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Les femmes qui travaillent dans les prisons pour hommes

Quelle image évoque pour vous la notion d'agent de correction dans une prison pour hommes (un gardien de prison)? Voyez-vous une «armoire à glace» qui n'entend pas plaisanter? Ou un homme armé faisant les cent pas dans une tour de guet? Quelle que soit l'image qui vous vient à l'esprit (et qu'elle soit juste ou non), il ne s'agit certainement pas d'une femme, parce que la majorité des agents de correction travaillant dans les prisons pour hommes sont de sexe masculin.

Néanmoins, de nombreuses femmes travaillent dans ces établissements - depuis 1983, tous les pénitenciers fédéraux du pays ont embauché des agentes de correction.

Comme la plupart des femmes ayant choisi des professions à prédominance masculine, les agentes de correction doivent faire face à des problèmes et surmonter des obstacles bien enracinés dans le sexisme. En fait, plus que toutes les autres, celles qui oeuvrent dans des prisons pour hommes sont conscientes qu'elles travaillent dans un endroit non traditionnel:
non seulement la plupart de leurs collègues sont des hommes, mais le travail consiste surtout à s'occuper d'hommes et à les surveiller.

Dans une étude récente, on a essayé de brosser un tableau détaillé de la situation des agentes de correction pour hommes. On a alors appris, entre autres choses, que ces femmes se trouvent dans une situation ambiguë.

D'abord, être une femme, c'est être différente, ne pas appartenir au groupe. Par ailleurs, les femmes ont beaucoup en commun avec leurs collègues masculins, qu'elles comprennent en raison de leur travail similaire.
La méthodologie L'étude a été faite dans une prison moderne située dans une ville canadienne (où l'auteure a déjà travaillé comme agente de correction). L'établissement abrite 150 hommes attendant leur procès ou leur mise en liberté sous caution. Il a été conçu en fonction de la présence d'agentes de correction - les cabines de douche et les toilettes sont fermées, et les femmes disposent de vestiaires distincts. Les femmes doivent effectuer toutes les tâches requises dans une prison, sauf la fouille à nu, qui n'est exigée que dans la description de tâches d'un poste particulier.

En 1990-1991, des entrevues en profondeur ont été effectuées auprès de 21 agentes de correction (soit environ la moitié des femmes ayant jamais travaillé comme agentes de correction dans la prison), 17 femmes occupant des postes généralement confiés à des femmes dans une prison (infirmière, commis, bibliothécaire) et six gestionnaires des services correctionnels. De nombreux entretiens informels ont également eu lieu avec d'anciens détenus et des agents de correction des deux sexes.

L'âge moyen des agents consultés (au moment de l'embauche) était de 24 ans. Des 21 agentes de correction, six détenaient un diplôme universitaire, et seulement deux avaient arrêté leurs études au niveau du secondaire. Les méthodes de travail des agent(e)s de correction La plupart des agentes de correction disaient effectuer leur travail avec moins d'agressivité que les hommes; leur style n'était pas nécessairement dicté par leur préférence, mais plutôt par une expérience différente et par leurs limites physiques. Les femmes sont en général plus petites que les hommes et elles ont appris à aider plutôt qu'a imposer.

C'est pourquoi les agentes ne font pas appel aux mêmes aptitudes que leurs collègues masculins. En s'appuyant surtout sur leurs aptitudes verbales et sur leur intuition, les femmes ont pu obtenir la coopération des détenus; elles misaient davantage sur le dialogue pour régler les problèmes et éventuellement désamorcer des situations qui auraient pu tourner au vinaigre.

L'approche différente des femmes dans leur travail se remarque aussi par le fait qu'elles s'appuient davantage que les hommes sur les procédures disciplinaires internes, ce qui laisse entendre que les agentes seraient plus enclines à se fier à des moyens établis et légitimes de discipline plutôt qu'à tourmenter ou menacer les détenus.

