Détermination et analyse des besoins du délinquant au sein des services correctionnels
communautaires
L'évaluation systématique des besoins du délinquant, du risque de récidive
et de tout autre facteur susceptible d'influencer sa réinsertion satisfaisante au sein de la
collectivité est un élément majeur de l'aspect normatif de la surveillance de la
liberté conditionnelle, tant pour le Service correctionnel du Canada que pour la Commission
nationale des libérations conditionnelles. En fait, le mouvement en faveur de
l'établissement de programmes et de la prestation de services communautaires visant à
répondre aux besoins criminogènes des délinquants a évolué et est
devenu une véritable stratégie correctionnelle du Service.
C'est dans ce cadre qu'un groupe de travail de la Région de l'Ontario a récemment
adopté et adapté le volet «Détermination et analyse des besoins du
délinquant» d'un projet d'évaluation initiale des délinquants (en cours
d'élaboration à l'époque et actuellement en cours de mise en oeuvre) à
l'intention des services correctionnels
communautaires.
Le processus allie l'évaluation du risque d'actes criminels à la détermination et
à l'analyse de sept catégories de besoins ou facteurs criminogènes présents
chez les délinquants (emploi, relations conjugale-familiale, fréquentations-interactions
sociales, toxicomanie, fonctionnement au sein de la collectivité, vie personnelle et affective et
attitude) dans le but de saisir toute l'information pertinente concernant le risque indiqué par
les antécédents criminels et les besoins du cas.
Un essai pilote de ce processus a récemment été effectué dans tous les
bureaux de libération conditionnelle et organismes du secteur privé de la Région de
l'Ontario. Nous examinons dans cet article la validité de cette technique judicieuse de gestion
des cas à partir de l'identification et de l'analyse des besoins du délinquant au sein des
services correctionnels communautaires2.
Méthode de recherche
Aux fins de cette étude, un échantillon de 573 détenus sous responsabilité
fédérale qui étaient libérés d'établissements de la
Région de l'Ontario depuis six mois a été constitué (31 délinquantes
ont également été observées, mais la petitesse de l'échantillon n'a
permis qu'une analyse descriptive). Comme prévu, la proportion la plus importante de
détenus libérés provenait du district du Centre de la Région de l'Ontario
(55 %), suivie du district de l'Est et du Nord (26 %) et du district de l'Ouest (19 %).
Vingt-deux des lieux de la libération conditionnelle étaient des bureaux de
libération conditionnelle du Service correctionnel du Canada (y compris un centre correctionnel
communautaire) alors que sept étaient des bureaux d'organismes privés
(Société Elizabeth Fry, John Howard Society et Armée du Salut). Plus
précisément, la majorité des cas étaient sous la surveillance directe du
Service correctionnel du Canada et quelque 16 % relevaient d'un organisme privé.
Les taux de suspension présentés dans cet article visent la suspension d'une mise en
liberté sous condition pour quelque raison que ce soit.
Évaluation du risque
Afin de déterminer le degré de risque de commission d'un acte criminel, les agents de
gestion des cas s'appuient sur l'évaluation du risque de la Commission nationale des
libérations conditionnelles, sur l'Échelle d'information statistique sur la
récidive ou sur leur propre évaluation fondée sur un examen approfondi des
antécédents criminels du délinquant. Dans cet échantillon de
délinquants libérés, 53 % étaient classés à faible risque et
47 % étaient à risque élevé.
L'essai pilote a reconfirmé que les évaluations du risque faites par l'agent de gestion
des cas (d'après les antécédents criminels du délinquant) peuvent
prédire l'issue de la mise en liberté sous condition. Le taux de suspension de la mise en
liberté sous condition (dans les six mois) pour les délinquants à faible risque a
été nettement inférieur (12 %) à celui des délinquants à
risque élevé (31,3 %), et cet écart est significatif sur le plan statistique.
