Dans l'intérêt de l'enfant: le programme mère-enfant
Avec un enthousiasme que tempèrent la prudence et la prévoyance, le Service correctionnel
du Canada s'engage dans une nouvelle approche des services correctionnels qui inclura pour les enfants
la possibilité de vivre avec leur mère dans un établissement
fédéral.
Nouvelle pour le Service, cette démarche ne repose toutefois pas sur un concept
entièrement novateur; il existe des programmes mère-enfant qui ont fait leurs preuves aux
États-Unis et en Europe. Il y a aussi des programmes analogues dans plusieurs
établissements provinciaux, où les détenues peuvent garder leurs enfants avec elles
jusqu'à ce que ceux-ci atteignent l'âge de deux ou trois ans.
Cet article expose les principes sur lesquels repose le programme mère-enfant du Service et
décrit la façon dont le programme sera élaboré et appliqué, en
mettant l'accent sur les préoccupations qu'il a suscitées. Fondement du programme Dans son
rapport de 1990, le Groupe d'étude sur les femmes purgeant une peine
fédérale
(2) a reconnu que le traitement traditionnel des délinquantes a
souvent eu pour effet de leur refuser la responsabilité et le respect de soi. Les nouveaux
établissements régionaux mis en place par le Service
(3) à l'intention
des femmes purgeant une peine sous responsabilité fédérale sont donc basés
sur le principe que l'on doit traiter les femmes comme des adultes, responsables d'elles-mêmes et
de leur comportement, tout en offrant un cadre correctionnel convenable et propice à leur
développement.
Dans ce contexte, les auteurs du rapport ont recommandé la création d'un programme
mère-enfant afin de répondre au besoin fondamental qu'est l'établissement d'un lien
entre la mère et l'enfant et de remédier à l'effet dévastateur, pour l'une
comme pour l'autre, de toute séparation. Pourquoi?
Les hommes peuvent généralement compter sur une conjointe ou d'autres membres de leur
famille immédiate pour s'occuper des enfants pendant leur incarcération. Toutefois,
lorsque la mère est incarcérée, il est rare que son conjoint continue à
jouer dans sa vie un rôle actif et à s'occuper de ses enfants. Cette situation exerce une
grande pression psychologique sur les enfants, qui perdent non seulement leur mère mais
peut-être aussi leur foyer et leur cadre familier. La mère tend aussi à se sentir
très coupable d'avoir «abandonné» ses enfants.
D'après un récent sondage auprès de femmes purgeant une peine
fédérale
(4), environ la moitié des femmes incarcérées
à la Prison des femmes de Kingston et à peu près les deux tiers de celles qui
purgent une peine sous responsabilité fédérale dans des établissements
provinciaux ont des enfants. De plus, dans les deux tiers des cas environ, la mère est l'unique
personne responsable des enfants.
Les femmes détenues dans les établissements provinciaux peuvent, pour la plupart,
entretenir des rapports étroits avec leurs enfants grâce à des visites
régulières (parfois quotidiennes). Il n'en est toutefois pas ainsi de celles qui sont
incarcérées à la Prison des femmes. Dans bien des cas, l'éloignement
géographique les empêche tout simplement de recevoir régulièrement la visite
de membres de leur famille. Les femmes dont la famille n'habite pas dans la région de Kingston
reçoivent peu de visiteurs et entretiennent des rapports avec leurs parents principalement par
téléphone ou par lettres. Mise en oeuvre et fonctionnement du programme Le programme
mère-enfant vise à favoriser, à entretenir et à développer le lien
entre la mère et l'enfant. Comme dans tous les établissements, il y aura un programme de
visites familiales privées régulières. Si l'enfant est placé dans un foyer
d'accueil (ou ailleurs) dans la localité, les visites pourraient être plus
fréquentes, par exemple avoir lieu tous les jours après l'école. Les visiteurs
pourraient également rester en résidence les fins de semaine et les jours
fériés. Enfin, il y aura possibilité d'une cohabitation à temps plein dans
l'établissement si la mère et l'enfant satisfont aux critères.
Le principe de base de toute décision prise dans le cadre de ce programme sera
l'intérêt de l'enfant. Pour déterminer où se trouve
l'intérêt de l'enfant, on se basera sur les critères d'admissibilité au
programme et l'on consultera au besoin les autorités locales de protection de l'enfance.
