Les femmes et la fraude : résultats d'un programme mené à la Prison des femmes
Bien qu'il existe de nombreuses publications sur les programmes collectifs offerts aux femmes en
prison(2), on connaît peu de choses sur l'incidence de ces programmes sur la
récidive. La plupart des études font état de différences avant et
après le traitement relativement à l'estime de soi, au comportement en
établissement, à l'aliénation et à la confiance à l'égard des
autres(3). Seules quelques études ont effectué un suivi des participantes afin
de cerner les répercussions du traitement sur la récidive. L'une de ces études n'a
pas fait ressortir de différences entre le groupe témoin et le groupe
expérimental(4), une autre prévoyait une période de suivi de 90 jours
seulement(5), et une troisième avait recours à une mesure inadéquate de
la récidive (c'est-à-dire les évaluations des agents de liberté
conditionnelle échelonnées sur sept ans)(6).
Il existe quelques rapports sur les programmes collectif à l'intention des femmes
condamnées pour vol et vol à l'étalage. Toutefois, ces rapports présentent
les mêmes lacunes : ils n'examinent pas l'efficacité du traitement, ne s'appuient sur
aucune mesure objective et sont fondés sur un suivi inadéquat, voire inexistant. Enfin, il
n'existe aucune publication sur le traitement des femmes condamnées pour
fraude(7).
Cet article est consacré à un programme offert par le Service de psychologie de la Prison
des femmes à un groupe de femmes condamnées pour fraude. Il repose sur les
résultats consécutifs à la participation des trois premiers groupes au programme
(d'août 1991 à octobre 1992). Raison d'être d'un programme à l'intention des
délinquantes condamnées pour fraude L'idée d'un tel programme est venue en partie
des femmes elles-mêmes qui se plaignaient que les services de psychologie ordinaires ne
répondaient pas à leurs besoins. Étant donné que la plupart de ces femmes ne
causaient aucun problème à l'établissement et qu'elles n'avaient pas vraiment
besoin d'intervention d'urgence, seules quelques-unes d'entre elles bénéficiaient de
consultations personnelles.
En outre, les programmes collectifs axés sur la maîtrise de la colère, la
consommation d'alcool et d'autres drogues, l'acquisition de compétences sociales et l'instruction
ou la formation professionnelle, qui visent à répondre aux besoins de nombreuses femmes,
ne sont pas indiqués pour la plupart des femmes condamnées pour fraude, parce que
celles-ci sont généralement plus souvent scolarisées, qu'elles ne consomment pas de
drogues, qu'elles ont un emploi stable et qu'elles sont d'une intelligence supérieure à la
moyenne(5).
Néanmoins, ces femmes posent un problème de taille, puisque leur fraude est souvent
chronique et engendre de nombreuses incarcérations. La fraude constitue l'infraction contre les
biens la plus onéreuse et c'est celle dont l'incidence augmente le plus rapidement au Canada,
aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Toutefois, si les femmes font l'objet de 17p. 100 de
toutes les accusations portées au Canada, elles représentent 27p. 100 de toutes les
accusations de fraude(9).
Devant les besoins uniques des délinquantes incarcérées pour fraude, leur nombre
de plus en plus élevé et les ressources restreintes du Service correctionnel, un programme
collectif à court terme s'avérait l'intervention la plus rentable. Le programme Selon les
évaluations cliniques, les détenues sous responsabilité fédérale
condamnées pour fraude diffèrent des autres femmes incarcérées dans des
prisons fédérales. À l'aide de ces données cliniques, le Service de
psychologie de la Prison des femmes a élaboré un modèle qui tient compte de
l'évolution de la fraude chronique dans les antécédents personnels ou la famille,
ainsi que des relations actuelles qui entretiennent ce comportement. Le programme reprend les principes
utilisés dans le cadre de programmes de prévention de la rechute à l'intention des
personnes ayant des dépendances, ainsi que les principes et les lignes directrices
régissant le processus de thérapie à orientation féministe. Toutefois, le
modèle de thérapie à orientation féministe fut élargi afin d'englober
l'histoire des participantes, puisque nombre d'entre elles n'avaient pas été les victimes
d'un homme, mais presque toutes avaient été victimes de mauvais traitements par leur
mère.
Les personnes intéressées peuvent se procurer une description plus
détaillée du contenu du programme, du modèle, des «devoirs» personnels,
des objectifs collectifs et des documents connexes(10). Les paramètres du programme
Trois groupes ont suivi le programme, à environ six mois d'intervalle. En tout, 19 femmes y ont
participé : six dans le premier groupe, huit dans le deuxième et cinq dans le
troisième. L'une des participantes n'a pas terminé le programme en raison d'un transfert
imprévu, ce qui signifie que 18 personnes ont suivi le programme au complet.
Au départ, le programme devait comprendre huit séances, mais il a été
porté à neuf pour le premier groupe. Les autres groupes ont participé à dix
séances, d'une durée de deux heures chacune.
