Un marché du travail difficile pour les jeunes
Le marché du travail, en ce milieu des années 1990 est très différent de
celui qu'a connu la génération précédente. Tant la composition de la
population active que les possibilités offertes par l'économie ont changé
fondamentalement. Grandement accélérés par les récessions du début
des années 1980 et 1990, la restructuration industrielle et les progrès incessants de la
technologie ont été sources d'occasions nouvelles et de prospérité pour
certains, mais aussi d'insécurité, d'instabilité et de difficultés pour
d'autres.
Les jeunes adultes qui cherchent à entrer sur le marché du travail font face à des
obstacles et à des défis qui étaient inconnus il y a une vingtaine d'années.
L'arrivée à l'âge adulte de la génération du baby-boom et
l'accroissement du nombre de femmes travaillant à l'extérieur du foyer ont
contribué à une croissance rapide de la population active dans les années 1970 et
1980, lorsque l'économie était suffisamment forte pour absorber tous ces travailleurs. A
l'heure actuelle, les baby-boomers, qui sont dans la trentaine et la quarantaine, occupent une part
considérable des emplois au Canada (54 %).
Les jeunes adultes se disputent par conséquent des emplois sans cesse moins nombreux; il y a
aussi de grandes chances qu'ils aient besoin d'un diplôme universitaire pour décrocher des
emplois que leurs parents pouvaient obtenir au terme d'études secondaires. Les jeunes gens, par
exemple, ne peuvent plus abandonner leurs études et espérer obtenir un emploi stable et
raisonnablement bien rémunéré dans une usine ou sur un chantier de construction; en
effet, les travailleurs plus âgés et plus expérimentés se débattent
déjà pour éviter des mises à pied dans ces secteurs.
Cet article tente de décrire ces transformations récentes en présentant un
aperçu des tendances générales actuelles en matière d'emploi, ainsi que du
marché du travail tel qu'il se présente au groupe où le système
correctionnel recrute l'essentiel de ses clients: les jeunes gens. Tendances récentes sur le
marché du travail
Une des transformations les plus fondamentales à se produire sur le marché du travail
canadien a été que les industries de biens (comme celles de la fabrication et de
l'agriculture) ont cédé la place au secteur des services comme principale source de
création d'emplois. Les industries de services correspondent actuellement à 73 % de
l'emploi alors qu'elles n'en représentaient que 66 % en 1976 et à peine 47 % en
1951
(2).
Les industries de services englobent une vaste gamme d'activités qui exigent des
compétences très diverses. Il y a eu croissance aux échelons supérieurs
(emplois bien rémunérés et exigeant des compétences poussées) et aux
échelons inférieurs (emplois peu rémunérés et n'exigeant guère
de compétences spécialisées). Les gains enregistrés aux échelons
supérieurs ont été attribuables à l'expansion, dans les années 1980,
de services publics tels que l'enseignement et les services de santé, tandis que la croissance
aux échelons inférieurs a surtout été le fait de l'industrie de l'accueil et
des autres services personnels.
Les réductions récentes dans le secteur des services publics peuvent entraîner une
diminution des emplois aux échelons supérieurs de l'industrie des services. Cette
diminution sera toutefois compensée en partie par la croissance rapide des services aux
entreprises où seront créés de nouveaux emplois axés sur les
connaissances.
La répartition des heures de travail a aussi changé depuis les années 1970. Les
employeurs font de plus en plus appel à des travailleurs à temps partiel, temporaires et
occasionnels pour répondre à la demande fluctuante de leurs produits et services. Les
travailleurs à temps partiel (c.-à-d. ceux qui travaillent ordinairement moins de 30
heures par semaine) correspondent actuellement à 17 % de l'emploi, alors que cette proportion
était de 11 % en 1976 et à peine 47% en 19512.
À l'autre extrémité de l'échelle, un nombre croissant de personnes
travaillent plus de 50 heures par semaine. Cette polarisation explique que seulement six salariés
sur 10 travaillent une semaine normale de 35 à 40 heures, alors que cette proportion était
de sept travailleurs sur 10 en 1976.
