Les pères incarcérés: programme de recherche
D'après des estimations récentes, aux États-Unis, environ les deux tiers des
délinquants de sexe masculin incarcérés dans un pénitencier d'État et
les trois quarts des détenus sous responsabilité fédérale ont des enfants.
Les chiffres établis par le département de la Justice pour 1991 confirment qu'environ 500
000 hommes détenus dans les pénitenciers américains sont pères.
Il importe donc de cerner les questions qui intéressent tout particulièrement ces
détenus, afin de leur offrir des programmes et des mesures d'intervention qui les aideront
pendant leur incarcération et après leur mise en liberté.
Presque toutes les recherches sur l'incarcération et les relations familiales portent sur les
mères et les problèmes qu'elles connaissent en tant que parents dans un
établissement correctionnel. De plus, les études axées sur les hommes
incarcérés portent ordinairement sur la relation entre le délinquant et sa famille
en tant qu'unité, et sur le rôle que joue cette relation dans l'adaptation au milieu
carcéral ou la réadaptation. Il est rare que la paternité comme telle fasse l'objet
d'une enquête particulière.
Heureusement, quelques travaux de recherche ont été réalisés sur le
père incarcéré. Ces études ont porté sur l'interaction entre le
père et l'enfant
(2), les caractéristiques de la famille et l'expérience
parentale
(3), les états affectifs
(4) et les programmes de
compétences parentales à l'intention des pères
incarcérés
(5).
Dans cet article, nous résumons les constatations de ces études et nous décrivons
plusieurs programmes américains destinés expressément à ce groupe de
détenus. Enfin, et c'est peut-être le plus important, nous proposons un programme de
recherche dans ce domaine. Aspects juridiques Beaucoup d'hommes sont soucieux de conserver leurs droits
de parents durant leur incarcération. Ils se heurtent toutefois à deux problèmes
fondamentaux: la difficulté de trouver un conseiller juridique compétent et l'opinion
selon laquelle il n'est pas dans l'intérêt de l'enfant d'avoir des rapports avec un parent
incarcéré.
Néanmoins, les pères incarcérés défendent en justice leurs droits de
visite, contestent les procédures d'adoption et interviennent dans Research Centre, University
at Albany des affaires de placement en famille d'accueil, surtout lorsque la mère de leurs
enfants est morte ou également incarcérée. En outre, ils sont souvent
obligés d'affronter des contestations devant les tribunaux, par exemple lorsque leur conjointe
déménage dans un autre État ou tente, par des moyens judiciaires, de les
dépouiller de leurs droits de parents. Aspects économiques En général, les
pères incarcérés dépendent sur le plan économique de leur famille et
d'amis dans la collectivité. Les détenus ne peuvent ordinairement pas subvenir aux besoins
quotidiens de leur famille, et ils peuvent encore moins lui assurer les ressources nécessaires
pour faire face à d'autres besoins (par exemple, les visites au pénitencier ou les appels
interurbains). Pour survivre, certaines familles doivent donc se tourner vers l'assistance sociale.
Aspects sociaux Une des tâches les plus difficiles, pour le père incarcéré,
consiste à expliquer son incarcération à ses enfants. C'est une situation
gênante pour lui, et des tentatives peu judicieuses (d'autres membres de la famille) de
protéger les enfants en les empêchant de connaître la criminalité de leur
père ne font souvent qu'empirer les choses.
Les conditions de visite sont aussi frustrantes pour les pères qui veulent cultiver des
relations authentiques avec leurs enfants. Les salles de visite ne sont pas confortables, il est
impossible de s'y livrer à des activités avec les enfants, et les règles de
sécurité mènent souvent à des pratiques en apparence oppressives (comme
l'interdiction de s'asseoir sur les genoux d'un détenu). Le climat général est tout
simplement inhospitalier pour des enfants.
Ces préoccupations sont celles des pères qui réussissent à entretenir des
rapports avec leurs enfants. Il est toutefois fréquent que les pères
incarcérés ne puissent communiquer avec leurs enfants, soit parce que la personne
responsable de ces derniers s'y oppose, soit parce qu'ils ne savent pas où se trouvent leurs
enfants. Aspects psychologiques Beaucoup de pères incarcérés sont très
déprimés et angoissés et n'ont guère d'estime de soi. Des sentiments de
perte, d'impuissance et de tristesse affligent beaucoup d'hommes séparés de leurs enfants
par les murs d'une prison. Les pères s'inquiètent souvent aussi de ce que leurs enfants
sont à la maison avec une personne psychologiquement instable et craignent qu'ils ne soient
agressés physiquement et psychologiquement en leur absence.
