Surveiller qui? Une étude des infractions disciplinaires commises par les personnes incarcérées(1)
Certains détenus constituent un risque de sécurité plus élevé que
d'autres et, à ce titre, nécessitent une surveillance et un encadrement étroits. Ce
qui est difficile, c'est de reconnaître ces détenus «à risque» au sein
de la population carcérale.
Cet article est consacré à une recherche menée dans un établissement de
détention québécois dans lequel il est fréquent qu'inculpés et
condamnés soient logés ensemble. Dans les établissements correctionnels
provinciaux, on conçoit deux grands modèles de gestion du risque: l'un tend à
regrouper les détenus en f onction de leur statut juridique (c'est-à-dire les
inculpés ou condamnés) tandis que l'autre les regroupe selon le degré d'encadrement
qu'ils exigent (c'est-à-dire soit un encadrement sécuritaire maximal, soit un encadrement
sécuritaire moyen ou faible). Reste donc à savoir quel modèle donne de meilleurs
résultats.
En principe, les inculpés (personnes accusées d'un crime qui sont détenues dans un
établissement carcéral, sans cautionnement, en attendant leur procès) qui attendent
d'être traduits en justice ne doivent pas entrer en contact avec des personnes condamnées
en vertu du Code criminel En réalité, les inculpés sont souvent
désavantagés par rapport aux condamnés (par exemple leur accès aux
activités sportives, aux services d'éducation, à un travail, etc. est plus
limité). De plus, ils sont contraints de côtoyer des personnes qui souvent sont
considérées comme dangereuses et violentes.
Le modèle qui regroupe les détenus selon le degré de surveillance qu'ils exigent
permet de diviser l'établissement en deux ou trois secteurs d'habitation où
différents degrés d'encadrement s'exercent. Les détenus logés dans
l'unité où la surveillance est très étroite auront un régime de vie
très contrôlé tandis que les détenus qui se trouvent dans l'unité
où l'encadrement est minimal peuvent circuler d'un endroit à l'autre au sein de
l'établissement sans avoir à franchir de postes de contrôle. Ceux-ci ont donc
accès à la gamme complète des activités éducatives et
récréatives offerte dans l'établissement de détention. Le contexte Les
recherches sur les comportements caractéristiques des inculpés et des condamnés
sont quasi inexistantes. Les hypothèses qu'avancent psychologues, psychiatres ou criminologues
à ce sujet ne sont donc que pure spéculation. Dans le cas de l'étude
évoquée ici, les chercheurs étaient d'avis que la polémique devait se fonder
sur des bases empiriques. Il leur importait donc de savoir si, au sein de l'établissement de
détention étudié, les inculpés ou les condamnés posaient plus souvent
des gestes passibles de sanctions disciplinaires.
L'étude visait également à souligner une prévalence éventuelle
d'infractions disciplinaires, le cas échéant, selon le degré de surveillance
exercé. En général, les études criminologiques consacrées à la
prévalence des comportements violents et agressifs en milieu carcéral sont rares. En
revanchee, une étude récente(3) a révélé que l'incidence
des agressions physiques entre détenus qui relèvent des autorités
fédérales est plus prononcée dans les établissements à
sécurité moyenne et maximale que dans les établissement à
sécurité minimale.
En raison de la rareté des études empiriques québécoises sur les
différences comportementales des inculpés et des condamnés, les chercheurs ont
mené dans un établissement de détention provincial du Québec une
première enquête visant à comparer les différences de comportement des
inculpés et des condamnés d'après le statut juridique et le classement
sécuritaire. Les données Les données se rapportant aux infractions disciplinaires
commises entre novembre 1991 et août 1992 ont été compilées afin de mesurer
les différences comportementales des différentes catégories de détenus.
Toutefois, pour pouvoir tirer des conclusions de ces données, il fallait aussi avoir des
estimés assez justes du nombre d'inculpés et de condamnés au sein de la population
pendant la même période. Les populations Les registres quotidiens des personnes
détenues à l'établissement furent codifiés afin d'obtenir un estimé
fiable des populations. Ces registres indiquent, entre autres, dans quelle unité est logé
un détenu et quel est son statut juridique. Seuls les détenus assignés à une
cellule dans l'établissement furent inclus dans l'échantillon.
La population moyenne de détenus à l'établissement de détention au cours
des dix mois couverts par l'étude se chiffrait à 143 par jour dont, en moyenne, 28
inculpés et 115 condamnés. Les inculpés représentaient donc 19,2 p. 100 de
la population totale de l'établissement. La répartition des catégories de
détenus dans les unités était irrégulière. Ainsi, dans le secteur A,
où le régime d'encadrement est le plus strict, on comptait 23 p. 100 d'inculpés.