Les aptitudes dont se servent les hommes et les femmes se complètent donc. Les femmes peuvent humaniser le milieu de travail de diverses façons en établissant des relations moins agressives avec les détenus. De même, en optant pour la négociation plutôt que pour la force, les risques de blessures sont moins élevés, aussi bien pour les détenus que pour le personnel.

Généralement parlant, d'après les réponses obtenues, les agents croyaient que leurs collègues féminines effectuaient avec compétence les travaux quotidiens. Cependant, les entretiens ont également indiqué que de nombreux hommes avaient peur que les femmes ne puissent les aider dans une situation de crise. À ce moment, les hommes étaient d'avis que le travail devenait «un véritable travail d'hommes».

Il faut souligner ici que le recours à la force dans les prisons constitue une exception et que, dans une situation dangereuse, les agents ne sont pas seuls. En fait, les agents passent des heures à s'exercer à réagir de façon cohésive en cas d'urgence car; face à une situation de crise, la taille et la force d'un agent n'ont pas autant d'importance que la discipline et la coordination du groupe.

Cependant, les agentes de correction ont indiqué que, lors de telles situations, certains hommes adoptaient une attitude protectrice et chevaleresque à leur égard. Elles se sont dites contrariées par un tel traitement : elles ont l'impression qu'elles gênent et que leurs collègues se mettent en danger en ne se concentrant pas pleinement sur la situation en cours.

Les prouesses physiques et le fait de ne pas craindre les confrontations physiques sont également des façons de se faire accepter par ses collègues. Lorsqu'elles sont laissées à l'écart en cas de crise, les agentes se voient refuser un moyen important d'être acceptées. Le harcèlement personnel et le harcèlement sexuel La plupart des femmes ont indiqué n'avoir pas été personnellement l'objet d'attouchements ou de suggestions indésirables (harcèlement sexuel dans son sens le plus restreint). Lorsqu'on leur a demandé si le harcèlement sexuel constituait un problème, la plupart d'entre elles ont répondu: «pas pour moi».

Les mêmes femmes ont alors décrit «d'autres formes de harcèlement» (de la part de leurs collègues masculins), entre autres des agressions physiques, des menaces, des rumeurs non fondées et grossières concernant la vie sexuelle de certaines femmes, et une dose quotidienne de remarques abaissantes de la part de leurs pairs, des détenus et des superviseurs. Bien que certaines personnes aient décrit des cas dramatiques de harcèlement, elles ont généralement parlé d'un courant voilé de sexisme et d'inégalité.

Les rumeurs sur les agentes de correction, notamment les suppositions sur leur orientation ou leur vie sexuelles, constituent une forme de harcèlement. Ainsi, de nombreuses agentes ont indiqué que les gens de l'intérieur et de l'extérieur du système de justice pénale les considéraient comme des lesbiennes.

On fait également souvent courir le bruit que les femmes entretiennent des relations sexuelles avec les superviseurs ainsi qu'avec les détenus.

En outre, les agents de correction vont généralement prendre un verre après le travail. Si les femmes se joignent à eux, on les considère souvent comme des femmes aux moeurs légères. Et les hommes jugent souvent que les femmes faciles ont ce qu'elles méritent, c'est-à-dire le harcèlement.

Le harcèlement de la part des détenus ne semble pas poser de problème grave. Ceux-ci sont généralement favorables ou indifférents à l'emploi de femmes dans les prisons. Ils ont indiqué que les agentes les traitaient mieux que les hommes, puisqu'elles cherchent moins la confrontation et sont plus enclines à donner suite à leurs demandes. Ils ont donc beaucoup à gagner de leur présence.

Les agents de correction ont également des façons plus directes et plus efficaces de faire face au harcèlement des détenus. Elles peuvent simplement les accuser de manquement à la discipline.