Certains pères se sentent également coupables d'avoir perturbé la vie de leurs
enfants. Un grand nombre se jugent responsables des problèmes que leurs enfants connaissent
à la maison, dans la collectivité et à l'école. Les pères
incarcérés tendent également à se sentir coupables de ne pas avoir
passé suffisamment de temps avec leurs enfants avant leur incarcération et plus
généralement de ne pas assumer leurs responsabilités parentales.
En outre, les pères incarcérés sont souvent déchirés par la
contradiction apparente entre leur rôle comme parents et leur situation de détenus. Un
grand nombre d'entre eux ne se considèrent jamais comme parents et acceptent plutôt les
rôles de toxicomanes ou de criminels qui leur sont plus familiers. D'autres pères veulent
être parents mais croient que la prison les empêche d'assumer leurs responsabilités
parentales. Aspects liés aux relations Certains pères incarcérés craignent
que leurs enfants les oublient ou les remplacent par une autre personne (comme un beau-père).
D'autres ont peur que leurs enfants cessent de venir les voir et les considèrent comme des
étrangers au moment de leur mise en liberté; d'autres encore croient que leurs enfants
vont s'imaginer qu'ils les ont abandonnés et ils s'inquiètent de perdre leur respect.
Lorsqu'approche la date de leur mise en liberté, certains pères redoutent la perspective
de réintégrer un foyer où leurs enfants et leur conjointe sont parfaitement
autonomes et ont appris à vivre sans eux. D'autres craignent de rompre avec leur conjointe et
d'être par conséquent coupés de leurs enfants. Programmes destinés aux
pères incarcérés Les autorités carcérales semblent
généralement indifférentes à l'idée de concevoir et de mettre en
oeuvre des programmes à l'intention des pères incarcérés. Beaucoup croient
que les questions parentales sont incluses dans d'autres programmes plus génériques.
Malgré la décentralisation des démarches dans ce domaine, plusieurs programmes
axés sur les compétences parentales sont actuellement offerts aux détenus de sexe
masculin (voir dans ce numéro l'article de Carpentier sur un programme offert au Canada).
Le programme «Parents en prison» de la Tennessee State Prison vise à combattre les
tendances aux mauvais traitements et au délaissement des enfants chez les détenus. Le
programme est animé par des délinquants, des membres de la collectivité et des
employés de l'établissement.
Le projet d'aide aux parents incarcérés (Project Helping Incarcerated Parents)
offert dans l'État du Maine et le programme parents-enfants (Parents and Children
Together) de l'établissement correctionnel fédéral de Fort Worth, au Texas,
sont d'autres exemples d'efforts menés en collaboration pour réduire tant la
récidive que la violence faite aux enfants.
Les détenus aussi ont élaboré des programmes axés sur les
compétences parentales à l'intention des pères. L'Eastern Fathers' Group de
New York vise à aider tous les délinquants, indépendamment de la durée de
leur peine, en leur fournissant des renseignements et en leur proposant des stratégies
d'adaptation pour faire face à la perte des relations familiales.
Le Parent Occupational Program de l'État de New York a également été
conçu par des détenus et il a pour objet de renforcer la relation entre les pères
incarcérés et leurs enfants.
Bien qu'il n'ait jamais été mis en oeuvre, le projet Prisoners' Parenting Centre,
de l'État de New York, était un des plus complets et des plus ambitieux jamais
élaborés à l'intention des pères incarcérés.
Élaboré par des détenus et visant à favoriser la socialisation et le
développement moral des pères incarcérés, le programme avait
également pour but d'améliorer la qualité de vie des enfants dont le père
purgeait une peine d'emprisonnement. Programme de recherche Il s'agirait, en un premier temps, de
déterminer exactement le nombre d'hommes incarcérés qui ont des enfants. Il
faudrait ensuite mener d'autres recherches pour comparer les pères et les mères qui
purgent une peine d'emprisonnement.
L'importance que les pères incarcérés attachent à leur rôle de
parents devrait faire l'objet d'autres études. Il s'agirait d'évaluer les relations
actuelles et préalables à l'incarcération du parent incarcéré et
l'incidence sur la relation père-enfant d'une séparation plus ou moins longue, l'accent
étant tout particulièrement mis sur les conséquences d'une incarcération de
longue durée.
