Questions et réponses sur les adolescents et la justice
L'une des principales préoccupations du public à l'heure actuelle, c 'est l'augmentation
apparente de la criminalité chez les adolescents, notamment des infractions avec violence. Ces
inquiétudes ont été suscitées en grande partie par les comptes rendus
médiatiques de crimes spectaculaires qui étaient l'oeuvre de jeunes délinquants.
Mais ces crimes spectaculaires sont-ils représentatifs de la réalité?
Dans cet article, nous tentons d'apporter des éclaircissements à ce propos en
répondant à certaines des questions les plus courantes sur la perpétration de
crimes par les adolescents au Canada (le terme «adolescents» désigne les jeunes
âgés de 12 à 17 ans inclusivement, comme dans la Loi sur les jeunes contrevenants
de 1984). En présentant des faits et des chiffres(2), nous espérons
rectifier les idées fausses et jeter de la lumière sur les sujets de
préoccupation. Quelle est l'ampleur de la criminalité chez les adolescents? Chaque
année, près d'un adolescent sur 10 a affaire à la police par suite de la violation
du Code criminel(3) ou d'une autre loi fédérale (comme la Loi sur les
stupéfiants et la Loi sur les aliments et drogues). Cela signifie que, depuis 1986,
plus de 750 000 jeunes ont été accusés par la police d'avoir contrevenu au Code
criminel ou à d'autres lois fédérales.
On note une hausse de la criminalité chez les adolescents. En 1986, quelque 179 000 jeunes ont
été arrêtés par la police; des accusations ont été
portées dans 113 000 de ces cas alors que des mesures officieuses ont été prises
dans les 66 000 autres (par exemple, certains jeunes ont été libérés
à la condition que leurs parents en assument la surveillance). En 1992, le nombre d'adolescents
incriminés s'élevait à quelque 211 700, soit une augmentation de 18 %; 140 000
d'entre eux ont fait l'objet d'accusations et 71 000, de mesures officieuses (voir le tableau
1)(4).
Ce qu'il importe davantage de savoir, c'est que le taux d'accusation chez les adolescents est beaucoup
plus élevé que chez les adultes et a augmenté plus rapidement. Ainsi, en 1986, le
taux d'accusation chez les adolescents (toutes les
infractions comprises) était 2,2 fois plus élevé que chez les adultes, à
savoir 51 pour 1 000 contre 23 pour 1 000. En 1992, il était devenu 2,5 fois plus
élevé, soit 63 pour 1 000 comparativement à 25 pour 1 000.
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Tableau 1
| Adolences accusés d'infractions au Code criminel ou à d'autres lois féderales |
|
Nombre |
|
| Infractions avec violence | |
| 1986 | 9,275 |
| 1992 | 20,033 |
| Infractions contre les biens | |
| 1986 | 78, 862 |
| 1992 | 83,642 |
| Autres infractions au Code criminel | |
| 1986 | 20,869 |
| 1992 | 31,673 |
| Infractions à d'autres lois fédérales | |
| 1986 | 4,021 |
| 1992 | 5,036 |
| Total des infractions | |
| 1986 | 113,027 |
| 1992 | 140,384 |
Il convient de signaler que la hausse du taux d'accusation chez les adolescents peut refléter un
accroissement de la criminalité, mais qu'elle peut également découler d'une
politique d'intensification du dépôt d'accusations par les services policiers. Il faut
également être prudent lorsqu'on compare les taux d'accusation chez les adolescents et chez
les adultes, car ce dernier groupe englobe des personnes plus âgées qui commettent
généralement très peu de crimes.
En fait, selon les données recueillies auprès des cours criminelles pour adultes, plus de
la moitié des crimes commis par des adultes sont l'oeuvre de personnes de moins de 35 ans. En
consé-quence, le taux d'accusation chez les jeunes adultes (18-34) est peut-être aussi
élevé que chez les adolescents. Par exemple, les 18 à 24 ans constituaient
seulement 10 % de la population canadienne en 1992 alors qu'ils étaient impliqués dans 22
% des crimes de violence commis cette année-1à(5). De même, les adultes
âgés entre 25 et 34 ans représentaient 17 % de la population mais 33 % des auteurs
d'infractions avec violence. Par contre, les personnes de 34 ans et plus formaient 65 % de la population
alors qu'elles avaient commis seulement 32 % des crimes violents.