Bien qu'ils n'aient pas encore été établis de façon définitive, les
critères d'admissibilité s'appliquant à la mère (élaborés
à l'origine par le Comité national de mise en oeuvre) incluront des facteurs comme:
-
l'existence d'une relation permanente et positive avec l'enfant;
-
la santé physique et mentale de la mère (les mères souffrant
d'incapacités seront exclues);
-
le consentement des tribunaux ou des autorités de protection de l'enfance, s'il y a lieu
(le Service ne s'occupera pas des affaires de garde d'enfants; c'est à la mère qu'il
incombera de régler ces questions);
-
la disposition de la mère à faciliter des visites entre l'enfant et d'autres membres
importants de la famille, lorsque les tribunaux ou les autorités de protection de l'enfance
l'ordonnent.
De plus, une femme reconnue coupable de violence envers un enfant ou de délaissement d'enfant ne
sera pas admissible au programme tant que ses droits de garde n'auront pas été
rétablis par les tribunaux, qu'elle n'aura pas reçu un traitement ou qu'elle n'aura pas
participé à une série de visites avec son ou ses enfants. De plus, toute
consommation d'alcool ou de médicaments non prescrits mettra fin à
l'admissibilité.
La mère qui se retire du programme n'y sera réadmise qu'après avoir
réglé la situation qui a entraîné son retrait. Encore une fois, c'est
l'intérêt de l'enfant qui aura préséance - les séparations
répétées sont traumatisantes.
Les plans d'urgence (par exemple, la désignation d'une personne chargée de s'occuper de
son enfant) seront déterminés par la mère, avec l'aide du coordonnateur du
programme, au cas où la mère serait incapable de donner à l'enfant les soins
nécessaires.
En ce qui concerne l'enfant, les critères d'admissibilité (outre l'intérêt
de l'enfant) pourront inclure les facteurs suivants:
-
la santé de l'enfant;
-
le consentement des tribunaux ou des autorités de protection de l'enfance, s'il y a lieu;
-
des évaluations régulières de la santé physique et mentale;
-
un âge limite, qui pourrait correspondre à un tournant comme l'entrée à
l'école;
-
la nécessité de ne pas perturber la vie de l'enfant (confirmée par des
spécialistes, la mère et d'autres membres de la famille);
-
le consentement de l'enfant, dans la mesure du possible.
Les responsables des nouveaux établissements sont actuellement en rapport avec divers organismes
communautaires qui s'occupent de protection de l'enfance comme des organismes provinciaux et municipaux
de service social et des intervenants dans le domaine des garderies et des programmes d'aide à
l'enfance. On est en train d'élaborer des programmes d'acquisition de compétences
parentales pour les femmes sous responsabilité fédérale. On aura toujours besoin de
jouets, de vêtements et de ressources pour les enfants. Il faudra également recruter,
après filtrage, des chauffeurs pour faciliter les visites entre les mères et les enfants
qui vivent dans la collectivité.
Les efforts du Service portent actuellement sur plusieurs domaines. Le premier est celui des questions
qu'on pourrait qualifier de juridiques: services de santé, financement, collaboration avec les
autorités provinciales de garde d'enfants, responsabilité civile du Service en rapport
avec ce programme. En deuxième lieu, on s'occupe d'élaborer une politique et un cadre pour
le programme. Ce cadre, qui sera basé sur le Plan opérationnel des
établissements régionaux, a été confié au Comité national
de mise en oeuvre, qui s'est penché sur les critères d'admissibilité, la gestion du
programme, l'amélioration de la compré-hension du développement de l'enfant et les
répercussions qu'entraîne pour un enfant le fait de vivre dans un établissement
pénitentiaire. Enfin, le Service s'occupe aussi d'élaborer des politiques et
procédures opérationnelles courantes et d'établir des protocoles provisoires pour
les femmes enceintes qui accoucheront avant l'ouverture des nouveaux établissements.
