Un effet de la Loi sur les jeunes contrevenants: les admissions de jeunes dans les établissements fédéraux depuis 1978-1979
L'entrée en vigueur de laLoi sur les jeunes contrevenants, en 1984, a marqué le
système correctionnel canadien. Le nombre de jeunes contrevenants (âgés de moins de
18 ans) condamnés en tant qu'adultes (devant purger leur peine dans des prisons ou des
pénitenciers pour adultes relevant des provinces ou du Service correctionnel du Canada) a
baissé considérablement.
Si les jeunes de 15 à 17 ans confiés à la garde du Service correctionnel du Canada
n'ont jamais été très nombreux (quelque 80 en moyenne chaque année), ils
représentaient quand même un assez bon groupe de détenus ayant des besoins
spéciaux, et le Service se trouve bien d'avoir été soulagé en grande partie
de ce fardeau. Par ailleurs, il semblerait que la Loi ait aussi eu pour effet de soustraire un nombre
considérable de délinquants de 18 et 19 ans à l'incarcération en milieu
fédéral.
Nous avons cherché à quantifier ces effets de la Loi en examinant les tendances dans les
admissions de délinquants de 15 à 19 ans au Service correctionnel du Canada, sur une
période de 15 ans (de l'exercice 1978-1979 à 1992-1993). L'article porte sur les
admissions de deux groupes de détenus, les 15 à 17 ans et les 18 et 19 ans, deux groupes
d'âge voisins qui permettent de constater l'effet décrit ci-dessus.
Nous examinons ensuite quelques caractéristiques des jeunes admis au cours de cette
période, afin de jeter un peu de lumière sur certains des aspects qualitatifs des
changements constatés. Contexte Un certain nombre de facteurs peuvent agir sur le nombre et
le genre des admissions annuelles dans les établissements pour adultes. C'est ainsi que la Loi
sur les jeunes contrevenants a influé directement sur le système correctionnel pour
adultes en fixant de manière uniforme pour tout le Canada(2) l'âge minimal
auquel on est considéré comme adulte (ainsi qu'en limitant les possibilités de
faire passer de jeunes contrevenants devant des tribunaux pour adultes).
Depuis l'entrée en vigueur de la Loi, ce sont surtout les services correctionnels pour adultes
qui se chargent des délinquants de 18 ans et plus. Le Service correctionnel du Canada s'occupe
des délinquants qui sont condamnés à une peine d'emprisonnement de deux ans ou
plus, tandis que les autorités provinciales se chargent des autres.
La disposition instaurant un âge minimal uniforme a eu, dans un premier temps, des effets fort
différents parmi les organismes correctionnels pour adultes des provinces et territoires,
étant donné que l'âge fixé par la loi pour être considéré
comme «adulte» avait jusqu'alors varié d'un endroit à l'autre. Avant
l'entrée en vigueur de la Loi, seules deux provinces avaient fixé l'âge adulte
à 18 ans (Manitoba et Québec). Deux autres provinces l'avaient fixé à 17 ans
(Terre-Neuve et Colombie-Britannique), tandis que les autres provinces et territoires
considéraient comme adulte quiconque était âgé de 16 ans ou plus.
D'après Statistique Canada, plus de la moitié des causes entendues par les tribunaux pour
adolescents en 1992-1993 concernaient des jeunes de 16 ou 17 ans, qui représentent chaque
année quelque 64 % des cas de placement sous garde en milieu fermé. En conséquence,
l'instauration du nouvel âge minimal uniforme a surtout eu un effet dans les provinces et
territoires où les délinquants de 16 et de 17 ans ont été retirés du
système de justice pour adultes; elle a eu un effet moindre là où seuls les
délinquants de 17 ans ont été retirés et un très faible effet
là où aucun changement n'a été apporté(3). Période
visée par l'étude L'étude porte sur les admissions faites pendant une
période de 15 ans (de l'exercice 1978-1979 à 1992-1993), car bon nombre des dossiers
d'admission électroniques du Service correctionnel du Canada remontent à 1978-1979 et
cette période est suffisamment longue pour permettre de dégager des tendances claires dans
les admissions avant, durant et après l'entrée en vigueur de la Loi sur les jeunes
contrevenants.
Ce cadre de 15 ans donne également la possibilité de regrouper les admissions en trois
périodes de cinq ans, soit la période antérieure à l'adoption de la Loi
sur les jeunes contrevenants, la période de transition et la période
postérieure à l'entrée en vigueur de cette Loi. Tendances dans les admissions de
jeunes Pendant longtemps, les délinquants de moins de 25 ans ont constitué le principal
groupe d'âge parmi les personnes admises par le Service correctionnel du Canada
(représentant normalement de 40 à 50 % des délinquants admis annuellement). Ceux de
moins de 18 ans étaient par ailleurs très peu nombreux. Par exemple, entre 1970 et 1985,
les délinquants de 18 à 24 ans représentaient de 40 à 45 % de l'ensemble des
admissions, mais les délinquants de moins de 18 ans n'en représentaient que 1 à 3
%.