Pour ce qui est de la répartition des infractions selon le sexe des adolescents,
précisons que les criminels se retrouvent surtout chez les garçons. Ainsi, en 1992, 80 %
des accusations d'infraction au Code criminel ou à d'autres lois fédérales
ont été déposées contre des garçons. Ce nombre est demeuré
sensiblement le même depuis 1986 (84 %), bien que le nombre d'adolescentes ait augmenté
relativement au nombre total d'adolescents inculpés. Quelles sortes d'infractions commettent les
adolescents? La plupart des crimes ne sont pas violents. En fait, ce sont principalement des infractions
contre les biens. En 1992, 60 % des adolescents accusés d'une infraction au Code
criminel(6) ou à une autre loi fédérale étaient
inculpés d'une infraction contre les biens, alors que seulement 14 % étaient
accusés d'un crime avec violence (voir le tableau 2). En comparaison, 37 % des adultes faisant
l'objet d'une accusation étaient inculpés d'une infraction contre les biens et 24 %, d'un
crime de violence.
Quoi qu'il en soit, la proportion de délinquants violents est en hausse constante depuis 1986,
tant chez les adolescents que chez les adultes, puisque, à cette époque, seulement 8 % des
adolescents et 18 % des adultes inculpés étaient accusés d'un crime de
violence.
Tableau 2
| Pourcentage d'adolences et d'adultes accusés
d'infractions au Code criminel ou à d'autres lois féderales |
||
Adolences |
Adultes |
|
| Infractions avec violence | ||
| 1986 | 8% |
18% |
| 1992 | 14% |
24% |
| Infractions contre les biens | ||
| 1986 | 70% |
43% |
| 1992 | 60% |
37% |
| Autres infractions au Code criminel | ||
| 1986 | 19% |
28% |
| 1992 | 23% |
29% |
| Infractions à d'autres lois fédérales | ||
| 1986 | 3% |
11% |
| 1992 | 4% |
10% |
Tableau 3
| Taux d'accusation (pour 1000 personnes) chez les adolescents et les adultes |
||
Adolescents |
Adultes |
|
| Infractions avec violence | ||
| 1986 | 4 |
4 |
| 1992 | 9 |
6 |
| Infractions contre les biens | ||
| 1986 | 36 |
10 |
| 1992 | 38 |
10 |
| Autres infractions au Code criminel | ||
| 1986 | 10 |
7 |
| 1992 | 14 |
7 |
| Infractions à d'autres lois fédérales | ||
| 1986 | 2 |
2 |
| 1992 | 1 |
2 |
| Total des infractions | ||
| 1986 | 51 |
23 |
| 1992 | 63 |
25 |
Plus précisément, le taux d'accusation chez les jeunes de sexe masculin était
alors de 98 pour 1 000 (près d'un sur 10), soit plus de deux fois le taux de 44 pour 1 000
observé chez les hommes d'âge adulte. Le taux d'accusation était beaucoup plus bas
chez les jeunes de sexe féminin (26 pour 1 000), mais il était néanmoins trois fois
supérieur à celui de 9 pour 1 000 qu'on trouvait chez les femmes adultes. Cette fois
encore, cependant, la comparaison entre les adolescents et les adultes doit être faite avec
circonspection. Quels sont les crimes avec violence commis par les adolescents? S'il est vrai que
seulement 14 % des adolescents inculpés sont accusés d'infractions avec violence, les
crimes avec violence qu'ils commettent s'apparentent cependant à ceux qui sont
perpétrés par des adultes. Plus précisément, la proportion de
délinquants accusés de vol (soit 15 % des adolescents inculpés d'une infraction de
violence) était plus élevée que chez les adultes (7 %), et la proportion d'adultes
accusés d'homicide ou de tentative de meurtre n'était que légèrement
supérieure au pourcentage d'adolescents visés par la même accusation.
En ce qui concerne les agressions autres que sexuelles, celles qui sont commises par des jeunes sont
généralement un peu plus graves que celles commises par des adultes. Ainsi, chez les
adolescents, les accusations d'agression de nature plus sérieuse (dont les voies de fait graves,
l'agression armée et l'infliction de lésions corporelles) représentaient 20 % de
toutes les accusations de crime avec violence et 27 % des accusations d'agression sans caractère
sexuel, en comparaison de 19 % et de 23 % chez les adultes.
En outre, les agressions sexuelles commises par des adolescents sont presque aussi graves que celles
qui sont commises par des adultes. Toutefois, la proportion d'accusations d'agression sexuelle plus
sérieuse (dont l'agression sexuelle grave et l'agression sexuelle armée) est faible tant
chez les adolescents que chez les adultes, puisque ces accusations représentent environ 0,4 % et
0,6 % respectivement de toutes les accusations d'infraction avec violence, et 4 % et 6 % de toutes les
accusations d'agression sexuelle. Les adolescents commettent-ils des crimes plus violents qu'auparavant?