C'est en partie à cause de la disponibilité accrue d'emplois à temps partiel que
les travailleurs occupent dans une proportion croissante plusieurs emplois: le pourcentage est
passé de 2 % à 5 % de la population active au cours des 20 dernières années.
Auparavant, le cumul d'emplois était surtout le fait d'hommes et il existait également
dans les secteurs de la production de biens et dans celui des services. De nos jours, ce sont les femmes
et les travailleurs des industries de services qui enregistrent le taux le plus élevé de
cumul d'emplois.
Par ailleurs, de plus en plus de Canadiens créent eux-mêmes leurs emplois. En 1994, on
dénom-brait 2,1 millions de Canadiens qui travaillaient à leur compte, soit deux fois plus
qu'en 1976-ils représentaient 16 % des personnes occupées, au lieu de 11 %. L'augmentation
la plus marquée a été celle du nombre de travailleurs autonomes, qui s'est accru de
67 % depuis 1980.
Les entrepreneurs sont toujours susceptibles d'être des hommes âgés de 25 ans ou
plus, bien que le nombre de femmes travaillant à leur compte ait augmenté de façon
marquée. A peine 4 % des hommes au début de la vingtaine sont des travailleurs autonomes,
mais cette proportion dépasse 10 % pour les hommes âgés de 25 à 29 ans.
La transformation des industries qui emploient les Canadiens s'est accompagnée d'une
transformation des compétences et du niveau d'instruction des travailleurs. A l'heure actuelle,
près du tiers de la population active occupe des postes de spécialistes ou de cadres,
tandis que la proportion des travailleurs ayant au moins fait des études secondaires partielles
est passée de 29 % en 1979 à 42 % en 1989. Au cours de cette période, il est aussi
devenu plus courant pour les travailleurs de détenir des diplômes universitaires: la
proportion de diplômés est passée de 10 % à 17 %.
Un vaste éventail d'activités économiques exigent désormais une
scolarité plus poussée et une plus grande spécialisation. Ainsi les fabricants font
de plus en plus appel à des travailleurs hautement spécialisés pour acquérir
un avantage sur le marché
(3). Les usines qui ont recours à la technologie de
pointe pour la gestion de l'information et de la qualité (de même que pour les
procédés de production) jouissent manifestement d'un atout par rapport à leurs
concurrents.
Le chômage est donc devenu étroitement lié au niveau d'instruction. Le taux de
chômage tend à être plus élevé parmi les personnes peu
scolarisées que parmi celles qui sont plus instruites, et l'écart s'est accentué au
cours des 10 dernières années. En 1994, par exemple, le taux de chômage des
personnes n'ayant pas terminé leurs études secondaires était presque le double de
la moyenne nationale de 10,4 %, alors que celui des diplômés d'université
était environ la moitié de cette même moyenne. Les difficultés accrues des
jeunes gens sur le marché du travail
La dernière récession a eu des effets dévastateurs sur les perspectives d'emploi
des jeunes
(4). Avec la contraction des activités commerciales en 1990, les employeurs
ont privilégié les travailleurs d'expérience au détriment des
employés nouvellement embauchés. Peu de possibilités se sont offertes aux nouveaux
arrivants sur le marché du travail vu la compression des effectifs ou la fermeture des
entreprises, et les travailleurs plus âgés étaient moins portés à
quitter leur emploi ou à risquer un changement de poste.
Vers le milieu de 1992, tous les groupes avaient été touchés par le ralentissement
marqué et prolongé de l'économie. Le taux d'emploi des adultes âgés de
25 à 54 ans, qui avait atteint un sommet de 78,9 % en 1990, était retombé à
74,9 %, les hommes occupant des emplois manuels étaient les plus durement touchés.
Toutefois, une demande record pour les exportations canadiennes a contribué à ramener le
taux d'emploi parmi les adultes presque au niveau où il se situait avant la récession.
Depuis la fin de 1994, le taux d'emploi pour ce groupe a oscillé autour de 76,4%.
Malheureusement, cette récente reprise économique n'a presque pas touché les
jeunes. En août 1995, la proportion d'hommes âgés de 20 à 24 ans occupant un
emploi (64,9 %) était marginalement plus élevée qu'au pire moment de la
récession (63,5 %) et de 12 % inférieure au maximum de 77 % enregistré en 1989.
