Facteurs influant sur le résultat du traitement des délinquants toxicomanes
Malheureusement, on tient rarement compte de la gravité réelle des problèmes
qu'éprouvent les délinquants toxicomanes dans l'évaluation et le traitement de ces
cas.
Selon les résultats d'études effectuées récemment sur le sujet, environ 30%
des délinquants n'ont aucun problème de toxicomanie, 30% ont des problèmes mineurs
dans ce domaine, 17% des problèmes de gravité modérée, 13% des
problèmes graves, et 10% de très graves problèmes(2).
Ces chiffres donnent à penser qu'il faudrait mettre en place plusieurs types de programmes de
traitement pour répondre aux besoins de tous les délinquants. Un traitement de courte
durée peut suffire dans certains cas pour réduire ou éliminer la consommation
d'alcool ou de drogue, alors que, dans d'autre cas, une intervention plus approfondie s'impose,
étalée sur une période plus longue et complétée d'un suivi
régulier(3).
Par ailleurs, les chercheurs négligent souvent de tenir compte du risque de récidive. Or,
une série d'études ont mis en lumière l'existence d'un lient étroit entre la
toxicomanie et le comportement criminel(4). Le risque de récidive peut donc être
une autre variable importante à prendre en considération pour prédire le
résultat du traitement et le comportement du délinquant après sa
libération.
Enfin, les résultats obtenus lors de la participation à un programme de traitement
peuvent être essentiels pour déterminer si un délinquant est susceptible de renoncer
à l'alcool ou aux drogues, ou de réduire sa consommation. Toutefois, les programmes de
traitement de la toxicomanie qui prévoient une évaluation complète et objective des
résultats obtenus par chaque participant sont rares, pour ne pas dire inexistants. C'est pourquoi
peu de chercheurs ont étudié le lien entre ces résultats et le comportement des
délinquants après leur mise en liberté.
Les auteurs de cet article examinent donc l'incidence de ces trois grands facteurs (gravité du
problème de toxicomanie, risque de récidive et résultats obtenus lors de la
participation à une programme de traitement) sur le comportement des délinquants
toxicomanes après leur mise en liberté. Le Programme prélibératoire pour
détenus toxicomanes Le programme de traitement examiné pour les besoins de cette
étude était un prototype qui a depuis été modifié et mis en oeuvre
à l'échelle nationale par le Service correctionnel du Canada sous le nom de Programme
prélibératoire pour détenus toxicomanes(5).
Bien que ce programme ait été conçu à l'intention des détenus
connaissant des problèmes d'alcool et de drogue de gravité modérée, il
était accessible à tous les délinquants toxicomanes, quelle que soit la
gravité de leurs problèmes (mineurs à très graves), pendant la
période visée en raison de l'absence d'autres programmes dans ce domaine.
Ce programme, très structuré, fait appel à diverses techniques d'intervention
comportementales et cognitivo-comportementales qui s'annoncent prometteuses pour ce qui est de changer
le comportement du toxicomane(6). Il comporte plusieurs volets information sur l'alcool et
les drogues, autonomie personnelle, résolution de problèmes, développement des
aptitudes cognitives et changement du comportement, aptitudes sociales, mise à jour des
compétences professionnelles, planification des loisirs et du mode de vie, prévention des
rechutes et planification prélibératoire.
Le Programme comporte également une batterie de tests permettant d'évaluer les
progrès réalisés par les délinquants, à titre individuel et
collectif, entre la période précédant l'admission au programme et la fin de
celui-ci. Méthodologie De janvier 1990 à août 1992, 324 délinquants adultes
(315 hommes et 9 femmes), dont l'âge variait entre 18 ans et 66 ans, ont participé au
Programme prélibératoire pour détenus toxicomanes à l'établissement
de Bath (établissement à sécurité minimale au moment de l'étude).
L'échantillon final ne comptait plus que 317 participants, sept détenus n'ayant pas
terminé le programme. La durée moyenne de la peine imposée aux délinquants
de l'échantillon était de 40,5 mois. Ils n'étaient que 2,5 % à purger une
peine d'emprisonnement à perpétuité, tandis que près de 82 % en
étaient à leur première incarcération dans un établissement
fédéral (peine d'une durée de deux ans ou plus). Environ 37% des délinquants
de l'échantillon avaient été condamnés pour un crime avec violence, 28,4 %
l'avaient été pour un crime sans violence et 34,1 %, pour une infraction liée
à la drogue ou à l'alcool.