Évaluation des besoins
Le niveau de besoins évalué est tout simplement une synthèse des jugements de
l'agent de gestion des cas qui permet la classification du délinquant dans trois
catégories, à savoir : faibles besoins, besoins moyens ou besoins élevés.
Dans cet échantillon d'hommes libérés, les agents de gestion des cas ont
évalué que 44,8 % des délinquants avaient des besoins moyens, 28 % de faibles
besoins et 27,3 %, des besoins élevés.
L'essai pilote a mis en évidence un rapport entre le niveau de besoins et l'issue de la mise en
liberté sous condition, qui corrobore les constatations d'une étude antérieure. Les
délinquants classés comme ayant de faibles besoins sont ceux qui ont obtenu le plus bas
taux de suspension de la liberté conditionnelle (11,7 %), suivis des délinquants à
besoins moyens (19 %) et, nettement à la traine, des délinquants à besoins
élevés (33,8 %). Ces écarts sont également significatifs sur le plan
statistique.
Évaluation du risque et des besoins
L'évaluation du risque et des besoins combine les niveaux de risque et de besoins des
délinquants. Il est tout à fait remarquable que le pourcentage de délinquants
évalués comme étant à faible risque, faibles besoins, faible risque, besoins
moyens et risque élevé, besoins élevés, ait été à peu
près équivalent (de 24,3 %, 26,7 % et 25,2 % respectivement) et ce, pour la
majorité de l'échantillon.
Les délinquants à risque élevé et à besoins élevés
étaient quatre fois plus susceptibles de voir leur mise en liberté sous condition
suspendue que ceux qui avaient été évalués à faible risque et
à faibles besoins (voir Tableau 1).
Tableau 1
Suspension de la mise en liberté
selon les niveaux
combinés de risque et de besoins (573 délinquants) |
| |
Détenus |
Suspension de la
liberté conditionnelle |
| Niveau de risque ou de besoins |
| Faible risque, faible besoins |
24,3 % |
9,0 % |
| Faible risque, besoins moyens |
26,7 % |
15,7 % |
| Faible risque, besoins élevés |
2,2 % |
0 |
| Risque élevé, faible besoins |
3,5 % |
31,6 % |
| Risque élevé, besoins moyens |
18,2 % |
24,0 % |
| Risque élevé, besoins élevés |
25,2 % |
36,7 % |
Précisément, plus d'un tiers des délinquants (36,7 %) évalués comme
étant à risque élevé et à besoins élevés ont vu leur
mise en liberté sous condition suspendue dans les six mois suivant leur évaluation
initiale, par rapport à seulement 9 % de ceux qui étaient considérés
à faible risque et à faibles besoins. Bref, la combinaison de l'évaluation du
risque et des besoins par l'agent de gestion des cas a amélioré la possibilité de
prédire avec exactitude quels sont les délinquants les plus susceptibles de mener à
terme leur mise en liberté sous condition ou d'échouer.
Détermination des besoins
Comme nous l'avons mentionné, la détermination et l'analyse des besoins du
délinquant au sein des services correctionnels communautaires portent sur sept principales
catégories : l'emploi, les relations conjugale-familiale, les fréquentations-interactions
sociales, la toxicomanie, le fonctionnement au sein de la collectivité, la vie personnelle et
affective et l'attitude.
Il ressort des analyses statistiques que les sept catégories de besoins sont toutes liées
de façon significative au succès ou à l'échec de la mise en liberté
sous condition du délinquant (voir Tableau 2).
