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La psychopathie et les jeunes contrevenants: taux de mauvais traitements durant l'enfance

Les mauvais traitements infligés aux enfants constituent un problème énorme en Amérique du Nord. En effet, environ deux millions d'Américains disent avoir été «battus» par un parent durant leur enfance(2). En outre, selon les chercheurs canadiens, entre 20 et 30 % des enfants impubères ont été exploités sexuellement(3).

On a établi une relation entre les mauvais traitements subis durant l'enfance et une foule de problèmes comme des troubles neurologiques(4), des difficultés psychiques(5), des problèmes de relations interpersonnelles et de compétences sociales(6), des troubles du comportement(7) et la tendance à perpétuer un comportement de violence envers les enfants(8). Selon une recherche récente, il existerait un lien entre les mauvais traitements subis dans l'enfance et un comportement antisocial ou agressif (il convient toutefois de signaler que cette recherche présentait des problèmes méthodologiques)(9).

Le comportement antisocial manifesté à l'adolescence se poursuit parfois toute la vie(10), comme dans le cas des psychopathes(11). Ces derniers tendent à commencer très jeunes leurs activités antisociales, et leurs tendances violentes et agressives demeurent relativement constantes durant toute leur vie(12). Toutefois, il n'existe (jusqu'ici) aucune indication claire de l'existence d'un lien entre la psychopathie à l'âge adulte et les mauvais traitements subis durant l'enfance(13).

Dans cet article, les auteurs évaluent la prévalence des mauvais traitements subis durant l'enfance au sein d'un échantillon de jeunes contrevenants. Ils essaient de déterminer s'il existe une relation entre l'apparition d'un comportement agressif chez les psychopathes et les mauvais traitements subis durant l'enfance. A cette fin, ils examinent les liens pouvant exister entre la psychopathie, les mauvais traitements subis durant l'enfance et les activités antisociales. Méthodologie L'échantillon était composé de 95 jeunes contrevenants masculins incarcérés dans deux établissements de détention sécuritaire pour jeunes. Afin de déterminer s'ils présentaient des signes de psychopathie, on a confronté l'information recueillie au cours d'une entrevue et les renseignements provenant des dossiers de l'établissement à la Liste de contrôle de la psychopathie de Hare (version pour jeunes). Il s'agit d'une liste des symptômes comportant 20 éléments qui permettent de mesurer les traits associés à la psychopathie chez les adolescents, à savoir les relations interpersonnelles, l'affectivité et le comportement. Chaque élément est évalué au moyen d'une échelle à trois points.

Les chercheurs ont mené une entrevue semi-structurée et dépouillé leurs dossiers pour évaluer la forme, la durée et la gravité des mauvais traitements subis durant l'enfance (violence physique, exploitation sexuelle, violence psychologique, négligence ou fait d'être témoin d'actes de violence physique entre les parents). L'exploitation sexuelle durant l'enfance incluait les actes commis par des personnes n'appartenant pas à la famille immédiate du jeune contrevenant.

Plusieurs sources d'information ont été utilisées pour mesurer l'activité antisociale, y compris une consultation des casiers judiciaires. De plus, tous les participants ont répondu à un questionnaire d'auto-évaluation de la délinquance portant sur une vaste gamme d'activités antisociales et renfermant des questions comme: «Avez-vous déjà menacé quelqu'un au moyen d'une arme à feu, d'un couteau ou d'une autre sorte d'arme?» Il y a sept catégories de réponses : jamais, une fois, deux fois, trois à cinq fois, six à 10 fois, il à 20 fois, plus de 20 fois. Enfin, les jeunes contrevenants ont rempli une version modifiée de l'Échelle des tactiques de résolution des conflits servant à mesurer leur usage de la violence comme moyen de régler des conflits au cours de fréquentations. Psychopathie Les analyses des données ne sont pas encore terminées, mais nous pouvons présenter les résultats de certaines analyses préliminaires. Nous savons par exemple que la cote moyenne obtenue par les jeunes contrevenants selon la Liste de contrôle de la psychopathie était de 26,4 (ET =6,19), soit environ deux points de plus que les résultats normalement enregistrés parmi les échantillons de délinquants adultes de sexe masculin.

Les sujets ont été répartis en deux groupes en fonction des caractéristiques de la psychopathie qu'ils présentaient. Les jeunes contrevenants considérés comme étant psychopathes étaient ceux qui avaient obtenu une cote d'au moins 30 selon la liste de contrôle (il s'agit du seuil d'inclusion utilisé au sein des populations de délinquants adultes de sexe masculin), alors que les non-psychopathes étaient ceux dont la cote était inférieure à 30. D'après ce seuil d'inclusion, 36,8 % des sujets (35 personnes) ont été classés comme psychopathes, et 63,2 % (60 personnes) comme non-psychopathes. Mauvais traitements durant l'enfance Un nombre considérable de jeunes contrevenants avaient été victimes de violence durant l'enfance: 63,3 % des non-psychopathes et 71,4 % des psychopathes ont dit avoir été victimes d'actes de violence grave durant leur enfance. Pour les deux groupes, la forme la plus courante de violence était psychologique (49,5 %), suivie de la violence physique (35,8 %), de la négligence (27,4 %) et de l'exploitation sexuelle (16,8 %) (voir le graphique 1).



