Guide du consommateur averti : lire et comprendre la recherche sur le milieu correctionnel (partie III)
Dans une série d'articles, l'auteur a tenté de rendre la recherche sur le milieu
correctionnel plus accessible au lecteur moyen (le consommateur de recherche typique) en passant en
revue un certain nombre de questions importantes, mais souvent négligées, qu'il faut se
poser et auxquelles il faut trouver des réponses lorsqu'on examine ou utilise des
résultats de recherche. Comme c'est le cas lors de l'achat d'une nouvelle voiture ou d'une
chaîne stéréo, quelques renseignements généraux peuvent rendre le
produit beaucoup plus accessible et utile au consommateur.
La deuxième partie de cette série d'articles soulignait l'importance théorique (et
réelle) des questions dans la recherche sur les sciences sociales. Dans ce
dernier article, l'auteur prend un peu plus de recul et se penche sur les problèmes aux quels
font face les chercheurs et les consommateurs de recherche lorsqu'ils posent des questions et qu'ils
trouvent des réponses. Des questions, des questions et encore des questions Les consommateurs
de recherche doivent comprendre qu'une bonne étude soulève souvent plus de questions
qu'elle ne donne de réponses. Autrement, ils auront bien des fois l'impression de
régresser au lieu de progresser. Le fait de reconnaître qu'une réponse
complète peut demander plusieurs études est primordial car le financement est un autre
facteur important qui influe sur la possibilité de tirer des résultats concrets d'une
étude.
La recherche est habituellement financée par des organisations (gouvernements ou entreprises, ou
les deux) qui ont un programme particulier. Comme celui-ci est souvent inspiré par la
nécessité de trouver des réponses définitives, le chercheur dispose de peu
de temps et doit axer ses travaux sur des questions très précises. Par conséquent,
si une étude soulève des questions importantes, la découverte de réponses
à ces nouvelles questions dépend non seulement de la capacité du chercheur, mais
aussi du programme de l'organisme qui finance l'étude.
La recherche en matière correctionnelle est extrêmement sensible à ce
problème en raison des liens étroits qui existent entre la politique correctionnelle et la
politique du gouvernement. Souvent, les préoccupations politiques d'un gouvernement se traduisent
rapidement en priorités de recherche, ce qui peut faire reporter d'autres travaux tout aussi
pertinents pendant une période indéfinie, voire de façon permanente.
Reconnaître les programmes Souvent, des programmes politiques très différents
sous-tendent divers courants de recherche. On peut distinguer ces programmes dans les questions que
posent les chercheurs. Par exemple, dans son livre intitulé The Mismeasure of
Man(2), Stephen Jay Gould décrit comment, au début du siècle, aux
États-Unis, on a utilisé improprement les tests visant à établir le quotient
intellectuel pour restreindre l'immigration de certains groupes ethniques.
Examinez les deux questions suivantes:
-
La race A est-elle moins intelligente que la race B?
-
Pourquoi la race B n'obtient-elle pas les mêmes résultats que la race A à ce
test?
La première question suppose que l'intelligence
est ce que mesurent les tests. La seconde,
par contre, permet d'envisager la possibilité que les différences dans les
résultats découlent d'une certaine subjectivité culturelle intégrée
au test. Pour «prouver» que la race A est moins intelligente que la race B, il suffit
d'ignorer cette possibilité. Cependant, si l'on souhaite simplement comprendre pourquoi les deux
groupes ont des résultats différents, on doit garder à l'esprit la
possibilité que le test soit biaisé.
Dans le contexte de la recherche correctionnelle, on peut examiner la différence entre les deux
questions suivantes:
-
Pourquoi les délinquants autochtones sont-ils si susceptibles de récidiver?
-
Pourquoi les délinquants autochtones sont-ils si susceptibles d'être condamnés
de nouveau?
La différence perceptible entre ces deux questions touche au coeur même du sujet. Le taux
de récidive découle-t-il de la «criminalité» innée d'un groupe
particulier? Ou est-ce le résultat des méthodes d'application de la loi et des pratiques
judiciaires dans le ou les districts où ce groupe tend à se concentrer?
Les deux questions sont justes, mais la seconde est plus susceptible d'obtenir une réponse
impartiale. En effet, elle laisse la porte ouverte à la possibilité que le groupe en
question se distingue par certaines particularités, tout en n'excluant pas que d'autres facteurs
puissent également entrer en ligne de compte.
Par conséquent, les questions qu'un chercheur décide de se poser et auxquelles il
répond peuvent nous en dire long sur sa perception du monde -peut-être même plus que
ce que ses recherches nous révèlent sur la façon dont le monde fonctionne.
Modèles du monde Nous fonctionnons tous d'après une série d'hypothèses. Par
conséquent, nos gestes ont du sens aux yeux des autres dans la mesure où ceux-ci partagent
nos hypothèses. Par exemple, si, en tant que groupe, nous croyons qu'il est impossible de
réadapter les délinquants appartenant à une certaine catégorie, personne
(à part les délinquants eux-mêmes) ne mettra en doute la décision de refuser
la libération conditionnelle à ces individus.
La parenthèse «à part les délinquants eux-mêmes» ne se veut pas
seulement une pointe d'humour; elle souligne également que les personnes qui se voient refuser la
libération conditionnelle ne comprendront pas les raisons de cette décision.