Immédiatement après l'entrée en vigueur de la Loi sur les jeunes
contrevenants, le nombre d'admissions de délinquants de moins de 18 ans a diminué
considérablement. En fait, les admissions annuelles ont chuté à près de
zéro pour ce groupe, et le nombre de délinquants de 18 et 19 ans a baissé de
façon marquée (voir le graphique 1).
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Graphique 1

Les chiffres illustrent bien l'évolution : le nombre d'admissions de jeunes de moins de 18 ans
est passé de 440 au cours de la première période de cinq ans (la période
antérieure à la Loi), à 213 au cours de la période de transition, puis
à 20 seulement durant la période postérieure (voir le tableau 1)(4). La
part de ces admissions dans l'ensemble des admissions de jeunes de 15 à 19 ans a chuté de
16,6 % à 10,6 %, puis à 1,8 %.
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Tableau 1
Admission de jeunes (15-19) dans
le systéme correctionnel fédéral pour adultes |
|||||
17 ans et moins
|
18 et 19 ans |
||||
Exercise |
Nombre |
Proportion par rapport à l'ensemble des admissions de jeunes |
Nombre |
Proportion par rapport à l'ensemble des admission de jeunes |
Total des admission de jeunes (15-19) |
| 1978-1979 | 94 |
18,0 |
427 |
82,0 |
521 |
| 1979-1980 | 73 |
15,9 |
387 |
84,1 |
460 |
| 1980-1981 | 81 |
16,3 |
415 |
83,7 |
496 |
| 1981-1982 | 113 |
19,0 |
483 |
81,0 |
596 |
| 1982-1983 | 79 |
13,8 |
493 |
86,2 |
572 |
| Périod antérieure | 440 |
16,6 |
2,205 |
83,4 |
2,645 |
| 1983-1984 | 91 |
15,4 |
499 |
84,6 |
590 |
| 1984-1985 | 74 |
16,2 |
383 |
83,8 |
457 |
| 1985-1986 | 29 |
7,2 |
373 |
92,8 |
402 |
| 1986-1987 | 15 |
4,9 |
290 |
95,1 |
305 |
| 1987-1988 | 4 |
1,6 |
244 |
98,4 |
248 |
| Périod de transition | 213 |
10,6 |
1,789 |
89,4 |
2,002 |
| 1988-1989 | 4 |
1,7 |
231 |
98,3 |
235 |
| 1989-1990 | 2 |
0,9 |
218 |
99,1 |
220 |
| 1990-1991 | 6 |
2,8 |
211 |
97,2 |
217 |
| 1991-1992 | 7 |
3,1 |
218 |
96,9 |
225 |
| 1992-1993 | 1 |
0,5 |
213 |
99,5 |
214 |
| Périod postérieure | 20 |
1,8 |
1,091 |
98,2 |
1,111 |
| Total | 673 |
11,7 |
5,085 |
88,3 |
5,758 |
En outre, le nombre d'admissions de jeunes de 18 et 19 ans a considérablement baissé
après l'instauration de l'âge minimal uniforme : de 2 205 avant l'adoption de la Loi, il
est passé à 1 789 durant la période de transition, puis à 1 091 durant la
période postérieure à l'entrée en vigueur.
Il convient de noter que le nombre de délinquants admis chaque année par le Service
correctionnel du Canada n'a cessé de croître pendant cette période, passant de 4 844
en 1978-1979 à 7733 en 1992-1993.
Ainsi, la Loi sur les jeunes contrevenants a eu un effet marqué sur le nombre de
délinquants de 18 et 19 ans admis dans le système correctionnel fédéral pour
adultes. Cela tient probablement au fait que les dossiers de jeunes contrevenants se trouvent
annulés lorsque les intéressés parviennent à leur 18e année. Tout
crime commis à partir de ce moment est considéré, par définition, comme une
première infraction d'adulte. Or, une condamnation pour une première infraction
s'accompagne rarement d'une peine d'emprisonnement. Normalement, les délinquants mettent quelques
années à accumuler des antécédents criminels suffisants pour justifier
l'incarcération sous responsabilité fédérale, c'est-à-dire qu'ils ont
souvent atteint la vingtaine avant d'en arriver là. Statut à l'admission et sexe Les
caractéristiques des jeunes admis dans le système correctionnel fédéral pour
adultes ne semblent pas avoir changé sensiblement depuis l'adoption de la Loi sur les jeunes
contrevenants. On n'a relevé, au cours des 15 années sur lesquelles a porté
l'étude, que des changements mineurs dans quelques caractéristiques clés.
Presque tous les jeunes admis dans le système fédéral pour adultes le sont
à la suite d'une condamnation d'un tribunal (649 des 673 admissions de jeunes de 17 ans ou moins,
soit quelque 96 %). Les autres sont admis à la suite de la révocation d'une mise en
liberté sous condition ou en vertu d'une entente de transfèrement conclue avec une
province ou un autre pays.
