Apprendre pour mieux prédire l'avenir : la formation à l'évaluation du risque de la
Commission nationale des libérations conditionnelles
Les spécialistes en sciences sociales s'efforcent continuellement d'améliorer leurs
capacités de prédiction du comportement criminel. On n'a pas encore atteint la perfection,
mais un volume croissant d'études et d'écrits accroît la fiabilité de telles
prédictions.
La recherche dans ce domaine a considérablement progressé grâce aux
méta-analyses des études à résultats contrôlés. Ces examens
quantitatifs et systématiques ont enrichi notre connaissance de l'efficacité de divers
traitements et mesures de suivi dans la réduction de la récidive. En d'autres termes,
certaines données statistiques probantes nous indiquent maintenant «ce qui marche»
dans la prévention de la récurrence du comportement criminel.
Nous décrivons dans cet article comment les progrès dans la prédiction du
comportement criminel ont donné lieu à l'établissement d'un cours de formation
complet de trois jours sur l'évaluation du risque donné par la Commission nationale des
libérations conditionnelles. Le cours a été présenté par diverses
équipes d'universitaires et de praticiens à tous les Commissaires à plein temps et
à temps partiel (ainsi qu'au personnel opérationnel de la Commission) de chaque bureau
régional du pays au cours de l'exercice 1993-1994. La Commission nationale des libérations
conditionnelles
Tout comme le Service correctionnel du Canada, la Commission nationale des libérations
conditionnelles est un organisme rattaché au ministère du Solliciteur
général du Canada. La Commission est un tribunal administratif doté du pouvoir
exclusif d'accorder ou de refuser la libération conditionnelle, de suspendre ou de
révoquer la liberté conditionnelle et la libération d'office, et de maintenir en
incarcération les détenus admissibles à une libération d'office. En
1992-1993, la Commission a pris 34 555 décisions de mise en liberté sous condition.
La Commission prend également la décision d'accorder, de refuser ou de révoquer la
réhabilitation en vertu de la Loi sur le casier judiciaire. Elle est également
habilitée à faire des recommandations de clémence au Parlement.
En 1992-1993, elle a ainsi traité 25249 cas de réhabilitation.
La Commission réglemente les processus de libération conditionnelle et de
libération d'office des détenus des établissements fédéraux et
territoriaux et des établissements provinciaux (qui abritent habituellement les personnes
purgeant des peines de moins de deux ans) - sauf dans les provinces de Québec, de l'Ontario et de
la Colombie-Britannique, qui administrent leur propre commission des libérations
conditionnelles.
Le Service correctionnel du Canada est chargé d'administrer les peines de deux ans ou plus.
Cette responsabilité inclut la gestion des établissements correctionnels et la
surveillance des détenus dans la collectivité. La Commission nationale des
libérations conditionnelles collabore avec le Service qui établit les rapports et les
recommandations concernant les cas au sujet desquels la Commission doit rendre une décision. il
incombe au Service de s'assurer du respect des conditions de libération établies par la
Commission. Première étape : la coopération Au début de 1993, la Commission
nationale des libérations conditionnelles a entrepris des discussions avec le directeur de la
Direction de la recherche et des statistiques du Service correctionnel du Canada concernant la
possibilité d'établir un programme de formation à partir des derniers
progrès de la recherche en matière de prédiction du comportement criminel. Les
consultations ont pris rapidement de l'expansion pour inclure les représentants régionaux
des deux organismes, de même que divers universitaires canadiens et représentants du
Secrétariat du ministère.
Ce n'est que grâce à d'intenses efforts de concertation de la part de ces partenaires que
la Commission a été en mesure d'assurer la prestation du premier volet d'un programme
complet de formation au cours de l'exercice 1993-1994. En outre, les spécialistes de la recherche
dans le domaine de la justice pénale se sont chargés des cours de formation; leurs
connaissances, de même que leur expérience personnelle, ont ajouté
énormément à la portée de ces cours. Aperçu de la formation La
Commission nationale des libérations conditionnelles est composée de membres de la
collectivité qui mettent à profit leur formation, leurs compétences, leur
expérience et leurs connaissances pour assumer la responsabilité de la prise de
décisions en matière de libération conditionnelle. Pour permettre à ses
membres de relever le défi, la Commission leur fournit une formation continue sur tous les
aspects du processus décisionnel ainsi que sur l'évaluation et la gestion du risque.
