Le principe de la réceptivité et la réadaptation du délinquant
C'est au milieu des années 70 que les chercheurs ont commencé à douter
sérieusement de l'efficacité des programmes correctionnels pour ce qui est de
réduire le risque de récidive. Bon nombre d'entre eux avaient abouti à la
conclusion que le traitement des délinquants ne «marchait» pas, tout simplement. Les
partisans de la réadaptation se sont alors mis en devoir de déterminer ce qui avait un
effet réel sur les délinquants, et cet effort nous a permis de mieux comprendre en quoi
consiste un traitement efficace.
Toutefois, on a eu tôt fait de s'apercevoir que certains délinquants béneficiaient
davantage que d'autres de certains types de traitement administrés par certains types de
thérapeutes.(2)
Pourquoi l'efficacité du traitement repose-t-elle sur l'adéquation entre types
d'intervention et de thérapeutes et types de délinquants? La réponse réside,
en partie du moins, dans le principe de la réceptivité, en ce sens que les
caractéristiques d'un délinquant influent sur la manière dont ce délinquant
répond à un traitement ou au contact avec un thérapeute(3).
La notion fondamentale sur laquelle ce principe est lui-même fondé est que les
délinquants ne sont pas tous semblables. On aura beau tenter de classer les délinquants de
manière à minimiser leurs différences (par exemple, en les désignant par un
numéro), ils se distingueront toujours les uns des autres sur les plans de l'intelligence, du
style de communication et de l'émotivité. Ces caractéristiques influent
également sur la manière dont les délinquants répondent aux efforts
déployés pour les faire changer de comportement, d'attitude et de façon de
penser.
Cet article donne un aperçu du principe de la réceptivité, en insistant
particulièrement sur son utilité dans le processus de traitement correctionnel. Pourquoi
prendre en considération les facteurs de réceptivité? Les cliniciens reconnaissent
depuis longtemps la nécessité de modifier leur mode d'interaction avec certains clients.
Même Freud jugeait sa thérapie axée sur la communication verbale et l'introspection
tout à fait contre-indiquée dans le cas de patients peu doués pour ces deux
exercices.
Les agents de correction savent parfaitement qu'ils doivent agir de façon bien différente
selon qu'ils ont affaire à tel ou tel délinquant. De plus en plus d'études
démontrent que les caractéristiques personnelles de l'intervenant et la nature du
traitement peuvent avoir des effets différents d'un délinquant à l'autre. Les
caractéristiques personnelles des intervenants Les intervenants, tout comme les
délinquants, ne sont pas tous semblables. Prenez les gens avec lesquels vous travaillez : vous
pouvez sans doute facilement désigner la personne qui est la plus sûre d'elle, la plus
impulsive ou la plus réservée. Regardez comment ces collègues se comportent avec
les autres et vous distinguerez sans peine plusieurs styles de communication. Les uns aiment examiner un
problème sous tous ses angles, tandis que les autres énoncent simplement les règles
à suivre et les font observer.
Dans le système correctionnel, certains intervenants font tout leur possible pour établir
le contact avec un délinquant, tandis que d'autres préfèrent attendre que le
délinquant fasse le premier pas. En y regardant de plus près, on s'aperçoit que
certaines caractéristiques personnelles ont une incidence déterminante sur la façon
dont on agit. Par exemple, un intervenant très extraverti, empathique et doué pour la
communication verbale a peut-être plus de chances de réussir à inciter les
délinquants à faire face à leurs problèmes.
Des chercheurs ont établi une corrélation entre les traits de personnalité des
intervenants et l'influence qu'ils exercent sur les délinquants(4). Ainsi, les agents
de probation obtenant des cotes élevées aux tests d'empathie et de connaissance des
règles sociales étaient mieux perçus par les délinquants, mais ils
étaient aussi plus susceptibles d'avoir un comportement prosocial et de désapprouver toute
conduite antisociale.
