociaux. Le modèle principal de prestation de services demeure toutefois le travail social par cas individuels. On pourrait aller jusqu'à dire qu'il s'agit là de la modalité de prestation pratique la plus courante, quoique de nos jours, il est plus probable qu'elle suppose une certaine mesure d'analyse du comportement délinquant et de ses origines.

À cause de sa taille et de la superficie de la région qu'il dessert, le Greater Manchester Probation Service offre de nombreux services spécialisés visant à satisfaire les besoins particuliers de groupes précis de délinquants en probation. Le projet d'évaluation porte sur certains de ces services. Des tendances convergentes Dans le courant des dernières années, des observateurs issus de spécialités diverses sont tombés d'accord sur le fait que les services de probation doivent attacher davantage d'importance à l'évaluation. Les services de probation sont après tout une catégorie de service social, une espèce de domaine qui combine la science sociale appliquée et les modalités d'un organisme financé par les deniers publics. Pour ces raisons plutôt divergentes, d'aucuns ont affirmé que le temps est largement venu d'entreprendre une évaluation détaillée des services de probation.

Généralement, l'évaluation des programmes correctionnels peut avoir deux utilités principales : l'une actuarielle (c'est-à-dire fondée sur les chiffres ) et l'autre, scientifique. Les administrations qui se sont succédées à la tête du gouvernement britannique ont manifesté un intérêt croissant au regard d'une conception actuarielle des organismes responsables de la justice pénale.

Les services de probation, même s'ils n'absorbent qu'une faible partie des fonds consacrés à la justice pénale, n'ont pas été systématiquement exclus du processus. Depuis peu, certaines sources demandent instamment une évaluation détaillée de la nature des services de probation, préoccupation exprimée le plus clairement dans un rapport de la Cour des comptes (Audit Commission) du gouvernement britannique paru en 1989. (La Cour des comptes est l'organisme central du gouvernement chargé de vérifier les budgets des autorités municipales et de comté.) Au chapitre des services de probation, la Cour des comptes a formulé l'avis suivant: alors qu'il existe à l'heure actuelle une foule de structures de services de probation nées sous l'effet de visions, de créativité et d'imagination, ces structures doivent être évaluées de même que l'incidence de ces services sur le comportement criminel. Il est inacceptable que l'on dépense des sommes considérables alors que l'on n'a qu'une connaissance très limitée des résultats obtenus [traduction](2).
On enjoignait donc aux services de probation d'entreprendre une évaluation de leur travail afin d'en évaluer l'efficacité et de communiquer l'information compilée à leur personnel.

Outre cette motivation politique ou économique de jeter un regard attentif sur les services de probation, il existe une autre motivation qui incite à l'évaluation. Comme ont pu le constater bon nombre des chercheurs qui se sont penchés sur les domaines de la criminologie et de la pénologie, une forte proportion de programmes - y compris de ceux qui sont évalués - sont mal évalués.

Si l'on se reporte aux années 1970, lorsque Martinson(3) aux États-Unis et Brody(4) au Royaume-Uni ont publié les résultats de leurs études documentaires approfondies, l'une de leurs principales conclusions était que la majorité des études était la proie d'une foule de problèmes de méthode qui obscurcissaient la possibilité de tirer des conclusions sur l'efficacité des programmes. Des avertissements à cet égard ont été émis régulièrement au fil des ans, le plus récemment par Palmer:
Sans recherche scientifique fondée pour prouver de façon indépendante quels programmes se sont avérés efficaces auprès de quels délinquants, même les interventions dont l'efficacité est soutenue avec force et énergie finiront par tomber dans l'oubli après plusieurs années(5).
D'autres commentateurs, comme Petersilia(6), ont fait écho au point de vue que sans évaluation systématique et rigoureusement menée, il n'existe pas d'indication claire d'une intervention efficace tant à des fins scientifiques qu'à celles d'élaboration de politiques. Le projet d'évaluation de la probation Le projet d'évaluation de la probation était inspiré de ces deux courants de pensée complémentaires. L'évaluation des interventions tient de la logique, autant d'un point de vue financier que scientifique. Le projet d'évaluation a été entrepris par le Greater Manchester Probation Service en collaboration avec le département de psychologie clinique de l'université de Liverpool. Le projet a duré du mois d'octobre 1991 au mois de septembre 1992.

Les objectifs du projet d'évaluation étaient les suivants : évaluer l'efficacité d'une gamme de programmes de probation, repérer les éléments de ces programmes qui donnaient de bons résultats et faire circuler cette information aux agents de probation et aux tribunaux.