Après deux séances d'information initiales, les Commissaires font l'objet d'une
évaluation et l'on détermine s'ils ont besoin d'un complément de formation et ce
qui peut les aider à se perfectionner. ils ont besoin de formation et de perfectionnement
continus pour se tenir au courant de l'évolution des lois, des politiques et procédures et
des nouvelles informations sur l'évaluation et la gestion du risque, ainsi que pour
améliorer, de façon générale, les résultats de leurs
décisions.
La Commission fait également participer ses membres périodiquement à des projets
en équipe, à des séances de planification et à toute une gamme de
possibilités d'apprentissage théorique et non traditionnel. Formation à
l'évaluation du risque Les Commissaires doivent connaître et comprendre les études
les plus récentes de la science du comportement ayant trait au comportement criminel et à
l'évaluation du risque étant donné que cette question est au coeur de la prise de
décisions de la Commission.
Plus précisément, la Loi sur le système correctionnel et la mise en
liberté sous condition exige que la Commission établisse une distinction entre
différents types de délinquants et le risque qu'ils représentent. Les dispositions
de la Loi sur la procédure d'examen expéditif et le maintien en incarcération
imposent aux décideurs d'évaluer avec sûreté si un délinquant peut
commettre une infraction avec violence après sa libération. Les Commissaires doivent donc
être au courant des outils et des études dont ils peuvent disposer pour évaluer si
un délinquant présente un risque de récidive
avec violence.
Le programme de formation à l'évaluation du risque portait par conséquent sur la
façon dont la recherche, les théories et les opinions actuelles des sciences sociales et
humaines peuvent aider la Commission à prendre des décisions relatives à la gestion
et à la réduction du risque. L'objectif global était de fournir une information de
base cohérente sur l'évaluation, la prédiction et la gestion du risque
d'après l'état actuel de la science et l'expérience pratique dont on dispose.
Le programme de formation comprenait sept séances. Au cours de la première séance,
on passait en revue les théories du comportement criminel qui ont influencé et influencent
encore la politique correctionnelle et l'évaluation de ce comportement
(2). La
deuxième séance était consacrée à la détermination de
corrélations particulières, de facteurs de prédiction et d'indices du comportement
criminel et à la façon dont ils se rattachent à l'évaluation du
risque
(3). On y discutait également de certaines procédures d'évaluation
du risque qui aident à la prise de décisions. La troisième séance
était un examen des résultats d'études sur les effets de l'incarcération et
des interventions ou de l'absence d'intervention au cours de l'incarcération
(4). Les
trois séances suivantes portaient sur la détermination des facteurs de risque ainsi que
sur les problèmes d'évaluation et de gestion du risque concernant des groupes particuliers
de délinquants
(5). Au cours de la séance finale, on faisait le bilan de la
matière traitée dans les séances précédentes et on démontrait
comment les mêmes éléments se prêtent à un réexamen continu du
risque pendant que les délinquants purgent une partie de leur peine dans la
collectivité
(6). Démarche générale La formation était
fortement influencée par la conception du comportement criminel empruntée à la
psychologie sociale. Quatre postulats sous-tendant cette théorie ont été
définis au cours de la première séance:
-
le comportement criminel est généralement une forme de comportement acquise;
-
l'apprentissage du comportement criminel suit les mêmes principes que l'apprentissage de
tout autre comportement;
-
les grands principes de l'apprentissage sont ceux qui se dégagent de travaux en
laboratoires;
-
le comportement résulte de l'interaction de facteurs environnementaux (récompenses
et sanctions applicables au comportement) et de facteurs personnels.
L'ensemble de la matière qui a fait l'objet d'échanges au cours des trois jours de
formation reposait sur ces principes. En outre, les recherches ont démontré la
difficulté de prédire le comportement criminel. Par conséquent, pour faire les
prédictions les plus fiables, les décideurs doivent être en mesure d'effectuer des
évaluations portant sur cinq domaines clés de la situation d'un délinquant:
-
les antécédents comportementaux;
-
la situation immédiate;
-
l'état d'esprit et les dispositions affectives favorables à l'activité
criminelle;
-
les soutiens sociaux favorables à l'activité criminelle;
-
d'autres facteurs personnels, y compris la maturité, l'autocontrôle, l'aptitude
à la résolution de problèmes, l'impulsivité et l'insensibilité.