Il y a d'autres questions qui demeurent sans réponse. Il faudrait suivre les détenus qui
ont des enfants durant et après leur incarcération pour voir s'il existe un lien entre,
d'une part, l'état de la relation père-enfant et, d'autre part, l'adaptation au milieu
carcéral et la récidive. Il faudrait aussi examiner si les parents règlent
ensemble les questions de garde d'enfants, déterminer comment ils procèdent pendant
l'incarcération du père et explorer les perceptions de la famille quant à la
possibilité d'entretenir une relation avec le parent incarcéré.
Il faudrait également évaluer la nature et l'envergure des programmes d'acquisition de
compétences parentales destinés aux détenus de sexe masculin. Cette étude
pourrait en définitive aboutir à l'établissement d'un répertoire des
programmes offerts précisant les composantes clés comme le but du programme, les
activités organisées, la durée des séances et les critères de
participation, de même que l'adresse et le nom de la personne-ressource pour chaque programme.
Enfin, il faudrait examiner les attitudes des responsables et des employés des services
correctionnels. Leur point de vue sur les problèmes que connaissent les pères
incarcérés représente une composante essentielle de l'élaboration et de la
mise en oeuvre de programmes viables pour cette population carcérale. Éléments
positifs... Un ensemble complet de recherches (et en définitive de programmes) aiderait les
employés des services correctionnels à mieux gérer les établissements et
installations en répondant aux besoins spéciaux de ce segment important de la population
carcérale. Il devrait aussi être plus facile de gérer des populations
carcérales de plus en plus diversifiées si l'on prend en considération le
rôle et les obligations de parent, qui constituent une préoccupation commune à un
grand nombre de détenus. Les organismes communautaires offrent aussi de nombreux programmes
axés sur les compétences parentales. Les détenus pourraient en
bénéficier sans que cela entraîne pour le système correctionnel des efforts
et des dépenses considérables. Ces programmes pourraient aider tous les membres de la
famille et cela permettrait d'offrir aux pères incarcérés le soutien dont ils ont
besoin, de stabiliser leurs relations avec leurs enfants et d'améliorer également (par
voie de conséquence) la situation des mères.
En encourageant les pères incarcérés à se concentrer sur leur rôle
comme parents, on pourrait également accroître leur capacité de prendre des
décisions personnelles et réfléchies. Ils pourraient ainsi commencer à
examiner les conséquences de leurs actes non seulement sur leur vie mais également sur
celle de leurs enfants. En soulignant et en approuvant le rôle parental des détenus, un
établissement pénitentiaire pourrait donc aider les pères incarcérés
à acquérir des valeurs socialement constructives qu'ils transmettraient à la
génération suivante.
(1)School of Criminal Justice, Hindelang Criminal Justice Research Centre,
University at Albany, 135 Western Avenue, Albany, New York 12222. Cet article est une version
révisée d'une contribution protégée par droit d'auteur à
l'Encyclopedia of American Prisons, préparée sous la direction de M. D. McShane et F.
P. Williams III, New York, Garland Publishing Inc., 1995.
(2)LANIER, C. S. «Dimensions of Father-Child Interaction in a New York State Prison
Population», Journal of Offender Rehabilitation, 16, 3/4, 1991, p. 27-42.
(3)HAIRSTON, C. F. «Men in Prison: Family Characteristics and Parenting Views»,
Journal of Offender Counselling, Services, and Rehabilitation, 14, 1, 1989, p. 23-30. Voir
également MORRIS, P. «Fathers in Prison», British Journal of Criminology, 7,
1967, p. 424-430.
(4)LANIER, C. S. «Affective States of Fathers in Prison», Justice
Quarterly, 10, 1, 1993, p. 51-68.
(5)HAIRSTON, C. F. et LOCKETT, P. «Parents in Prison: New Directions for Social
Services», Social Work, mars-avril 1987, p. 162-164. Voir également «Parents
in Prison: A Child Abuse and Neglect Prevention Strategy», Child Abuse and Neglect, 9,
1985, p. 471-477. Voir aussi LANIER, C. S. et FISHER, G. «A Prisoners' Parenting Centre (PPC): A
Promising Resource Strategy for Incarcerated Fathers», Journal of Correctional Education,
4, 4, 1990, p. 158-165. Aussi : «The Eastern Fathers' Group: An Educational and Mutual Support
Program for Incarcerated Fathers», Yearbook of Correctional Education: 1989,
préparé sous la direction de Stephen Duguid, Vancouver, Université Simon Fraser,
1989, p. 155-173.