Préoccupations Les arguments pour et contre l'intégration d'enfants dans un
établissement correctionnel sont trop nombreux pour que nous puissions les examiner en
détail dans cet article. Il importe toutefois de bien préciser que les femmes purgeant une
peine fédérale ne sont pas nécessairement des mères inaptes. Beaucoup sont
des mères capables, soucieuses du bien-être de leur enfant et qui peuvent offrir à
celui-ci une sécurité affective.
Comme les mères en général, certaines de ces femmes doivent parfaire leurs
compétences parentales, tandis que d'autres doivent remédier à des facteurs qui ont
suscité leur incarcération avant d'accepter la responsabilité de s'occuper à
plein temps de leur enfant. Il n'est certes pas facile d'élever un enfant dans un
établissement. Le fait d'être entourée de femmes se voulant des «mères
de substitution» et qui peuvent être promptes à critiquer les compétences
parentales de la vraie mère mettra la patience de celle-ci à l'épreuve, sans parler
de la pression qu'exerce l'incarcération elle-même.
L'une des principales inquiétudes concerne par exemple les cas où la mère serait
placée provisoirement dans une unité à sécurité accrue. Dans ces cas,
il serait probablement nécessaire de confier l'enfant à quelqu'un à
l'extérieur de l'établissement, ce qui revient à «punir» l'enfant.
Toutefois, si le Service s'efforce d'habiliter les femmes et de les aider à se prendre en main et
à reconnaître les conséquences de leurs actes, les femmes doivent également
comprendre et accepter ces conséquences, et se comporter de manière à ne pas placer
leurs enfants dans de telles situations
(5).
On s'interroge également sur les répercussions que pourraient avoir l'ambiance
générale du pénitencier et le manque éventuel de camarades de jeu du
même âge sur le développement social et affectif des enfants. Des mécanismes
permettant aux enfants de participer à des activités communautaires avec d'autres enfants
sans leur mère constituent l'une des façons d'y remédier. Il faut se rappeler que
ce n'est pas l'enfant qui est en prison. On a amorcé l'étude de cette question, et les
résultats contribueront largement à la composition des programmes à l'intention des
enfants.
Un autre problème est celui des femmes incarcérées qui ont accouché
récemment ou qui doivent accoucher avant leur mise en liberté et avant l'ouverture des
établissements régionaux. À l'heure actuelle, aucun établissement
fédéral ne dispose des ressources nécessaires pour accueillir un nouveau-né.
On peut donc dire que tous les moyens ont été et seront mis en oeuvre pour permettre aux
mères de passer beaucoup de temps avec leurs enfants. Ces moyens peuvent inclure un
transfèrement provisoire à un établissement provincial, le placement de l'enfant
à proximité de l'établissement pour permettre des visites quotidiennes
prolongées ou l'autorisation pour la mère et l'enfant de cohabiter pendant un certain
temps au centre de santé d'un établissement fédéral.
Le programme mère-enfant représente une entreprise de taille pour le Service, et il y a
certes des problèmes à résoudre. Néanmoins, l'importance d'un programme de
ce genre pour les femmes purgeant une peine fédérale, ainsi que pour leurs enfants et
l'avenir de ces derniers, est trop grande pour qu'on attende davantage.
(1)Programme des femmes purgeant une peine fédérale, Service
correctionnel du Canada, 340, avenue Laurier ouest, 2e étage, Ottawa (Ontario) K1A 0P9.
(2)La création de choix - Rapport du Groupe d'étude sur les femmes purgeant une peine
fédérale, Ottawa, Service correctionnel du Canada, 1990.
(3)Ces établissements doivent ouvrir à différentes dates entre la fin
de 1995 et le milieu de 1996.
(4)SHAW, M. et cou., Sondage auprès des femmes purgeant une peine
fédérale : Rapport au Groupe d'étude sur les femmes purgeant une peine
fédérale, Ottawa, ministère du Solliciteur général, 1990.
(5)Le programme mère-enfant au Centre correctionnel pour femmes de Burnaby concerne
l'unité résidentielle «ouverte». Une femme récemment
transférée de l'unité résidentielle à l'aire à
sécurité renforcée n'était plus autorisée à garder son enfant
avec elle. Les tribunaux ont jugé que cette mesure n'avait rien de discriminatoire, car les
critères d'admissibilité à l'unité résidentielle étaient
raisonnables et pouvaient être remplis.