Les évaluateurs se sont penchés sur une vaste gamme de programmes pour choisir ceux sur lesquels ils allaient fonder leur évaluation. Le Service exploite il centres de jour et une gamme d'autres unités spécialisées allant des centres d'accueil pour les clients qui sont sans abri à des cours d'information sur l'alcoolisme et des programmes de formation cognitive. Les évaluateurs n'ont retenu que les projets dont le personnel était prêt à participer.

Six programmes ont été retenus pour le projet d'évaluation :
  • le projet DIAL, programme de groupe de huit semaines destiné à des personnes condamnées de conduite en état d'ivresse;
  • le programme STOP, visant spécifiquement les crimes liés à l'automobile;
  • un programme de groupe axé sur l'infraction et fondé sur le modèle cognitiviste(7);
  • un programme plus traditionnel de centre de jour qui incorpore l'acquisition de compétences de base et des activités récréatives en plus de groupes de discussion d'intérêt plus spécifique;
  • un programme fondé sur la raison et la réadaptation inspiré du manuel élaboré par Ross, Fabiano et Ross(8);
  • un programme de soins axé sur le processus et exclusivement destiné aux délinquantes.
Pour ce qui est des méthodes d'évaluation employées dans le cadre de ce projet, les évaluateurs tenaient à allier des critères internes à des critères externes pour caractériser les données recueillies. Il semblait vain de se servir des mêmes instruments de contrôle pour évaluer des programmes aussi divers. Les évaluateurs ont donc opté pour une méthode d'évaluation composite qui supposait l'application de certaines mesures à tous les pro-grammes et celle de mesures spécifiques, spécialement adaptées, à chaque programme.

Les évaluateurs avaient aussi prévu d'établir un lien entre l'issue d'un programme et ses objectifs impartis, en plus de se pencher sur les modalités particulières de chaque programme pour se faire une impression de l'idée que se font de leur rôle les personnes chargées de les mettre à exécution. On peut considérer que cette méthode est celle qui reflète le plus étroitement la méthode d'évaluation fondée sur les objectifs décrite par Stecher et Davis(9).

Les évaluateurs ont donc réuni plusieurs types de données qu'ils ont regroupées en six grandes catégories:
  • renseignements descriptifs généraux sur l'unité et les ressources dont elle dispose;
  • détails sur les objectifs visés par chaque programme et les méthodes employées;
  • données criminologiques sur les participants aux programmes, et dans la mesure du possible, sur des groupes témoins correspondants;
  • données de contrôle sur l'assiduité et les taux d'abandon;
  • impressions des clients;
  • mesures de contrôle avant et après l'évaluation qui rendent compte des variables psychologiques et qui sont spécialement adaptées aux objectifs de chaque projet.
Le dernier de ces éléments est celui qui apportait le plus de souplesse à l'évaluation. Par exemple, dans le cas du programme fondé sur la raison et la réadaptation qui s'attache donc au changement cognitif, les évaluateurs se sont servis d'une série de facteurs liés à l'impulsivité, à la résolution de problèmes sociaux et au locus de contrôle pour évaluer le changement cognitif. Dans le cas du programme de prévention de la conduite en état d'ivresse, les mesures incluaient des échelles visant à évaluer les attitudes à l'égard de la conduite et de l'alcool.

Outre ces mesures spécifiques, des échelles d'évaluation du risque de nouvelle condamnation et de l'estime de soi ont été appliquées à tous les échantillons et les évaluateures proposent que des données de suivi standard d'intérêt criminologique soient recueillies à une étape ultérieure. Ainsi, on se fonde autant sur les besoins actuariels que scientifiques de l'évaluation pour obtenir des données utiles aux différents points de vue de la pratique, de la recherche et de la formulation de politiques. Caractéristiques des résultats Les résultats de 'l'évaluation ont été généralement bons quant à l'incidence à court terme des programmes de probation sur les clients. Quoique le projet de recherche n'ait duré qu'un an, il a donné lieu à un volume considérable de données qui sont résumées dans le rapport de recherche(10).

Bien sûr, le projet n'a pas été sans difficultés, dont la plus considérable était sans aucun doute le taux élevé d'abandon entre le moment où le tribunal annonçait qu'il avait décidé de placer un délinquant en probation et la date de début du programme. Il est parfois arrivé que des délinquants abandonnent le programme en cours de route.