Tableau 2
Suspension de la mise en liberté
pour les détenus chez
qui on a décelé des besoins (573 délinquants) |
| |
Délinquants ayant
des besoins |
Suspension dans
les quare mois |
Relations statistiques
significatives |
| Catégorie de besoins |
| Emploi |
47,6 % |
27,9 % |
<0,001 |
Relations conjugale-
familiale |
43,5 % |
15,7 % |
<0,01 |
Fréquentations -
interactions sociales |
41,8 % |
28,9 % |
<0,001 |
| Toxicomanie |
53,1 % |
26,3 % |
<0,001 |
Fonctionnement au
sein de la collectivité |
28,9 % |
30,3 % |
<0,001 |
Vie personnelle
et affective |
44,9 % |
26,9 % |
<0,01 |
| Attitude |
23,3 % |
36,1 % |
<0,001 |
Plus précisément, certains des facteurs (de ces vastes catégories) jugés
importants pour prédire l'échec de la mise en liberté sous condition du
délinquant sont le manque d'instruction, des antécédents professionnels
marqués par l'instabilité, des problèmes matrimoniaux, un fonctionnement
médiocre en famille, la fréquentation de criminels, une mauvaise gestion
financière, de faibles aptitudes cognitives et un comportement antisocial.
Toutefois, des variables comme les difficultés d'apprentissage, une limitation fonctionnelle, le
fait d'avoir subi des sévices ou d'avoir été victime d'abus sexuels dans l'enfance,
l'isolement social, l'affirmation de soi, la santé, l'image de soi, la dysfonction sexuelle et la
déficience mentale ont été jugées non reliées à la suspension
de la mise en liberté sous condition des délinquants.
Fait intéressant, l'évaluation chiffrée faite par l'agent de gestion des cas sur
la motivation du délinquant à régler les besoins déterminés dans les
sept catégories établies permettait de prévoir l'issue de la mise en liberté
sous condition. En d'autres termes, moins les délinquants étaient considérés
comme motivés à cet égard, plus ils risquaient de voir leur mise en liberté
sous condition suspendue.
Un rôle primordial
L'essai pilote de la détermination et de l'analyse des besoins du délinquant au sein des
services correctionnels communautaires révèle que les facteurs statiques (comme les
antécédents criminels) et dynamiques (comme la situation au regard de l'emploi ou la
toxicomanie) continuent à jouer un rôle primordial dans la réussite de la
réinsertion sociale des délinquants. Il semble que cette approche systématique de
l'évaluation du risque et des besoins du délinquant, associée au jugement
professionnel de l'agent de gestion des cas sur le risque de récidive et les besoins, puisse
être utilisée à bon escient pour déterminer le degré de surveillance
requis pour chaque délinquant.
De même, cet instrument peut fournir un mécanisme utile de contrôle de
l'évolution du comportement et des attitudes des délinquants ainsi que des circonstances
liées à l'issue de la libération. Qui plus est, le processus de
détermination et d'analyse des besoins des délinquants peut donner une idée des
domaines importants d'intervention au sein des programmes communautaires. Si les besoins
criminogènes peuvent être ciblés avec efficacité, le choix de programmes
appropriés devrait réduire le risque de récidive.
Le processus de détermination et d'analyse des besoins des délinquants, qui était
à l'origine un exercice fastidieux et paperassier nécessitant un personnel nombreux, tend
à l'automatisation et a été transformé en un système
informatisé d'évaluation des délinquants. Cette méthode automatisée
permet l'établissement de rapports normalisés d'évaluation du risque et des
besoins, facilite la production de plans correctionnels et de résumés de
l'évolution du cas ainsi que la création de bases de données d'informations
extrêmement précieuses.
L'objectif du processus de détermination et d'analyse des besoins des délinquants a
évolué. On est passé de la simple détermination des besoins des
délinquants, qui était un volet de la stratégie correctionnelle, à une
stratégie affinée de
gestion des délinquants dans la
collectivité.
(1)Direction de la recherche et des statistiques, Service correctionnel du Canada, 340,
avenue Laurier ouest, pièce 4B, Ottawa (Ontario) K1A 0P9.
(2)Pour obtenir de plus amples renseignements, se reporter à l'étude
complète MOTIUK, L.L. et BROWN, S.L.
La validité du processus de détermination
et d'analyse des besoins des délinquants dans la collectivité, Rapport n° 34,
Ottawa, Service correctionnel du Canada, 1993.