Bref, l'idée générale est que de nombreuses conditions façonnent et
favorisent le comportement criminel, si bien qu'il convient d'effectuer une évaluation globale du
délinquant.
En outre, bien que le comportement antérieur puisse encore influencer la conduite probable de la
personne dans l'avenir, il s'agit d'un facteur statique qui ne change pas. Si le système
espère changer les délinquants, il lui faut cibler des facteurs qui sont susceptibles
d'évolution. Les études ont mis en évidence divers facteurs de risque dynamiques
qui, convenablement maîtrisés, peuvent réduire la récidive. Tout traitement
doit donc être adapté au délinquant et s'attaquer à ses problèmes
particuliers; il convient de surveiller systématiquement le délinquant pour
découvrir tout changement dans le niveau de risque qu'il représente.
Toutefois, cela ne signifie pas que l'évaluation du risque et des besoins ou le fait de savoir
qu'un délinquant a participé à un programme donné peuvent conduire à
des prédictions parfaites de la récidive. La formation a également renforcé
l'idée que les meilleurs facteurs de prédiction ne sont que des
généralisations empiriques qui livrent des résultats qui sont loin d'être
parfaits. Les moniteurs ont donc insisté sur l'importance du jugement professionnel, et ils ont
fait valoir à plusieurs reprises la nécessité de disposer de renseignements exacts
et en temps opportun provenant de nombreuses sources indirectes. Ils ont aussi insisté sur le
fait qu'il incombe aux décideurs d'examiner d'un oeil critique tous les renseignements, de mettre
en doute la qualité de toutes les analyses et de tenir compte de tout biais potentiel. Bien que,
de toute évidence, les études et l'opinion des experts aident à la prise de
décisions, rien ne remplace l'exercice indépendant et professionnel du jugement. Quelle
sera la suite? Une séance de formation ou un programme d'information, s'ils sont uniques, ne
sauraient être suffisants. Ce cours ne pouvait tout simplement pas traiter toute la matière
ni aborder tous les problèmes qui peuvent survenir dans la pratique de l'évaluation du
risque. Il n'en a pas moins fourni certaines connaissances de base raisonnables que les Commissaires
pourront mettre à profit. L'information et les principes analysés lors de séances
de formation à l'évaluation du risque doivent encore être approfondis à
l'occasion d'autres cours.
À cette fin, le programme de formation à l'évaluation du risque a
été intégré à la formation initiale de la Commission et aux ateliers
sur l'application des principes et des théories de l'évaluation du risque à
l'examen des cas qui sont en cours d'élaboration. La Division de la formation et du
perfectionnement des Commissaires travaille également avec divers universitaires et praticiens
à mettre au point d'autres séances sur l'évaluation du risque portant sur des
groupes particuliers de délinquants. La Commission s'efforce par ailleurs de déterminer
comment l'audience pourrait être mise à profit le plus efficacement possible tant qu'outil
d'évaluation du risque.
Il est évident que le cours de formation à l'évaluation du risque a donné
le ton et a ouvert la voie au perfectionnement professionnel permanent. Ce type de formation, construit
sur une puissante base d'études interdisciplinaires, ne peut qu'améliorer le
professionnalisme de la Commission dans l'exercice de ses responsabilités
législatives.
(1)Commission nationale des libérations conditionnelles, 340, avenue
Laurier ouest, pièce 9E, Ottawa (Ontario) K1A 0R1.
(2)Cours de formation à l'évaluation du risque de la Commission nationale des
libérations conditionnelles: BONTA, J. "Explanation of criminality."
(3)MOTIUK, L.L. "Prediction and classification."
(4)ANDREWS, D. "Impact of incarceration and intervention."
(5)LEIS, T., MCHOLAICHUK, T. et MENZIES, R. "Management and treatment of offenders with
mental health problems"; WILLIAMS, S. et SWANSON, S. "Management and treatment of sex offenders";
OGLOFF, J. "Prediction of violent reoffending."
(6)ANDREWS, D. "Supervision/management aspects of conditional release."