En revanche, les évaluateurs ont pu obtenir de la plupart des délinquants qui suivaient les programmes des comptes rendus subjectifs lors d'entrevues ainsi que des cotes établies à partir d'échelles d'évaluation qui indiquaient si les programmes avaient profité aux délinquants qui les avaient suivis. Dans tous les cas, la hausse de l'estime de soi était marquée tout comme la réduction du nombre de problèmes perçus. Dans un cas comme dans l'autre, les changements observés avaient une signification statistique au sein des groupes de délinquants en probation comparativement aux groupes témoins.

Les évaluateurs ont aussi envisagé les programmes d'un autre point de vue, c'est-à-dire en les comparant aux résultats de récentes études métaanalytiques qui soulignent certains aspects qui distinguent les programmes efficaces des programmes qui ne le sont pas à l'échelle du domaine correctionnel. Des études comme celles menées par Andrews(11) et Lipsey(12) sur les résultats de nombreuses recherches sur l'issue des programmes ont révélé que les interventions sont plus susceptibles de réduire la récidive si :
  • le risque de récidive chez les délinquants ciblés est élevé;
  • l'accent est mis sur les comportements criminogéniques;
  • elles se déroulent au sein de la collectivité;
  • elles sont fondées sur des méthodes cognitives ou behavioristes;
  • elles suivent un style généralement structuré où l'encadrement est rigoureux;
  • elles donnent lieu à une forte intégrité de traitement.
L'examen rigoureux des programmes offerts dans la région de Manchester a révélé que plus les conditions se retrouvaient dans un programme, plus les critères d'issue étaient favorables. Ce rapport n'a pu être établi avec précision, mais la tendance générale est claire. Les évaluateurs en ont conclu qu'à la fin de l'évaluation de la probation, les facteurs qui émergeaient comme importants dans les études de documents de grande envergure se retrouvaient à l'échelon local, au sein du service de probation d'un comté.

Les évaluateurs espèrent que les résultats de ce projet intéresseront de nombreux intervenants du milieu correctionnel, des praticiens aux gestionnaires de services, aux chercheurs et aux responsables de la formulation des politiques.


(1)Prière de faire parvenir toute correspondence au sujet de cet article à : James McGuire, University of Liverpool, Department of Clinical Psychology, Ground Floor, Whelan Building, P.O. Box 147, Liverpool L69 3BX, United Kingdom. Tél. : (44) 51 794-5529; télécopieur: (44) 51 794-5537.
(2)Audit Commission, The Probation Service: Promoting Value for Money, London, Her Majesty's Stationery Office, 1989, p. 2.
(3)Martinson (R.), «What Works? - Questions and Answers About Prison Reform», The Public Interest, 10, 1975, p. 22-54.
(4)Brody (S.R.), The Effectiveness of Sentencing: A Review of the Literature, Home Office Research Study no. 35, London, Her Majesty's Stationery Office, 1976.
(5)Palmer (T.), The Re-emergence of Correctional Intervention, Newbury Park, Californie, Sage Publications, 1992, p. 174-175.
(6)Petersilia (J.), «The Value of Corrections Research: Learning What Works», Federal Probation, juin 1991, p. 24-26.
(7)McGuire (J.) et Priestley (P.), Offending Behaviour: Skills and Stratagies for Going Straight, London, Batsford, 1985.
(8)Ross (R.), Fabiano (E.) et Ross, (B.) Reasoning and Rehabilitation: Trainer's Manual, Ottawa, Cognitive Station, 1990.
(9)Stecher (B.M.) et Davis (WA.), How to Focus an Evaluation, Newbury Park, Californie, Sage Publications, 1987.
(10)McGuire (J.), Broomfield (D.), Robinson (C.) et Rowson (B.), «Probation Evaluation Project: Research Report». Document non publié, University of Liverpool and Greater Manchester Probation Service, 1992.
(11)Andrews (D.A.), Zinger (L), Hoge (R.), Bonta (J.), Gendreau (P.) et Cullen (F.), «Does correctional Treatment Work? A clinically Relevant and Psychologically Informed Meta-Analysis», Criminology, 28, 1990, p. 369-404.
(12)Lipsey (M. W), «Juvenile Delinquency Treatment: A Meta-Analytic Inquiry into the Variability of Effects», dans T.D. Cook, H. Cooper, D.S. Cordray, H. Hartmann, L.V. Hedges, R.J. Light, TA. Louis et F. Mosteller (éd.), Meta-Analysis for Explanation: A Casebook, New York, Russell Sage Foundation, 1991.