Toutefois, la plupart des femmes ne se plaignent pas du harcèlement de leurs collègues, qui est considéré comme normal dans le milieu carcéral masculin. Il semble coutumier et sans grande importance. Les femmes voient le harcèlement comme étant inévitable, comme un inconvénient à subir si elles veulent travailler dans une prison.

Plus important encore, si elles se plaignent, les victimes doivent subir les conséquences de leur geste. Elles ont donc le choix entre toléré le harcèlement ou faire face à des problèmes plus graves si elles le rapportent. Les femmes craignent fort d'être isolées si elles se plaignent. Elles seraient presque certainement exclues du groupe, blâmées ou accusées d'avoir réagi de façon exagérée. Pourquoi? La sous-culture qui prédomine dans les prisons exige la loyauté des agents à l'égard de leurs collègues. Les agents ont un code d'éthnique qui interdit absolument de dénoncer ou de «donner» un membre du groupe - les délateurs sont méprisés et isolés en raison de leur déloyauté à l'égard du groupe.

De même, les femmes ont indiqué que, dans le pire des cas, l'auteur du harcèlement serait transféré à un autre établissement, où il pourrait pour-suivre le même comportement. Mais le plus souvent, une plainte se solderait par une réprimande ou une courte suspension.

En un mot, les femmes ne se plaignent pas de harcèlement parce qu'elles auraient beaucoup à y perdre et peu à y gagner. La survie dans ce milieu d'hommes Pour faire face à la situation, la plupart des femmes ont tout simplement décidé d'accepter ce qu'elles ne peuvent changer. Elles ont cherché à obtenir l'approbation des hommes et ont supporté en silence les difficultés qui se posaient. La plupart des agentes semblent essayer d'entretenir des rapports harmonieux avec leurs collègues masculins et de ne pas attirer l'attention sur elles, dans l'espoir de pouvoir faire leur travail en toute quiétude.

Les femmes ont également survécu dans ce milieu difficile en optant pour le repli. Certaines prennent des congés en raison de stress, ou sont devenues indifférentes out détachées, évitant tout contact social avec leurs collègues quand ce n'est pas nécessaire. Certaines ont simplement démissionné.

D'autres encore ont trouvé des oreilles sympathiques; des collègues leur ont offert un soutien moral, les acceptent et les considèrent comme des êtres normaux dont ils partagent les expériences et le sentiment d'isolement inhérents au travail. Recommandations Selon cette étude, les agentes de correction se considèrent compétentes dans leur travail, mais moins agressives que leurs collègues masculins. Pourtant, elles doivent subir une protection paternaliste superflue qui les dévalorise au sein de l'organisation carcérale. Elles sont victimes de harcèlement personnel et de harcèlement personnel et de harcèlement sexuel, qui sont considérés comme normaux et acceptés par les hommes et les femmes.

Les agents doivent faire face aux défis et aux frustrations de leur travail, soit en parvenant à se faire accepter dans une certaine mesure ou simplement en tolérant les difficultés (y compris le harcèlement personnel et le harcèlement sexuel) ou en se repliant d'une façon ou d'une autre lorsqu'elles sont au travail.

À la lumière de ces constations, on recommande :

  1. des séances de formation destinées aux directeurs et aux agents de correction afin qu'ils comprennent les problèmes des femmes qui travaillent dans le milieu carcéral;
  2. l'établissement d'une politique ferme interdisant le harcèlement sexuel et le harcèlement personnel - complétée par des mécanismes qui permettent de traiter les plaintes en dehors de la voie hiérarchique et des châtiments pour les responsables du harcèlement.
  3. la sélection de candidats à des postes en fonction de leur capacité et leur volonté d'établir avec les agentes de correction des relations fondées sur les respect mutuel.

(M.I. Cadwaladr, Breaking into Jail: Women Working in a Men's Jail, thèse de maîtrise, Département de sociologie et d'anthropologie, Université de la Colombie-Britannique, 1993.)