Dans le secteur B, où l'encadrement sécuritaire est moyen ou faible, la proportion
d'inculpés s'élevait à 18 p. 100. Les infractions disciplinaires La variable au
coeur de cette étude est celle des infractions disciplinaires. Les données à cet
égard proviennent de la liste des cas soumis au Comité de discipline de
l'établissement de détention. Il s'agit notamment de la date de l'infraction, du statut
(inculpé ou condamné) de la personne qui l'a commise et de l'unité dans laquelle
est logée cette personne. Un total de 344 cas était inscrit à cette liste pour la
période allant de novembre 1991 à août 1992. Après épuration des
données, 301 d'entre eux furent retenus à fin d'analyse.
La probabilité quotidienne qu'un incarcéré soit condamné d'une infraction
peut être établie. Sachant qu'il s'était produit 301 manquements à la
discipline pendant la période de 10 mois, soit environ 300 jours, on peut calculer qu'il survient
en moyenne un manquement par jour, pour une population moyenne de 143 détenus, soit une
probabilité quotidienne individuelle inférieure à un sur 100 (0,8 p. 100). Les
infractions disciplinaires demeurent donc assez rares. Les catégories d'infractions
disciplinaires En vertu de l'article 35 du Règlement sur les établissements de
détention du Québec, le comité de discipline d'un établissement doit
sanctionner les détenus coupables d'une infraction disciplinaire. Le règlement
prévoit neuf catégories d'infraction disciplinaire qui sont reprises dans le tableau
ci-contre, qui indique également le nombre de cas par catégorie d'infraction.
Les 301 personnes traduites devant le Comité de discipline avaient commis 484 infractions
disciplinaires. Le plus souvent, il s'agissait de non-conformité aux règlements, d'entrave
à la bonne marche, de menaces verbales et de refus de participer. Il se produisit aussi 23 cas de
violence physique entre deux détenus. Les deux catégories d'infractions disciplinaires
dans lesquelles l'incidence est inférieure à 20 sont exclues des analyses
subséquentes.
Tableau 1
Les catégories d'infraction
displinaire |
||
Catégorie |
Nombre |
Pourcentage |
| Violence physique | 23 |
5% |
| Menaces verables | 47 |
10% |
| Dommages aux biens | 20 |
4% |
| Refus de participer | 37 |
8% |
| Entrave à la bonne marche | 113 |
23% |
| Possession d'un objet interdit | 33 |
7% |
| Don d'un objet interdit | 5 |
1% |
| Actes obscénes | 4 |
1% |
| Non-conformité aux réglaments Nombre de cas distinct Nombre d'infractions |
202 301 484 |
42% 100% |
Les résultats La comparaison fondée sur le statut juridique
La première variable digne d'intérêt est celle du statut
juridique du détenu puisqu'elle permet de vérifier si les
inculpés posent un risque sécuritaire plus grand que les condamnés.
Les résultats de cette analyse sont illustrés à la
figure 1.
Figure 1

Dans l'ensemble, les inculpés commettent moins d'infractions disciplinaires que ne le laisse
prévoir leur poids relatif au sein de la population carcérale. En effet, ces
détenus, qui comptent pour 19 p. 100 de la population, sont responsables de 14 p. 100 des
manquements relatifs au refus de participer et de 17 p. 100 des cas de violence physique. C'est
uniquement dans la catégorie des dommages aux biens que les inculpés sont
sur-représentés. L'écart entre inculpés et condamnés ne fait pas
ressortir d'énormes différences de comportement entre les deux groupes. La comparaison
fondée sur le classement sécuritaire À la lumière des résultats
présentés jusqu'à présent, il ne semble pas que le statut juridique soit un
facteur de prédiction fiable en matière de classement sécuritaire. Pourtant, il a
souvent été employé par les autorités administratives des prisons et des
pénitenciers pour classifier les personnes incarcérées. Les inculpés sont
généralement gardés à l'écart des condamnés.
L'établissement de détention dont proviennent les données de la présente
étude préconise une approche de classification tout à fait novatrice. En effet, les
détenus sont regroupés dans les unités en fonction de leur besoin réel
d'encadrement, tel que celui-ci est estimé par le personnel de l'établissement en fonction
de divers critères comme le risque d'évasion et la capacité d'entretenir des
relations convenables avec autrui. Le statut juridique n'est pas considéré comme une
variable importante dans le processus d'évaluation. Les catégories d'infraction
disciplinaire Les détenus nécessitant une surveillance très étroite sont
assignés au secteur A tandis que ceux qui n'exigent qu'un encadrement moyen ou faible habitent le
secteur B. Ces derniers jouissent d'une plus grande liberté au sein de l'établissement.