Plus important encore, les délinquants ayant affaire à ces agents de probation avaient le
taux de récidive le plus bas. Autrement dit, les agents de probation qui utilisent certaines
méthodes de traitement parviennent mieux à aider leurs clients à éviter les
démêlés avec la justice. Types de traitement Il semble que les thérapies
cognitivo-comportementales structurées soient celles qui conviennent le mieux aux
délinquants - comparativement aux approches non comportementales axées sur les relations
(voir le graphique 1). Les délinquants répondent d'autant mieux au traitement que celui-ci
est administré par un thérapeute à la personnalité chaleureuse et
extravertie.
Graphique 1

Bien que les deux types d'intervention contribuent à réduire le risque de
récidive, l'approche qui consiste à indiquer la voie au délinquant, et à lui
donner une idée claire des récompenses et des châtiments à attendre, tout en
établissant une bonne relation client-thérapeute (thérapie
cognitivo-comportementale structurée), a une incidence plus significative sur la récidive.
Facteurs de réceptivité liés aux caractéristiques du client Les
caractéristiques personnelles du client influent également sur la façon dont il
réagit en présence d'un thérapeute particulier ou à un type de traitement.
Parmi ces caractéristiques, le principe de la réceptivité fait surtout entrer en
jeu celles qui déterminent la capacité et la volonté d'apprendre. Car une
thérapie est avant tout un apprentissage, et les facteurs de réceptivité sont ceux
qui font obstacle ou qui contribuent à l'apprentissage.
Il y a plusieurs facteurs de réceptivité liés aux caractéristiques
personnelles des clients (voir le tableau 1). Toutefois, les études menées dans ce domaine
(et particulièrement auprès de délinquants) sont très peu nombreuses. La
liste proposée ici n'est donc qu'une première ébauche; elle évoluera
certainement à mesure que d'autres recherches seront effectuées sur cette question.
Tableau 1
| Population générale | Facteurs plus courants chez les délinquants |
|---|---|
| Anxiété | Aptitudes socials limitées |
| Estime de soi | Aptitudes à la résolution de problémes limitées |
| Dépression | Raisonnement axé sur le concret |
| Maladie mentale | Aptitudes à la communication verbale limitées |
| Âge | |
| Sexe | |
| Raceou appartence ethnique |
Chacun des facteurs de réceptivité mentionnés à propos de la population
générale peut être présent dans n'importe quel groupe de clients. Ces
facteurs influent sur la façon dont les clients répondent au traitement et en tirent des
enseignements. Toutefois, certains facteurs de réceptivité sont plus courants chez les
délinquants. Lorsqu'on examine attentivement ces facteurs, on voit bien pourquoi une intervention
comportementale structurée est plus efficace que toute autre stratégie de traitement dans
le cas des délinquants.
Si l'on a affaire à un tel groupe de clients dont les aptitudes sociales, la motivation profonde
et la capacité de raisonnement abstrait sont limitées, il n'est pas surprenant qu'un
programme de traitement soit d'autant plus efficace qu'il est axé sur des objectifs
comportementaux clairs et qu'il propose des exercices pratiques et de nombreuses occasions de faire ses
preuves.
Quant aux autres facteurs de réceptivité, ils ne sont pas plus courants chez les
délinquants que dans tout autre groupe de clients. En fait, tout le monde peut souffrir
d'anxiété ou de timidité, et non pas seulement les personnes qui suivent une
thérapie. Pourtant, ces deux caractéristiques influent sur la réceptivité au
traitement.
Par exemple, la thérapie de groupe, où chacun doit s'exprimer devant les autres, ne
réussit pas toujours à une personne timide ou très anxieuse. D'un autre
côté, cette approche peut faire des merveilles dans le cas d'une personne extravertie et
détendue. Réceptivité et facteurs liés au risque et aux besoins Les facteurs
de risque sont les caractéristiques des délinquants qui influent sur leur comportement
criminel futur. Ainsi, les individus qui ont des antécédents criminels sont plus
susceptibles de commettre une nouvelle infraction que ceux qui n'en ont pas.