En raison de la faible proportion de femmes dans l'échantillon, nous n'avons pu explorer les
différences éventuelles entre les deux sexes.
On a évalué la gravité des problèmes d'alcool et de drogue des
détenus avant leur admission au programme au moyen de trois instruments de dépistage (qui
ont été conçus et uniformisés à l'origine à l'intention de
toxicomanes non délinquants) le Test de dépendance envers l'alcool(7), le Test
de dépistage de l'abus de drogue(8), et le Test de dépistage de l'abus d'alcool
du Michigan(9).
L'Échelle d'évaluation du risque et des besoins dans la
collectivité(10) a été utilisée pour évaluer le risque de
récidive, et les résultats de la participation au programme ont été
mesurés à l'aide d'une série de huit tests qui ont été
administrés avant et après la participation au programme(11). Quatre de ces
tests portaient uniquement sur différents aspects de la consommation d'alcool, notamment les
effets nuisibles de l'alcool, les stratégies utilisées pour décliner les offres
d'alcool et les moyens de contrôler la consommation d'alcool. Un cinquième portait sur les
effets nuisibles de la consommation de drogue, tandis que les trois derniers comportaient des questions
concernant à la fois la consommation d'alcool et celle de drogue, et notamment l'incidence de la
toxicomanie, de quelque sorte qu'elle soit, sur l'emploi.
Le Système d'information sur les détenus (qui a été remplacé depuis
par le Système de gestion des détenus) a permis de recueillir toute l'information requise
sur le comportement criminel des délinquants après leur mise en liberté, notamment
des données quantitatives complètes sur la mise en liberté, les révocations
de la liberté sous condition, les nouvelles condamnations et les types d'infractions.
Enfin, on a recueilli de l'information sur la consommation d'alcool et de drogue chez les
délinquants libérés en consultant les rapports des agents de liberté
conditionnelle présents dans les dossiers de la Commission nationale des libérations
conditionnelles.
Plus de 90 % des détenus qui ont suivi le programme jusqu'au bout se sont vu accorder par la
suite une forme ou une autre de mise en liberté sous condition. Parmi eux, 72,1 % ont
bénéficié de la semi-liberté, 7,7 % de la libération conditionnelle
totale, et 20,2 % de la libération d'office. La période de suivi était d'environ 15
mois après la mise en liberté. Au cours de cette période, 31,4 % des
délinquants de l'échantillon ont été réincarcérés -
dont 19,9 % pour manquement aux conditions de la mise en liberté et 13,6 % pour de nouvelles
infractions (2,1 % ont été réincarcérés pour ces deux motifs à
la fois). L'examen des dossiers de la Commission nationale des libérations conditionnelles a
révélé qu'environ 73 % des délinquants réincarcérés
avaient consommé de l'alcool et/ou des drogues pendant leur période de liberté, et
que ce fait avait contribué à la cessation de la liberté. Gravité du
problème de toxicomanie On a groupé les points correspondant à la gravité
des problèmes d'alcool et de drogue pour classer les détenus en fonction de leur plus
grave problème de toxicomanie (alcool, drogue ou les deux).
Selon les résultats de ce classement, 16,2 % des détenus avaient un problème
mineur de toxicomanie, 19,7 % un problème de gravité modérée, 40,5 % un
problème grave et 20,1 % un problème très grave de toxicomanie. Fait
intéressant à noter, 3,5 % des délinquants de l'échantillon n'avaient aucun
problème d'alcool ou de drogue.
Il ressort de ces chiffres qu'environ 80 % des détenus de l'échantillon avaient des
problèmes d'alcool, de drogue, ou d'alcool et de drogue suffisamment graves pour justifier leur
participation au Programme prélibèratoire pour détenus toxicomanes. Les 20 %
restants (ceux qui n'avaient aucun problème de toxicomanie ou qui avaient un problème
mineur dans ce domaine) avaient probablement été admis au programme parce que d'autres
sources d'information (telles que le dossier du cas ou les entrevues) les désignaient comme
candidats admissibles.
