Laps de temps avant la suspension de la libération conditionnelle des délinquants sexuels
Les dispositions sur la sus pension de laLoi sur le système
correctionnel et la mise en liberté sous condition permettent
à la Commission nationale des libérations conditionnelles
(ou à une personne désignée par la Commission comme
un agent de liberté conditionnelle) de suspendre la liberté
conditionnelle ou la mise en liberté d'office (liberté surveillée)
de délinquants purgeant une peine fédérale, et autorisent
leur arrestation et leur réincarcération jusqu'à
l'annulation de la suspension, la fin de la période de libération
conditionnelle ou d'office, ou l'expiration de leur peine.
La liberté conditionnelle peut être suspendue pour diverses
raisons; mais en ce qui concerne les délinquants sexuels, cette
sus pension est généralement motivée par des indices
de récidive imminente.
Peu d'études ont examiné la nature et la fréquence
des taux de suspension des délinquants en libération conditionnelle.
Même si de nombreuses études se sont penchées sur
la récidive chez les délinquants sexuels, aucune ne s'est
intéressée précisément à la suspension
de la liberté conditionnelle de cette catégorie de détenus.
Nous nous efforçons ici de combler cette lacune2.
Pourquoi?
La suspension de la liberté conditionnelle des délinquants
sexuels constitue une mesure importante pour leur réinsertion sociale
post-libératoire ainsi qu'un aspect crucial de tout programme de
prévention des rechutes. Méthode de recherche Un recensement
national des délinquants sexuels a été effectué
en 1991 afin de connaître avec exactitude le nombre, le genre et
les caractéristiques de cette catégorie de détenus
purgeant une peine fédérale. Le recensement a livré
des renseignement sur 3 066 délinquants sexuels, dont 30 % étaient
sous surveillance dans la collectivité.
Notre étude, qui s'ajoute au recensement, a recours au modèle
de la durée de survie pour analyser le temps qui s'écoule
entre la mise en liberté et la suspension de la liberté
conditionnelle des délinquants sexuels. L'analyse de la survie
est une technique statistique évaluant le temps qui s'écoule
jusqu'à ce que se produise un événement quelconque
ainsi que le taux de fréquence de cet événement.
Cette technique permet non seulement de repérer les délinquants
susceptibles de voir leur liberté conditionnelle suspendue, mais
également d'évaluer avec quelle rapidité cette suspension
se produira.
Il convient d'établir une distinction entre les mandats de suspension
qui ont été émis et ceux qui ont été
exécutés. La liberté conditionnelle est suspendue
par l'émission d'un mandat exécuté par un agent de
la paix et ce mandat n'est considéré comme exécuté
que lorsque le délinquant a été effectivement arrêté.
Toutefois, pour diverses raisons, les autorités correctionnelles
peuvent choisir de retirer ou d'annuler le mandat avant que le délinquant
ait été appréhendé. Dans ce cas, le mandat
de suspension a été émis mais n'a pas été
exécuté.
D'après les données recueillies, 793 délinquants
sexuels étaient sous surveillance communautaire au moment du recensement
et pouvaient faire l'objet d'un suivi. Deux cent seize autres ont été
libérés d'un établissement de détention après
le recensement, constituant un groupe de «nouveaux libérés»
pour fin de suivi.
Sur les 793 délinquants sexuels sous surveillance communautaire
à l'époque du recensement, 12,7 % étaient en semi-liberté,
49,4 % jouissaient de la libération conditionnelle totale et 37,8
% étaient en liberté surveillée. Sur les 216 délinquants
sexuels nouvellement libérés, 15,3 % étaient en semi-liberté,
22,7 % en libération conditionnelle totale et 62,4 % en liberté
surveillée. Par conséquent, la proportion des délinquants
en liberté surveillée au sein du groupe nouvellement libéré
était presque deux fois plus importante que dans le groupe du recensement.
Les deux groupes différaient également sensiblement quant
à l'origine ethnique et à la durée de la peine. Les
délinquants nouvellement libérés comportaient un
plus grand nombre d'Autochtones et purgeaient des peines plus longues.
Les données sur la suspension ont été extraites de
la base de données automatisée du système de surveillance
des cas du Service correctionnel du Canada. Les délinquants sexuels
en libération conditionnelle au moment du recensement ont été
suivis depuis cette époque, soit pendant une période de
17 mois. Au moment où les données sur la suspension ont
été réunies, ce groupe était en liberté
conditionnelle depuis environ trois ans.
En revanche, les délinquants sexuels nouvellement libérés
avaient été choisis en établissement au moment du
recensement et ont été libérés par la suite.
La période de suivi de ce groupe varie donc de 8,4 à 16,3
mois, soit une moyenne d'environ un an. Taux de suspension des délinquants
sexuels Comme on s'y attendait, les taux de suspension de la liberté
conditionnelle chez les délinquants sexuels nouvellement libérés
(après le recensement) sont nettement plus élevés
que chez les délinquants déjà libérés
au moment du recensement. Le suivi des délinquants sexuels déjà
dans la collectivité a révélé que des mandats
de suspension avaient été émis pour 144 délinquants
(18,2 %) et que ces mandats avaient été exécutés
pour 78 d'entre eux (9,8 %).
En ce qui concerne les délinquants sexuels nouvellement libérés,
65 d'entre eux avaient fait l'objet de mandats de suspension (30,1 %)
et ces mandats avaient été exécutés dans 34
cas (15,8 %). Par conséquent, le taux de suspension des délinquants
sexuels nouvellement libérés est pratiquement le double
de celui des délinquants sexuels qui se trouvaient déjà
dans la collectivité. Laps de temps Même si des mandats de
suspension ont été émis à un rythme continu
pour les deux groupes, les délinquants nouvellement libérés
ont vu leur liberté conditionnelle suspendue beaucoup plus rapidement
que ceux qui étaient déjà en liberté conditionnelle
à l'époque du recensement.