Les femmes ont signé des formulaires de consentement afin que l'on puisse utiliser les
résultats des tests avant-après aux fins de recherche. On leur a également
indiqué qu'on communiquerait discrètement avec elles afin d'obtenir des renseignements de
suivi 6, 12 et 18 mois après la fin du programme, mais qu'elles pouvaient refuser de participer
à cette étape. L'évaluation du programme L'hypothèse émise
était qu'à la suite du programme, les femmes condamnées pour fraude pourraient
s'affirmer davantage et accroître leur auto-efficacité. Pour évaluer cette
hypothèse, deux mesures psychométriques ont été contrôlées
avant et après le programme : une étude du comportement interpersonnel (Interpersonal
Behavior Survey(11)) qui regroupe en sous-catégories les comportements liés
à l'affirmation de soi. Cette étude est utile dans le cadre d'une évaluation des
résultats car elle permet de mesurer le changement. La seconde mesure était
l'échelle d'évaluation suggestive du risque de récidive (Subjective Rating of
Likelihood to Reoffend) qui évalue dans quelle mesure les participantes pensent éviter
la récidive. Il s'agit d'une seule échelle de sept points utilisée par les
participantes afin d'évaluer les risques de récidive.
Pour brosser un tableau du contexte familial et de l'information démographique, deux
questionnaires ont été utilisés avant la première séance: l'un sur
les liens parentaux (Parental Bonding Instrument(12)), qui mesure la sollicitude
parentale et la sur protection au cours de l'enfance, l'autre sur les antécédents
personnels (Background Information Questionnaire), qui enregistre des variables
démographiques telles que l'âge, la race, le nombre d'enfants, le nombre d'infractions, les
résultats scolaires et l'état civil.
Enfin, à la fin du programme, les femmes devaient remplir un questionnaire d'évaluation
dans lequel elles jugeaient le contenu du programme et sa pertinence, ainsi que la performance des
animateurs. Constatations générales Les résultats obtenus variaient selon les
groupes. Alors que le premier groupe a montré des progrès certains, ce ne fut pas le cas
des deux autres. En combinant les données sur les mesures d'affirmation de soi et sur le risque
de récidive pour les trois groupes, les effets du traitement sont devenus évidents : les
femmes avaient considérablement amélioré leur capacité d'affirmation de soi
et avaient plus confiance en leur capacité d'éviter la récidive.
En ce qui concerne les liens parentaux, les participantes jugeaient que leur mère les avait
rejetées et contrôlaient davantage leur vie par rapport à la norme pour les femmes
dans la collectivité.
En répondant au questionnaire d'évaluation du programme, la plupart des femmes se sont
dites très satisfaites du programme et conscientes de son utilité. Nombre d'entre elles
ont toutefois indiqué qu'il devrait être plus long. Données de suivi longitudinales
Les femmes ont été contactées à des intervalles de 6 et de 12 mois suivant
la fin du programme. Des données sur la récidive ont été recueillies, puis
les résultats des femmes ayant récidivé et de celles qui n'ont pas
répété leur crime ont été compares. Ni les tests avant-après
ni les contrôles du changement n'ont permis d'établir une distinction entre les
récidivistes et les non-récidivistes à aucun moment après la mise en
liberté.
Bien que cette incapacité de démontrer une diminution de la récidive liée
au traitement ait plusieurs explications, trois semblent particulièrement plausibles. D'abord,
dix séances ne constituent probablement pas une intervention assez intensive auprès des
récidivistes sous responsabilité fédérale si aucune séance de suivi
dans la collectivité n'est prévue.
Ensuite, le premier groupe, qui a réalisé les plus grands progrès, était le
plus homogène : toutes les femmes de ce groupe avaient été condamnées pour
fraude seulement, alors que, dans les groupes deux et trois, certaines femmes avaient commis d'autres
infractions, en plus d'avoir une accoutumance à la drogue.
Enfin, l'impossibilité de cerner les répercussions du traitement pourrait provenir de la
nature générale des mesures utilisées. Afin d'étudier cette dernière
hypothèse dans des recherches ultérieures, un test supplémentaire a
été ajouté dans le cas du groupe trois afin d'évaluer dans quelle mesure les
femmes pouvaient appliquer le contenu du programme à leurs habitudes criminelles, cerner les
situations qui risqueraient fort de les amener à récidiver et songer à des
solutions autres que le comportement criminel. Il s'agit d'un test d'acquisition de connaissances,
similaire aux tests actuellement utilisés dans l'évaluation des programmes de
prévention de la rechute.
Malheureusement, à l'heure actuelle, il est impossible de déterminer si les taux de
récidive chez les participantes étaient inférieurs aux taux de récidive
parmi les autres femmes condamnées pour fraude dans des établissements
fédéraux et ayant des antécédents de récidive similaires. Si les
données sur la récidive chez les détenues peuvent un jour être
compilées selon le type d'infraction, il serait possible de comparer les taux de récidive
des femmes ayant participé au programme avec ceux de femmes similaires n'y ayant pas
participé.
L'absence de données sur la récidive des détenues constitue un grave obstacle
à l'évaluation d'un programme collectif, quel qu'il soit. Toutefois, ce problème
pourrait bien être résolu grâce aux efforts actuellement déployés par
les gouvernements fédéral et provinciaux afin d'obtenir ces données(13).
Conclusion Le programme «Les femmes et la fraude» de la Prison des femmes a permis d'obtenir
de l'information nouvelle sur la dynamique des infractions. il s'est avéré utile pour les
femmes elles-mêmes et constitue un grand pas en avant dans la collecte de données sur un
sous-groupe précis de détenues.