Graphique 1
Graphique 1
Par ailleurs, ni une expérience de la violence durant l'enfance ni le fait d'être témoin de violence conjugale (30,5 % des sujets avaient été témoins d'actes de violence physique entre leurs parents) ne permet-taient de prévoir les cotes obtenues selon la Liste de contrôle de la psychopathie. Nous avons constaté une relation entre la violence subie durant l'enfance et la perpétration d'infractions : les 61 jeunes contrevenants qui avaient été agressés durant l'enfance avaient commis plus d'infractions avec ou sans violence que les 34 jeunes qui n'avaient pas été agressés. Activité antisociale Les jeunes contrevenants formant l'échantillon ont commis de nombreux actes de violence. La plupart d'entre eux (64,1 %) étaient accusés ou avaient été accusés d'une infraction avec violence ou reconnus coupables d'une telle infraction, tandis que 91,6 % ont dit avoir commis au moins une infraction avec violence (incendie criminel, vol qualifié, voies de fait, agression sexuelle ou meurtre). Il n'y avait pas de différence significative entre les psychopathes (97,1 %) et les non-psychopathes (88,3 %) pour ce qui est de la proportion de sujets déclarant avoir commis des infractions avec violence.

Nous avons toutefois constaté des différences significatives en ce qui concerne la fréquence du comportement antisocial. Les jeunes contrevenants psychopathes ont dit avoir commis beaucoup plus d'infractions avec violence (ils ont obtenu une cote moyenne de 14,2 selon l'Échelle d'auto-évaluation de la délinquance) et d'infractions sans violence (71,6) que les non-psychopathes (9,3 et 56,3 respectivement). Le pourcentage de jeunes contrevenants qui se montraient violents et agressifs et qui proféraient des menaces dans l'établissement était beaucoup plus élevé chez les psychopathes (68,6 %) que chez les non-psychopathes (28,3 %).

Le taux de violence physique durant les fréquentations était relativement élevé tant pour les psychopathes que pour les non-psychopathes. Les taux de violence grave (coups de pied, morsures, coups de poing, coups causant des bleus ou des saignements, menaces ou utilisation d'un couteau ou d'une arme à feu) étaient de 11,4 % pour les psychopathes et de 15,3 % pour les non-psychopathes. Ces taux atteignaient respectivement 28,6 % et 25,4 % lorsqu'on élargissait la définition de la violence grave (pour inclure le fait de gifler, de pousser et d'agripper une personne). Enseignements tirés de la recherche Il semble, d'après cette étude, que le taux de mauvais traitements durant l'enfance soit beaucoup plus élevé pour les jeunes contrevenants que pour la population générale.

Les recherches antérieures ont révélé que les délinquants victimes de violence durant l'enfance commettent plus d'actes agressifs que ceux qui n'ont pas été victimes de violence(14). On ne sait pas encore clairement comment une expérience de la violence contribue à un comportement antisocial futur. Nous n'avons pas réussi, à partir des questions posées durant l'entrevue semi-structurée, à prévoir la perpétration d'infractions avec ou sans violence. Au moyen de nouvelles analyses, nous tenterons d'élaborer un modèle statistique pour expliquer cette relation en mettant l'accent sur les questions qui permettent de distinguer les jeunes délinquants qui ont été victimes de violence durant l'enfance de ceux qui ne l'ont pas été.

Cette étude nous a permis de faire une constatation qui concorde avec les résultats des recherches antérieures, à savoir que la psychopathie n'est pas associée à un type précis de traumatisme subi durant l'enfance. Les jeunes contrevenants psychopathes ont connu toutes les formes de violence durant l'enfance, au même taux que les non-psychopathes. Nous analysons actuellement les données pour voir s'il existe une différence entre les deux groupes en ce qui concerne la gravité et la durée de la violence subie, ainsi que l'âge auquel les sujets ont commencé à être victimes de mauvais traitements.

En utilisant comme seuil d'inclusion une cote de 30 selon la liste de contrôle, nous avons classé environ 37 % des jeunes contrevenants de l'échantillon dans la catégorie des psychopathes, soit un pourcentage beaucoup plus élevé que celui qui est normalement constaté parmi les délinquants adultes de sexe masculin (entre 15 et 25 %)(15).

Pourquoi? Premièrement, il se peut que certaines caractéristiques générales des adolescents, comme l'impulsivité ou l'irresponsabilité, contribuent à élever les cotes. Nous recueillons actuellement des données auprès d'un échantillon d'adolescents dans la collectivité pour vérifier cette hypothèse.