En 1992, 20 000 adolescents ont été accusés d'une infraction avec violence. De ce
nombre, près de la moitié (48 %) ont été inculpés de voies de fait
«de niveau 1» (mineures), comparativement à 43 % en 1986. Cette légère
hausse de 5 % de la proportion d'adolescents accusés de voies de fait mineures équivaut
presque à l'augmentation du pourcentage d'adolescents inculpés de crimes violents de toute
catégorie, lequel est de 6 %.
Pour ce qui est des homicides, il y a chaque année de 40 à 60 adolescents qui sont
soupçonnés d'homicide. En 1992, ils étaient 58 (âgés d'entre 12 et 17
ans) et représentaient 9 % de tous les individus soupçonnés d'homicide (soit
légèrement plus que la proportion de 8 % de la population que constituaient alors les
adolescents). Cette proportion a peu changé ces dernières années(7).
La proportion d'accusations de meurtre au premier degré (meurtre commis de propos
délibéré ou homicide perpétré dans le cours d'un autre crime) est
presque aussi grande chez les adolescents soupçonnés d'homicides que chez les suspects
d'âge adulte. Ainsi, entre 1986 et 1991, 41 % des adolescents soupçonnés d'homicide
ont été inculpés de meurtre au premier degré, par rapport à 43 % des
adultes. En 1992, ces proportions sont passées respectivement à 62 % et à 48 %.
Il convient cependant de souligner que l'adoption de la Loi sur les jeunes contrevenants a
entraîné, dans plusieurs juridictions, une modification de l'âge limite pour avoir le
statut de jeune contrevenant, de sorte qu'il est difficile de suivre les tendances chez les jeunes
délinquants sur une période englobant des années antérieures et des
années postérieures à l'existence de la Loi. Si l'on tient uniquement compte de
l'âge du délinquant (et non du statut de jeune contrevenant), on observe en
réalité une baisse du taux d'homicide chez les adolescents. En effet, de 1974 à
1979, il y a eu en moyenne 60 adolescents (âgés d'entre 12 et 17 ans)
soupçonnés d'homicide par an. Ce nombre est descendu à 48 entre 1980 et 1984, puis
à 46 entre 1985 et 1992. Combien y a-t-il de jeunes délinquants dans le système
correctionnel? En 1992-1993, il y avait chaque jour, en moyenne, 4 700 jeunes contrevenants sous garde
(comparativement à 4 000 en 1988-1989). Le taux global de placement sous garde chez les
adolescents était de 21 pour 10 000. Sur les 4 700, quelque 2 100 étaient gardés en
milieu ouvert, 1 800 étaient gardés en milieu fermé et 900 étaient en
détention provisoire (en attendant leur procès devant un tribunal pour adolescents). Tous
ces chiffres sont supérieurs à ceux de 1988-1989, où il y avait environ 1 800
jeunes délinquants en milieu ouvert, 1 600 en milieu fermé et 700 en détention
provisoire.
Fait intéressant, une importante proportion de crimes non violents jugés par des
tribunaux pour adolescents entraînent un placement sous garde. En 1992-1993, les jeunes
contrevenants ont été condamnés à la garde en milieu fermé dans 10
616 cas. Dans seulement 17 % de ces cas environ, l'adolescent avait commis un crime de violence, et dans
près de la moitié des cas (44 %), une infraction contre les biens.
En outre, il y a maintenant un plus grand nombre de jeunes délinquants en probation. En effet,
en 1992-1993, il y avait chaque jour, en moyenne, 34 000 jeunes contrevenants en probation, soit 152
pour 10 000; cela représente une augmentation de 12 % par rapport à 1988-1989, où
ils étaient 136 pour 10 000. Combien de jeunes délinquants sont transférés
devant un tribunal pour adultes? En 1992-1993, 42 adolescents ont été
transférés devant un tribunal pour adultes. Les auteurs de crimes avec violence ne sont
pas les seuls à être transférés, mais ils constituent la majorité des
cas de transfert. En fait, plus des deux tiers (30) des adolescents transférés
étaient inculpés d'un crime avec violence alors que sept étaient accusés
d'une infraction contre les biens et les cinq autres, d'infractions diverses au Code criminel. Les jeunes délinquants sont-ils nombreux à récidiver? Un peu plus de la
moitié (54 %) des jeunes traduits devant des tribunaux pour adolescents étaient des
délinquants primaires(8). Par ailleurs, les jeunes qui ont récidivé
avaient généralement plusieurs condamnations à leur dossier.
Il y a manifestement un lien entre la récidive et l'âge du délinquant. Près
des trois quarts des jeunes contrevenants de 12 ou 13 ans étaient des délinquants
primaires, tandis que seulement 58 % des délinquants âgés de 14 ou 15 ans et 50 % de
ceux de 16 ou 17 ans n'avaient pas d'antécédents criminels.