Vu l'affaiblissement des perspectives d'emploi, le taux de chômage des jeunes gens demeure lui
aussi élevé; il oscille en effet autour de 16 %. Il est toutefois beaucoup plus faible
qu'il ne l'aurait été si le taux d'activité n'avait pas diminué de
façon marquée au cours des dernières années.
En août 1995, la proportion des jeunes qui travaillaient ou qui se cherchaient un emploi avait
diminué d'un pourcentage record de 9,1 % par rapport au sommet de 86,6 % enregistré en
janvier 1989. La tendance croissante des jeunes gens à poursuivre leurs études explique
dans une large mesure ce recul; les taux d'activité des étudiants sont inférieurs
de moitié environ à ceux des personnes qui ne sont pas aux études.
Malgré l'augmentation des frais de scolarité, l'inscription dans les
établissements d'enseignement croît régulièrement depuis plus d'une
décennie et a augmenté encore plus brusquement depuis 1990. A l'été de 1995,
29 % des hommes âgés de 20 à 24 ans qui avaient été des
étudiants à temps partiel le printemps précédent prévoyaient
poursuivre leurs études à l'automne, contre 21 % en 1993 et 13 % en 1980.
Que ce soit le désir d'obtenir une meilleure instruction ou des perspectives d'emploi peu
brillantes qui incitent ces jeunes à poursuivre leurs études, le fait est qu'ils sont
moins nombreux à quitter l'école secondaire avant d'avoir obtenu leur diplôme. A la
fin de 1994, seulement 14 % des hommes âgés de 20 ans avaient abandonné leurs
études secondaires avant d'obtenir un diplôme, alors que cette proportion était de
près de 19 % en 1990.
Les tendances salariales constituent une illustration claire de la demande actuelle de
compétences et de diplômes
(5). Le fait le plus marquant est l'évolution
de la situation sur le marché du travail des hommes âgés de 20 à 29 ans
n'ayant qu'un diplôme d'études secondaires. Non seulement moins d'hommes appartenant
à cette catégorie avaient un emploi en 1993 par rapport à 1979, mais une proportion
plus faible de ces derniers avaient travaillé à temps plein toute l'année. On ne
s'étonnera donc pas de constater que les gains moyens de ce groupe étaient de 10 % plus
faibles que ceux enregistrés en 1979. D'ailleurs, en 1993, les hommes âgés de 25
à 29 ans qui avaient fait des études universitaires gagnaient à peu près
autant que les diplômés du secondaire en 1979. Regard vers l'avenir À
l'entrée dans la deuxième moitié des années 1990, il est difficile de
prévoir ce que sera le marché du travail pour les jeunes d'aujourd'hui. Même pour
ceux qui détiennent un diplôme d'études secondaires et qui ont fait certaines
études postsecondaires, la sécurité d'emploi n'est pas garantie; il leur faudra
sans doute améliorer constamment leurs compétences. Ceux qui ne possèdent pas de
compétences particulières devront probablement se contenter d'une série d'emplois
temporaires offrant peu d'avantages et de sécurité d'emploi.
À long terme, il se pourrait toutefois que la situation de ce groupe se transforme
fondamentalement lorsque les membres de la génération du baby-boom quitteront le
marché du travail et créeront une demande de services sociaux, de loisirs et de
santé. e
(1)Division des enquêtes-ménages, Statistique Canada, Ottawa
(Ontario) K1A OT6.
(2)La plupart des données incluses dans cet article ont été recueillies
au moyen de l'Enquête sur la population active menée mensuellement par Statistique Canada
pour mesurer les tendances relatives aux caractéristiques de la population canadienne en
matière d'emploi.
(3)BALDWIN, S., Technology Use and Industrial Transformation: Empirical Perspectives,
Document de recherche no 75, Ottawa, Statistique Canada, 1995.
(4)SUNTER, D., «Des jeunes en attente», L'emploi et le revenu en
perspective, vol. 6, no 1, 1994, p. 37-42.
(5)CROMPTON, S., «Perspectives d'emploi des diplômés du
secondaire», L'emploi et le revenu en perspective, vol. 7, no 3,1995, p. 9-15.