En fait, le taux de survie (sans émission d'un mandat de suspension)
mesuré six mois après la libération est de 91,7 %
pour le groupe de personnes déjà libérées
et de 82,8 % pour les délinquants nouvellement libérés.
Après 12 mois, ce nombre tombe à 86,1 % pour les délinquants
déjà libérés et à 74,6 % pour les délinquants
nouvellement libérés et, à la fin de la période
d'étude, les taux ont encore baissé, s'établissant
à 82,7 % et à 68,8 % respectivement.
La même tendance s'observe lorsqu'on compare les taux de survie
des deux groupes relativement aux mandats de suspension exécutés
(voir Graphique 1). Là encore, le taux de survie en libération
conditionnelle est plus élevé pour les délinquants
sexuels qui avaient été déjà libérés
dans la collectivité que pour leurs homologues nouvellement libérés
(90,5 % et 85,1 % respectivement, à la fin de la période
d'étude).
Graphique 1
Laps de temps et caractéristiques des délinquants On a
également analysé le laps de temps et les diverses caractéristiques
des délinquants des deux groupes. Nous donnons ci-après
un aperçu de quelques-unes des constatations les plus importantes.
Alors que les délinquants sexuels nouvellement libérés
étaient plus susceptibles d'être mis en liberté surveillée
que de se voir accorder la semi-liberté ou la libération
conditionnelle totale, leur liberté conditionnelle a été
suspendue dans une proportion beaucoup plus élevée et à
un rythme nettement plus rapide que pour ceux en semiliberté ou
en liberté conditionnelle totale.
Les délinquants sexuels célibataires (des deux groupes)
ont été plus nombreux à faire l'objet d'une suspension,
et à un rythme plus rapide, que les délinquants mariés.
Quant aux délinquants sexuels récidivistes, leur liberté
conditionnelle a été suspendue en plus grand nombre et à
un rythme plus rapide que les délinquants sexuels primaires. En
outre, les délinquants sexuels dont l'infraction la plus récente
n'était pas d'ordre sexuel, mais qui avaient commis des infractions
sexuelles par le passé, ont été aussi nombreux (sinon
plus) à avoir leur liberté conditionnelle suspendue que
les délinquants sexuels dont le dossier faisait état d'infractions
sexuelles antérieures ou récentes.
Dans le même ordre d'idée, les agresseurs sexuels sont ceux
qui ont connu le plus grand nombre et le rythme le plus rapide de suspension
de la liberté conditionnelle (en rapport avec une infraction d'ordre
sexuel), suivis par les pédophiles et les délinquants condamnés
pour cause d'inceste. En outre, ce sont les délinquants sexuels
qui avaient eu recours à la violence et causé des blessures
à des femmes adultes qui ont été les plus nombreux
à faire l'objet d'une suspension et le plus rapidement (en relation
avec les caractéristiques liées à la victime).
Les délinquants sexuels qui étaient sous l'effet de l'alcool
ou de la drogue lors de leurs infractions passées ou récentes
étaient également plus susceptibles de voir rapidement leur
liberté conditionnelle suspendue.
Enfin, les délinquants sexuels à risque élevé
et ayant des besoins élevés d'après l'Échelle
d'évaluation du risque et des besoins dans la collectivité
étaient nettement plus susceptibles de voir leur liberté
conditionnelle suspendue que ceux présentant de faibles risques
et de faibles besoins. L'Échelle d'évaluation du risque
et des besoins dans la collectivité est une approche systématique
utilisée par le Service correctionnel du Canada pour évaluer
les besoins des délinquants, le risque de récidive et tout
autre facteur qui pourrait avoir une incidence sur leur réinsertion
sociale. Un pas pour d'autres recherches L'étude est limitée
en ce sens qu'elle ne s'intéresse pas aux motifs de suspension
de la liberté conditionnelle des délinquants. D'autres recherches
devront être effectuées. L'étude n'explore pas de
façon approfondie les effets du traitement des délinquants
sexuels sur le temps de survie. Une analyse portant sur les effets du
traitement sur la suspension de la libération conditionnelle devrait
s'intéresser à l'incidence des divers programmes de traitement
(comme les thérapies cognitives du comportement ou les traitements
pharmacologiques), en comparant l'effet des programmes de traitement en
établissement ou dans la collectivité et celui des programmes
de prévention de la rechute.
Néanmoins, les résultats de cette étude indiquent
que des facteurs statiques (comme les antécédents d'infractions
sexuelles) et dynamiques (comme la situation au regard de l'emploi ou
la toxicomanie) jouent un rôle important dans l'issue de la libération
conditionnelle des délinquants sexuels. En outre, il semblerait
que les facteurs relatifs au risque et aux besoins couramment associés
à la population carcérale générale s'appliquent
également aux délinquants sexuels. Toutefois, il y a certains
facteurs de risque (comme les modèles de victimisation) qui se
rattachent exclusivement à la surveillance du délinquant
sexuel.
Tous ces éléments donnent à penser qu'une approche
systématique d'évaluation et de réévaluation
des besoins des délinquants sexuels, alliée à une
connaissance des préférences sexuelles (âge et sexe)
et du dossier des infractions sexuelles, peut améliorer la surveillance
communautaire des délinquants sexuels.