Néanmoins, les infractions pour lesquelles les récidivistes comparaissent devant les
tribunaux ne semblent pas beaucoup plus graves que celles dont sont accusés les
délinquants primaires. Par exemple, environ 16 % des récidivistes étaient
inculpés d'un crime avec violence, contre 19 % des délinquants primaires.
Les récidivistes se sont toutefois vu infliger des peines plus sévères que les
délinquants sans antécédents criminels. Par exemple, une faible proportion des
délinquants primaires (14 %) reconnus coupables d'introduction par effraction ont
été condamnés à une forme quelconque de placement sous garde,
comparativement à 53 % pour les récidivistes. La durée de la peine imposée
n'était cependant pas liée au nombre de condamnations antérieures, surtout dans les
cas de garde en milieu ouvert. Cela donne à penser que des facteurs autres que les
antécédents criminels influent sur la durée des périodes de garde
imposées, que ce soit en milieu ouvert ou ferme. Une idée plus juste À la
lumière des faits et des chiffres cités dans cet article, il apparaît que les
craintes que suscite dans le public l'impression d'assister à une hausse prononcée des
crimes de violence chez les adolescents ne sont pas fondées, du moins pas encore. La grande
majorité des infractions perpétrées par des jeunes continuent d'être non
violentes, et le taux d'homicides commis par des adolescents diminue constamment depuis 1974.
Ceci dit, la criminalité est manifestement en hausse chez les adolescents, comme en
témoigne l'augmentation du nombre d'arrestations et du taux d'accusation depuis 1986. Il y a
assurément matière à préoccupation, bien que cette augmentation semble
s'inscrire dans un accroissement global de la criminalité dans la société.
Les faits et les chiffres mentionnés permettent simplement de cerner le problème. Quant
à savoir quelles sont les solutions, c'est là une question à laquelle il est
nettement plus difficile de répondre.
(1)Section de la statistique, ministère de la Justice, 239, rue
Wellington, Ottawa (Ontario) K1A 0H8.
(2)Les données qui ont servi à la rédaction de cet article sont
tirées de diverses sources, à savoir les rapports du Centre canadien de la statistique
juridique, à Ottawa Déclaration uniforme de la criminalité (1986-1992); Déclaration uniforme de la criminalité révisée; Enquête
sur les homicides (1986-1992); Enquête auprès des tribunaux de la jeunesse (1986-1992);
Enquête sur les tribunaux de juridiction criminelle pour adultes; La détermination de la
peine dans les tribunaux provinciaux de juridiction criminelle pour adultes; Enquête auprès
des tribunaux de la jeunesse (version révisée 1986/1987-1992/1993); Rapport sur les
indicateurs clés des jeunes contrevenants en détention (1986-1992); Enquête
auprès des tribunaux de la jeunesse (version révisée 1992-1993). Il y a
également la projection du ministère de la Justice basée sur les Estimations
annuelles postcensitaires de la population (1986-1992) (Ottawa, Statistique Canada, 1992), le Rapport sur
l'état de la population du Canada (Ottawa, Statistique Canada, 1992) et La
récidive dans les tribunaux de la jeunesse (1990-1991), Juristat (vol. 12, n° 2).
(3)Les données contenues dans cette section n'incluent pas les infractions aux
règlements de la circulation prévues au Code criminel.
(4)Ces données se rapportent aux adolescents arrêtés par la police
à la suite de la violation du Code criminel ou d'une autre loi fédérale.
Notez que la police de la communauté urbaine de Toronto est passée au système
révisé de Déclaration uniforme de la criminalité en 1992 seulement.
Aussi, les chiffres antérieurs à cette date qui se rapportent à Toronto sont
légèrement supérieurs aux nombres réels, ce qui se répercute sur les
données concernant l'ensemble du Canada.
(5)Ces données viennent de la Déclaration uniforme de la criminalité
révisée, qui est produite par le Centre canadien de la statistique juridique. Cette
enquête est maintenant effectuée auprès de 57 services de police canadiens; les
données portent sur 30 % des crimes commis au pays.
(6)Les données figurant dans cette section n'englobent pas les infractions aux
règlements de la circulation prévues au Code criminel.
(7)Le nombre d'adolescents indiqué dans la Déclaration uniforme de la
criminalité est de 53. Le chiffre 58 est le total mis à jour.
(8)Les données citées dans cette section n'incluent pas celles se rapportant
à l'Ontario, à la Nouvelle-Écosse et aux Territoires du Nord-Ouest.