Deuxièmement, ces données ne sont pas représentatives de la population des jeunes contrevenants en général parce que l'échantillon incluait uniquement des jeunes sous garde en milieu fermé. Comme ces derniers sont en général ceux qui commettent les infractions les plus graves et qui ont le plus tendance à récidiver, il n'est sans doute pas étonnant de constater que la psychopathie est plus répandue parmi eux.

Cette étude confirme aussi jusqu'à un certain point l'existence d'une relation entre les mauvais traitements subis durant l'enfance et le comportement antisocial dans un échantillon de jeunes ayant commis des crimes avec violence. Nous espérons éclaircir cette question en poursuivant notre exploration des données.



(1)Département de psychologie, Université Carleton, Ottawa (Ontario) K1S 5B6. Les travaux de recherche décrits dans cet article ont été réalisés avec la collaboration de Heather Burke, grâce au soutien financier du Secrétariat du ministère du Solliciteur général du Canada. Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs et n'engagent pas nécessairement le ministère du Solliciteur général du Canada.
(2)STRAUS, M., GELLES, R. et STEINMETZ, S. K. Behind Closed Doors: Violence in the American Family, Garden City, Anchor, 1980.
(3)FINKELHOR, D. Sexually Victimized Children, New york, The Free Press, 1979.
(4)ROGENESS, G. A., AMRUNG, S. A., MACEDO, C. A., HARRIS, W. R. et FISHER, C. «Psychopathology in Abused or Neglected Children», Journal of the American Academy of Child Psychiatry, n° 25, 1986, p. 659-665.
(5)LEWIS, D. O., SHANOK, S. S., PINCUS, J. H. et GLASER, G. H. «Violent Juvenile Delinquents: Psychiatric, Neurological, Psychological and Abuse Factors», Journal of the American Academy of child Psychiatry, n° 18, 1979, p. 307-319.
(6)AMMERMAN, R. T., CASSISI, J. E., HERSEN, M. et Van HASSELT, V. B. «Consequences of Physical Abuse and Neglect in Children», Clinical Psychology Review, n° 6, 1986, p. 291-310. Voir également LAMPHEAR, V.S. «The Impact of Maltreatment on Children's Psychosocial Adjustment: A Review of the Research», Child Abuse and Neglect, n° 9, 1985, p. 251-263.
(7)CAVAILA, A. A. et SCHIFF, M. S. «Behavioral Sequelae of Physical and/or Sexual Abuse in Adolescents», Child Abuse and Neglect, n° 12, 1988, p. 181-188.
(8)KALTIAN, J. et ZIGLER, E. «Do Abused Children Become Abusive Parents?», American Journal of Orthopsychiatry, n° 57, 1987, p. 186-192. Voir également OLIVER, J. F. «Intergenerational Transmission of Child Abuse: Rates, Research, and Clinical Implications», American Journal of Psychiatry, n° 150, 1993, p. 1315-1324.
(9)MALINOSKY-RUMMEL, R. et HANSEN, D. J. «Long-term Consequences of Childhood Physical Abuse», Psychological Bulletin, n° 114, 1993, p. 68-79. WIDOM, C. S. «Does Violence Beget Violence? A Critical Review of the Literature», Psychological Bulletin, n° 106, 1989, p. 3-28.
(10)MOFFIT, T. E. «Adolescence-limited and Life-course-persistent Antisocial Behaviour: A Developmental Taxonomy», Psychological Review,100, 1993, p. 674-701.
(11)HARE, R. D. et McPHERSON, L. M. «Violent and Aggressive Behavior by Criminal Psychopaths», International Journal of Law and Psychiatry, n° 7, 1984, p. 35-50. Voir également WONG, S. Le comportement criminel et institutionnel des psychopathes, Ottawa, Solliciteur général du Canada, 1984.
(12)HARE, R. D., McPHERSON, L. M. et FORTH, A. E. «Male Psychopaths and Their Criminal Careers», Journal of Consulting and Clinical Psychology, n° 56, 1988, p. 710-714.
(13)Selon une étude, les antécédents familiaux sont liés aux premiers actes criminels commis par des délinquants adultes non psychopathes, mais non pas à ceux des psychopathes. Voir DEVITA, E., FORTH, A. E. et HARE, R. D. Psychopathy, Early Family Background, and Criminal Behaviour. Communication présentée à l'assemblée de la Société canadienne de psychologie, Ottawa, juin 1990.
(14)ALFARO, J. «Report on the Relationship Between Child Abuse and Neglect and Later Socially Deviant Behavior», dans HUNNER, R. J. et WALKER, Y. E. (dir.), Exploring the Relationship Between Child Abuse and Delinquency, Montclair, Allanheld, Osmun, 1981.
(15)HARE, R. D. The Hare Psychopathy Checklist - Revised, Toronto, Multi-Health Systems, 1991