Par ailleurs, on a constaté que le taux de réincarcération (tous motifs confondus)
variait de façon spectaculaire selon la gravité des problèmes de toxicomanie des
délinquants (voir le graphique 1). Les variations étaient statistiquement significatives
(p <0,05).
Graphique 1
Risque de récidive Le risque de récidive après la mise en liberté était jugé faible dans environ 38,2 % des cas, et élevé dans 61,8 %. Le taux de réincarcération variait légèrement en fonction du degré de risque (p < 0,0001): 14 % seulement des délinquants à faible risque ont été réincarcérés (tous motifs confondus), contre 39,4 % des délinquants à risque élevé (voir le graphique 2).
Graphique 2

On a noté la même tendance dans un sous-groupe de délinquants à risque et
à besoins élevés dont le problème de toxicomanie était
modéré, grave ou très grave. Résultats de la participation au programme La
plupart des détenus qui ont participé au programme ont amélioré de beaucoup
leurs résultats à presque tous les tests d'évaluation.
Toutefois, une simple analyse des changements enregistrés dans les réponses fournies
à ces tests, avant et après la participation au programme, n'a rien
révélé au sujet du comportement des délinquants après leur
libération. On a donc créé une échelle à cinq paliers permettant de
classer les délinquants en fonction du nombre de tests auxquels ils ont obtenu de meilleurs
résultats à la fin du programme. Fait intéressant à noter, il n'y a pas de
corrélation entre les progrès accomplis grâce au programme et le taux de
réincarcération pour manquement aux conditions de la libération conditionnelle.
Par contre, on note une corrélation significative entre les bénéfices tirés
du programme et le taux de réincarcération pour de nouvelles infractions (p
<0,05). En effet, ce taux de réincarcération est de 46 % dans le cas des
délinquants ayant obtenu les résultats les plus médiocres et seulement de 11 % chez
ceux qui ont obtenu les meilleurs résultats (voir le graphique 3).
Graphique 3

On a également examiné les taux de «survie» après la libération (c'est-à-dire de nonréincarcération). C'est chez les délinquants avant obtenu les résultats les plus médiocres quant aux bénéfices tirés du programme que ce taux de survie, après les sept à huit premiers mois de liberté, était le plus bas (voir le graphique 4). Là encore, les variations du taux de survie étaient statistiquement significatives (p <0,05).
Graphique 4
Facteurs déterminants Cette étude démontre que trois facteurs importants influent
sur le comportement des délinquants après leur libération (évalué en
fonction de la réincarcération pour manquement aux conditions de la mise en liberté
ou pour de nouvelles infractions). Premièrement, le taux de réincarcération
était nettement plus élevé dans le cas des délinquants souffrant de
problèmes graves de toxicomanie (consommation d'alcool et/ou de drogue) que dans celui des
délinquants ayant des problèmes moins graves dans ce domaine. Deuxièmement, les
délinquants à risque élevé de récidive étaient plus
susceptibles de retourner en prison que les délinquants à faible risque. Enfin, on note
une corrélation entre les résultats de la participation au programme (fondés sur
une comparaison des réponses fournies aux tests d'évaluation administrés avant et
après le programme) et la réussite ou l'échec de la mise en liberté sous
condition. En effet, ces résultats ont une incidence sur la probabilité d'une condamnation
pour une nouvelle infraction. Cette constatation vaut même pour les délinquants à
risque et à besoins élevés.
Malheureusement, nous n'avons pu faire de comparaisons avec un groupe de délinquants n'ayant pas
suivi de programme de traitement pour toxicomanes. Cela nous aurait permis de déterminer si les
délinquants ayant suivi un tel programme avaient de meilleures chances de réussir leur
liberté sous condition que ceux n'en ayant pas suivi. Nos constatations indiquent toutefois
clairement que le degré de gravité des problèmes de toxicomanie, le risque de
récidive et les résultats de la participation au programme sont des facteurs
prédictifs importants concernant les délinquants susceptibles d'être
réincarcérés.
Les résultats obtenus mettent en évidence la nécessité de diversifier les
programmes de traitement pour détenus toxicomanes, et aussi de suivre de près et
d'évaluer les progrès accomplis en cours de traitement.