Pour ce qui est de la répartition par sexe, les admissions de jeunes reflètent la
composition de l'ensemble de la population carcérale, c'est-à-dire qu'environ 98 % des
jeunes sont de sexe masculin. Cette proportion n'a pas changé au cours des 15 dernières
années. Durant toute la période visée par l'étude, seules neuf jeunes filles
(15-17 ans) ont été admises dans le système carcéral pour adultes (par
rapport à 664 jeunes hommes). Principale infraction à l'origine de l'incarcération
On n'a pas relevé de changement particulier quant au type de la principale infraction à
l'origine de l'incarcération (principale infraction pour laquelle le délinquant s'est vu
imposer une peine d'emprisonnement) commise par les jeunes admis dans le système correctionnel
fédéral au cours de la période de 15 ans. Par conséquent, la Loi sur les
jeunes contrevenants semble avoir eu peu d'effets directs quant aux types de crimes pour lesquels
les jeunes se voient le plus souvent imposer une peine d'emprisonnement de ressort
fédéral.
Les homicides ont été la cause de 4 % seulement de toutes les admissions de jeunes, les
nombres variant d'une année à l'autre sans suivre de tendance particulière (voir le
tableau 2). Les vols qualifiés et les intro-ductions par effraction ont invariablement
occasionné la majorité des admissions (environ 65 % des cas, pour chacune des trois
périodes), et les autres infractions avec violence (homicide involontaire coupable et agression
sexuelle, par exemple) n'ont connu qu'une légère hausse au cours des dernières
années. Un effet direct, mais difficile à cerner La Loi sur les jeunes
contrevenants a eu deux grands effets sur l'admission de jeunes dans le système correctionnel
fédéral pour adultes. Tout d'abord, les délinquants de moins de 18 ans ont pour
ainsi dire disparu des listes d'admissions annuelles des établissements pour adultes. Seuls cinq
jeunes de 15 à 17 ans sont admis en moyenne chaque année, alors qu'on en dénombrait
42 chaque année entre 1983 et 1988, et 88 entre 1978 et 1983.
La Loi semble également avoir eu une incidence sur l'admission de délinquants de 18 et 19
ans dans le système correctionnel fédéral. Le nombre des admissions annuelles de
délinquants de ce groupe d'âge s'est réduit de moitié depuis 1985. Cette
diminution est en partie attribuable à la décroissance des populations de 18 et 19 ans
partout au Canada(5), mais elle est principalement le fait de la protection qu'assure la
Loi sur les jeunes contrevenants.
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Tableau 2
Principles infractions à
l'origine des admissions de jeunes dans le syséme correctionnel fédéral pour adultes |
|||||||
Homicide et tentatives |
Autres infractions avec violence |
Vol qualifé |
Introduction par effraction |
Autres crimes contre les biens |
Autres infractions |
Total des infractions |
|
| 15 -17 ans | |||||||
| Périod antérieure | 16 |
55 |
146 |
143 |
25 |
55 |
440 |
| Péeriod de transition | 10 |
43 |
72 |
63 |
7 |
18 |
213 |
| Périod postérieure | 3 |
6 |
6 |
4 |
4 |
0 |
1 |
| Total | 29 |
104 |
224 |
210 |
32 |
74 |
673 |
| 18 -19 ans | |||||||
| Périod antérieure | 64 |
240 |
821 |
668 |
153 |
259 |
2205 |
| Périod de transition | 71 |
231 |
538 |
632 |
108 |
209 |
1789 |
| Périod postérieure | 61 |
202 |
339 |
306 |
42 |
141 |
1091 |
| Total | 196 |
673 |
1698 |
1606 |
303 |
609 |
5085 |
En dépit de ces changements, rien n'indique que la Loi ait eu un effet sur les
caractéristiques des jeunes admis dans le système pour adultes. L'examen de ces
caractéristiques n'a révélé aucun changement important, mis à part
ceux que l'on observe dans l'ensemble de la population carcérale.
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(1)Recherche et Statistique, Service correctionnel du Canada, 340, av.
Laurier ouest, pièce 4B, Ottawa (Ontario) K1A 0P9.
(2)La Loi sur les jeunes contrevenants est entrée en vigueur le 1er avril
1984, mais la disposition relative à l'âge minimal uniforme n'est devenue applicable que le
1er avril 1985, de façon à donner aux autorités concernées le temps de
mettre en place les systèmes d'appui nécessaires.
(3)Chez les jeunes, le risque d'incarcération semble proportionnel à
l'âge. Par exemple, les jeunes contrevenants de 16 et 17 ans faisaient l'objet de 57 % du nombre
total des placements sous garde en 1992-1993 et de 63,9 % des placements sous garde en milieu
fermé. Voir Statistiques sur les tribunaux de la jeunesse, 1992-1993, Statistique Canada
(n° de cat. 85-522, annuel).
(4)De grands écarts ont été relevés dans le nombre d'admissions
d'une année à l'autre.
(5)D'après les données de recensement de Statistique Canada, la taille absolue
de la population des 18-29 ans a culminé vers 1981 et n'a fait que diminuer depuis, tant en
termes proportionnels qu'en termes absolus. Pour obtenir plus de renseignements sur le vieillissement de
la population canadienne, voir DEVEREAUX, M.S., Tendances sociales canadiennes, hiver
1987.