Parmi les besoins des délinquants, on distingue entre besoins criminogènes et non
criminogènes. Les besoins criminogènes sont des indicateurs de risque dynamiques,
c'est-à-dire que lorsqu'ils changent, le risque de comportement criminel change aussi. Les
besoins non criminogènes évoluent également, mais sans que cela change grand-chose
au comportement criminel. Par ailleurs, les objectifs de traitement sont presque toujours définis
en fonction des besoins : on vise à réduire la consommation d'alcool ou de drogue (besoin
criminogène) ou à accroître l'estime de soi (besoin non criminogène),
etc.
Les facteurs de réceptivité changent souvent, eux aussi, mais ne sont pas
nécessairement liés aux besoins. En général, les facteurs de
réceptivité ne servent pas à définir les objectifs de traitement; ce sont de
simples caractéristiques influant sur la réalisation de ces objectifs. Il arrive que les
facteurs de réceptivité n'aient rien à voir avec le comportement criminel et ne
constituent donc pas des facteurs de risque.
Ainsi, pour les besoins d'une étude(5), on a classé les délinquants en
deux groupes : les «sujets réceptifs», qui étaient brillants, extravertis et
anxieux, et les «sujets non réceptifs». Il a été établi que le
fait qu'un délinquant n'ayant suivi aucun traitement soit classé dans l'une ou l'autre de
ces catégories n'avait aucune incidence sur l'échec de la liberté conditionnelle.
La «réceptivité» ne constituait pas un facteur de risque.
La réceptivité ne pouvait pas non plus être assimilée à un besoin
criminogène. Ce n'était pas un objectif de traitement visant à rendre le client
plus extraverti, moins anxieux ou plus Pourtant, les délinquants jugés réceptifs
bénéficiaient davantage d'interventions psychodynamiques centrées sur la
connaissance de soi. Cette forme d'intervention ne semblait réussir qu'aux délinquants
ayant les aptitudes nécessaires puisqu'elle contribuait à réduire la
récidive uniquement chez les sujets réceptifs. Elle avait un effet opposé sur les
délinquants non réceptifs, bien que dans leur cas la corrélation n'ait pas
été statistiquement significative.
L'anxiété, la dépression et peut-être même des problèmes
mentaux plus graves sont des facteurs de réceptivité déterminants. Toutefois, les
recherches démontrent en général que ces facteurs ne sont pas liés à
la récidive. En effet, rien de prouve que le fait de s'attaquer à ces facteurs (comme
à des besoins non criminogènes) contribuera à réduire le risque de
récidive.
Avant de s'attaquer à des besoins criminogènes tels que le comportement antisocial, il
faudrait peut-être agir sur les facteurs de réceptivité afin de préparer le
délinquant à acquérir un comportement prosocial. On doit d'abord éliminer
tout ce qui fait obstacle au traitement.
Le sexe, la race et l'appartenance ethnique peuvent constituer une autre série de facteurs de
réceptivité importants. Il s'ensuit que les programmes adaptés aux
différences fondées sur le sexe ou la race peuvent contribuer à améliorer
l'efficacité du traitement. Ainsi, les groupes d'inspiration féministe, dans le cas des
délinquantes, et les cercles de guérison pour les détenus autochtones, peuvent
contribuer à accroître la motivation et l'élimination des besoins
criminogènes.
La mise en oeuvre de programmes innovateurs dans les nouveaux établissements correctionnels pour
femmes, de même que l'exploration plus approfondie des pratiques de guérison autochtones
devraient permettre de clarifier le rôle du sexe et de la race comme facteurs de
réceptivité.
Bon nombre des facteurs de réceptivité qui sont courants chez les délinquants sont
également des facteurs de risque. Chez les sujets à la personnalité antisociale (ou
psychopathes), par exemple, on peut voir l'interaction du risque, des besoins criminogènes et de
la réceptivité.
Non seulement ces sujets sont plus susceptibles de récidiver (risque), mais les
thérapeutes peuvent également tenter de s'attaquer à des aspects de leur
personnalité antisociale, tels que l'impulsivité (besoin criminogène). En outre,
les recherches donnent à penser que la thérapie de groupe n'est peut-être pas la
meilleure approche à adopter pour le traitement des psychopathes
(réceptivité)(6). Analyse Certains programmes de traitement en milieu
correctionnel semblent efficaces lorsque l'intensité du traitement est en rapport avec le niveau
de risque et que les besoins criminogènes sont pris en considération. Toutefois, on peut
améliorer encore l'efficacité de l'intervention en choisissant les programmes et les
thérapeutes en fonction de certaines caractéristiques des délinquants.