Sachant cela, on peut légitimement demander si le classement sécuritaire qui est
effectué au sein de l'établissement de détention opère une juste
discrimination entre les détenus susceptibles de commettre une infraction disciplinaire et ceux
qui ne le sont pas. Les résultats de cette analyse sont présentés à la
figure 2.
La figure 2 révèle que les détenus du secteur A représentent 29 p. 100 de
l'ensemble de la population de l'établissement. Toutefois, on constate qu'ils sont responsables
de 61 p. 100 des cas de violence physique, de 68 p. 100 des cas de menaces, de 70 p. 100 des dommages
aux biens et de 49 p. 100 des cas d'entrave à la bonne marche de l'établissement. Il
appert donc que les détenus placés sous une surveillance étroite sont plus
susceptibles que ceux qui habitent les unités où l'encadrement sécuritaire est
moyen ou faible de commettre des infractions interdites par le règlement. Faut-il conclure que
c'est justement parce que ces détenus font l'objet d'une surveillance étroite que le
risque d'infraction croît? La question reste en suspens. Pour l'instant, le classement
sécuritaire demeure un facteur de prédiction plus sûr de la prévalence des
comportements inadaptés que ne l'est le statut juridique.
Figure 2

Des analyses plus poussées brossent un tableau intéressant. Une étude du seul
secteur à encadrement étroit révèle que les inculpés y comptent pour
23 p. 100 de la population, mais qu'ils sont responsables de 29 p. 100 des cas de violence physique, de
28 p. 100 des cas de menaces et de 36 p. 100 des dommages aux biens. Dans cette unité, les
inculpés commettent donc proportionnellement plus d'infractions disciplinaires que les
condamnés et ce dans six (des sept) catégories d'infraction. En somme, les inculpés
détenus dans le secteur à sécurité maximale sont donc plus souvent violents,
agressifs ou passibles de commettre un acte interdit que les condamnés logés dans le
même secteur. La même chose est-elle vraie pour les personnes incarcérées dans
les secteurs à sécurité moyenne et minimale? Bien au contraire.
Les inculpés représentent 18 p. 100 de la population dans le secteur à encadrement
sécuritaire moyen ou minimal, mais ils ne sont pas responsables d'un seul cas de violence
physique ni d'un seul cas de menaces ou de possession d'un objet interdit, De plus, la proportion dans
laquelle ils sont accusés de refus de participer, d'entrave à la bonne marche de
l'établissement et de non-conformité aux règlements est nettement inférieure
à ce à quoi on pourrait s'attendre d'après leur nombre relatif au sein de la
population. Et si les inculpés se sont plus souvent rendus coupables de dommages aux biens que
les condamnés, c'est en revanche la seule catégorie d'infraction qu'ils dominent.
Conclusion Cette recherche visait à répondre à plusieurs questions : comment savoir
si les inculpés sont moins prévisibles que les condamnés? Les rapports entre le
statut juridique d'un détenu et sa propension à commettre des infractions disciplinaires
changent-ils en fonction du classement sécuritaire? Cette étude a permis de tirer les
conclusions suivantes.
Ces résultats portent à conclure que le classement des personnes incarcérées
fait en fonction de leur besoin d'encadrement réel tel qu'évalué par des
spécialistes est un outil de gestion bien plus sûr que le classement effectué en
fonction du statut juridique.
Le regroupement des détenus qui s'accordent a plusieurs avantages. Il permet aux inculpés
de jouir de la gamme complète des programmes d'éducation et de loisirs offerte au sein de
l'établissement de détention. Il évite que l'on ne contraigne à la
cohabitation des personnes dont la propension individuelle à la violence et à
l'agressivité varie considérablement. Enfin, il permet de repérer les
détenus qui exigent une surveillance très étroite et donc de réduire au
minimum la fréquence des incidents sécuritaires (c'est-à-dire évasions,
prises d'otage, voies de faits).
(1)Cet article est un résumé du rapport suivant: Marc
Ouimet, Différences comportementales entre les incarcérés-prévenus et
les incarcérés-détenus à un établissement de détention du
Québec. Rapport de recherche, Centre international de criminologie comparée,
Université de Montréal, 1992.
(2)Marc Ouimet, professeur adjoint, École de criminologie, Centre
international de criminologie comparée, Université de Montréal, 3150, rue
Jean-Brillant n° 4079, C.P. 6128, succ. A, Montréal (Québec) H3C 3J7.
(3)«La violence et le suicide dans les établissements canadiens :
statistiques récentes», Forum-Recherche sur l'actualité correctionnelle, vol. 4,
n° 3, p. 4.