Si le délinquant estime que, pour qu'une situation soit «juste», il doit recevoir le
même traitement que tous les autres, alors un tueur en série trouvera peut-être que
justice n'est pas faite s'il constate qu'un kidnappeur, condamné à une peine d'une
durée identique à la sienne, est mis en liberté conditionnelle au bout de 12 ans,
alors que lui ne l'est pas. Bien que la plupart des gens puissent déceler une certaine justice
dans cette différence de traitement, ce n'est peut-être pas aussi évident pour le
tueur en série.
Pourquoi les perceptions sont-elles si différentes? Les différences découlent de
conceptions différentes de la justice qui, à leur tour, s'expliquent par des
«modèles du monde» opposés. La conception que se fait du monde notre tueur en
série hypothétique repose sur une interprétation simpliste de la justice:
«Nous sommes tous deux condamnés à perpétuité. Je devrais donc
être libéré en même temps que lui. Ce serait juste.» Le modèle de
justice que suivent la plupart des gens est plus complexe et a une portée plus large il
pèse la gravité des crimes et évalue les risques de récidive.
Les chercheurs se partagent également entre différents modèles du monde, comme on
peut le constater dans les textes portant sur l'efficacité des programmes de réadaptation.
La documentation à ce sujet
(3), examinée récemment par Paul Gendreau et
Robert Ross, fait clairement ressortir deux courants de pensée fondamentaux: ceux qui croient que
la réadaptation est possible et ceux qui n'y croient pas.
Compte tenu des preuves recueillies, il semble que les auteurs aient raison d'affirmer qu'«il est
carrément ridicule de dire qu'il n'y a rien qui marche... Les principes qui sous-tendent une
réadaptation efficace se retrouvent dans beaucoup trop de stratégies d'intervention et
d'échantillons de délinquants pour être rejetés comme
futiles»
(4).
Malgré tout, certains ne sont toujours pas convaincus. Comme le font observer Gendreau et Ross,
«nous sommes portés à nous laisser emprisonner par les idéologies. Trop
souvent, malgré toutes les preuves empiriques contraires, nous souscrivons à certaines
théories pour des raisons politiques ou idéologiques... ou nous changeons d'idée
brusquement, au gré de tendances politiques passagères...»
(5).
Bref, être perspicace (en tant que consommateur de recherche) constitue le meilleur moyen
d'éviter d'en arriver aux mêmes conclusions que celles dictées par le modèle
que se fait du monde un chercheur donné. Que faut-il chercher dans un modèle? Les
modèles socio-scientifiques comprennent des éléments importants qui ne sont pas
toujours exposés clairement dans les rapports de recherche. En voici trois : les
hypothèses, la cohérence interne et les répercussions.
De toute évidence, si une hypothèse est fausse ou s'il y a absence de logique, le
modèle lui-même est faux. Par exemple, un programme de traitement pour délinquants
sexuels reposant sur l'hypothèse que ceux-ci ne peuvent être réadaptés serait
impossible à mettre en oeuvre et absurde (sans parler du manque de cohérence interne).
De même, les conclusions du chercheur peuvent ne pas correspondre aux résultats de
recherche. Par exemple, on peut savoir que la violence sexuelle subie durant l'enfance mène
souvent à la dépression et à une dysfonction sexuelle. Toutefois, on ne peut
supposer automatiquement qu'une personne en proie à la dépression ou souffrant de
dysfonction sexuelle a été victime de mauvais traitements pendant son enfance. Il existe
beaucoup d'autres causes qui peuvent expliquer ces symptômes.
Prenons un exemple extrême. L'ingestion de cyanure provoque immanquablement la mort. Toutefois,
si quelqu'un meurt, on ne peut conclure automatiquement que le cyanure est la cause de sa mort. De toute
évidence, un modèle reposant sur un pareil illogisme présenterait passablement de
lacunes.
Enfin, les prévisions sont elles aussi essentielles. Si, contrairement aux prévisions du
modèle, quelque chose se produit ou ne se produit pas, on peut conclure que ce modèle est
faux ou incomplet. Par exemple, dans l'article de Gendreau et Ross, le modèle selon lequel la
réadaptation ne marche pas est contredit par de nombreux programmes de réadaptation qui
donnent de bons résultats. Se poser des questions sur les réponses aux questions Les
questions et les réponses sont l'essence même de la recherche. En tant que consommateurs de
recherche, nous devons lire les rapports en posant nos propres questions et, chose peut-être plus
importante encore, en évaluant les réponses par nous-mêmes. Les auteurs omettent
parfois certains éléments (par inadvertance ou pour une raison quelconque); il appartient
au consommateur de se rendre compte qu'il manque des éléments et de les trouver.
(1)Département de psychologie, Université Caneton, Ottawa
(Ontario) K1S 5B6.
(2)GOULD, S. J.
The Mismeasure of Man, New York, Norton, 1981.
(3)GENDREAU, P. et ROSS, R. «Revivification of Rehabilitation: Evidence from the
1980's»,
Justice Quarterly, vol. 4, n° 3, septembre 1987.
(4)GENDREAU et ROSS, «Revivification of Rehabilitation: Evidence from the
1980's».
(5)GENDREAU et ROSS, «Revivification of Rehabilitation: Evidence from the
1980's».