Le principe de la réceptivité est fondé sur les caractéristiques
personnelles qui influent sur la capacité d'apprentissage en situation de traitement. Certains
facteurs de réceptivité (tels qu'un raisonnement axé sur le concret et des
capacités d'expression verbale limitées) sont plus courants chez les délinquants,
ce qui donne à penser que les thérapies comportementales structurées sont plus
efficaces que d'autres stratégies de traitement.
D'autres facteurs de réceptivité (tels que l'anxiété et la
timidité), sans être des caractéristiques distinctives des délinquants,
doivent néanmoins être pris en considération pour l'élaboration de programmes
axés sur les besoins criminogènes.
Les études traitant de l'incidence des facteurs de réceptivité sur
l'efficacité du traitement sont rares et les questions qui restent à explorer, très
nombreuses. Par exemple, comment évaluer de façon méthodique la
réceptivité? Le quotient intellectuel(7) et le niveau conceptuel(8)
sont des outils de classement des délinquants qui ouvrent de nouvelles possibilités
à cet égard.
D'autres travaux de recherche pourraient porter sur l'incidence de la race et du sexe comme facteurs de
réceptivité, sur les moyens s'offrant aux thérapeutes pour accroître la
motivation et la réceptivité au traitement, ou encore sur les problèmes mentaux qui
constituent des indicateurs de risque ou qui agissent comme facteurs de réceptivité.
Bref, il reste encore bien des questions à se poser et bien des réponses à trouver
dans ce domaine complexe encore largement inexploré. La recherche promet d'être à la
fois intéressante et d'une grande utilité pour l'élaboration de programmes
destinés aux délinquants.
(1)Secrétariat du Ministère, Solliciteur général
Canada, 340, avenue Laurier ouest, 11e étage, Ottawa (Ontario) K1A 0P8.
(2)ADAMS, S., «Evaluation: A Way Out of the Rhetoric», exposé
présenté à un colloque intitulé Evaluation Research Conference, Seattle,
1975. Voir aussi PALMER, T., «Martinson Revisited», Journal of Research in Crime and
Delinquency, n° 12, 1975, p. 133-152.
(3)ANDREWS, D. A. et BONTA, J., The Psychology of Criminal Conduct, Cincinnati,
Anderson, 1994. Voir aussi ANDREWS, D. A., BONTA, J. et HOGE, R. D., «Classification for Effective
Rehabilitation: Rediscovering Psychology,» Criminal Justice and Behavior, n° 17, 1990,
p. 19-52.
(4)ANDREWS, D. A., «Some Experimental Investigations of the Principles of Differential
Association Through Deliberate Manipulations of the Structure of Service Systems», American
Sociological Review, n° 45, 1980, p. 448-462. Voir aussi ANDREWS, D. A. et KIESSLING, J. J.,
«Program Structure and Effective Correctional Practices: A Summary of the CAVIC Research»,
Effective Correctional Treatment, sous la direction de R.R. Ross et P. Gendreau, Toronto,
Butterworths, 1980, p. 441-463.
(5)GRANT, J. D., «Delinquency Treatment in an Institutional Setting»,
Juvenile Delinquency: Research and Theory, sous la direction de H. C. Quay, Princeton, D. Van
Nostrand, 1965, p. 263-297.
(6)OGLOFF, J.R.P., WONG, S. et GREENWOOD, A., «Treating Criminal Psychopaths in a
Therapeutic Community Program», Behavioral Sciences and the Law, n° 8, 1990, p.
181-190.
(7)JESNESS, C. F., «The Jesness Inventory Classification System», Criminal
Justice and Behavior, n° 15, 1988, p. 78-91.
(8)REITSMA-STREET, M. et LESCHIED, A. W., «The Conceptual Level Matching Model in
Corrections», Criminal Justice and Behavior, n° 15, 1988, p. 92-108.