Les délinquants et le travail au Service correctionnel du Canada: Une évolution historique
Le travail joue un rôle important dans notre vie. Qui d'entre nous ne se souvient pas des moments
marquants qui ont ponctué cet aspect de notre existence: l'obtention d'un emploi, une promotion,
une mise à pied ou même un renvoi?
Les emplois et les collègues de travail façonnent aussi notre vie quotidienne. Certaines
amitiés et liaisons amoureuses voient le jour en milieu de travail. Les interactions complexes
qui caractérisent la vie professionnelle renforcent ou modifient nos attentes personnelles.
Il est facile de comprendre pourquoi le travail joue un rôle fondamental dans notre vie et notre
culture. Il nous fournit un revenu, qui nous donne accès au monde de la consommation. Il nous
permet de devenir autonomes et d'acquérir notre véritable identité comme adultes.
Le travail donne un sens à notre vie et, du moins en partie, définit notre identité
sociale.
Le travail n'a pas la même signification sociale pour les délinquants. Environ 70 % de ces
derniers disent n'avoir jamais occupé un emploi stable. En raison de certains de leurs
comportements (p. ex., consommation de drogues ou consommation abusive d'alcool), la plupart d'entre eux
ont beaucoup de difficulté à se trouver et à conserver un emploi. Bon nombre sont
aussi trop impulsifs pour travailler dans un milieu structuré.
Confronté à ce manque d'aptitudes à l'emploi, le Service correctionnel du Canada
s'est traditionnellement efforcé d'offrir aux délinquants des programmes de travail qui
leur permettent d'acquérir des habitudes de travail et des compétences liées
à l'employabilité. L'article retrace l'évolution des efforts en ce sens, fait le
point de la situation actuelle et décrit les orientations que nous devons prendre dans
l'avenir.
Un point de départ Les élus et les citoyens ont toujours attaché beaucoup
d'importance à l'établissement de régimes de travail en milieu carcéral pour
amener les détenus à acquérir des aptitudes professionnelles. Cette notion jouit
d'un vaste appui et repose sur une longue tradition, mais il s'est révélé de plus
en plus difficile ces dernières années de maintenir des programmes efficaces de travail
pour les délinquants.
La valeur du travail dans les programmes modernes de réadaptation fait toujours l'objet de
débats, au même titre que les moyens de gérer le travail en milieu
carcéral.
La mise au travail des détenus est une tradition qui remonte aussi loin que
l'incarcération des contrevenants. En fait, il est fort possible qu'une équipe de
détenus ait extrait les pierres qui ont servi à construire le premier pénitencier
du Canada.
Lorsque le Service des pénitenciers a vu le jour, le travail était le fondement
même du régime carcéral. Il était indispensable au fonctionnement des
établissements correctionnels et faisait partie intégrante de la peine imposée au
délinquant.
Depuis 50 ans, le travail accompli par les détenus perd progressivement de son importance. Cette
évolution est attribuable à des raisons nombreuses et variées, mais qu'on peut
toutefois grouper en trois catégories:
-
l'automatisation croissante qu'a connue la société ne s'est pas étendue aux
établissements pénitentiaires;
-
les programmes correctionnels modernes ont réduit le besoin d'inclure le travail parmi les
activités des détenus;
-
le travail n'est guère valorisé dans les pratiques opérationnelles nouvelles.
L'évolution du travail accompli par les délinquants Au siècle dernier,
l'agriculture, la transformation des aliments et les autres branches d'activité
nécessaires au fonctionnement d'un pénitencier n'étaient guère
mécanisées. Les tâches à accomplir exigeaient des habiletés minimales
que les détenus pouvaient facilement acquérir.
Comme le personnel pénitentiaire était peu nombreux, il fallait compter sur les
détenus pour les tâches matérielles. En outre, les pénitenciers canadiens
étant relativement petits, les détenus pouvaient dans une grande proportion être
occupés à assurer la vie de l'établissement.
Des innovations techniques ont depuis vu le jour dans tous les domaines qui sont de grands secteurs
d'emploi pour les détenus. Toutefois, vu la nécessité d'occuper ces derniers, ces
innovations ont été plus lentes à toucher les pénitenciers. Les emplois
exercés par les détenus en sont donc venus à ressembler de moins en moins aux
emplois équivalents dans la collectivité.
Ce fossé entre le travail accompli dans la collectivité et le travail accompli en
établissement s'est creusé avec l'augmentation de la population carcérale.
Malheureusement, celle-ci a augmenté beaucoup plus rapidement au cours des 25 dernières
années que le nombre d'emplois pouvant être offerts dans les pénitenciers. Le
travail qui était auparavant accompli par un détenu doit maintenant être
réparti entre plusieurs travailleurs pour prévenir le chômage au sein de la
population carcérale.
Deux moyens peuvent être employés à cette fin. Les surveillants peuvent accepter un
nombre de travailleurs supérieur à celui dont ils ont besoin, puis imposer
l'oisiveté en milieu de travail (on dit aux travailleurs de rester sur place, mais sans
déranger), ou encore on peut redéfinir les tâches à accomplir (p. ex., en
confiant à chaque préposé au nettoyage un secteur plus petit). Résultat: la
productivité d'un détenu ne correspond qu'à une fraction de celle actuellement
attendue du travailleur canadien.
La transformation la plus profonde survenue au XXe siècle dans la politique correctionnelle
s'est produite au cours des 25 dernières années. Le Service a fait des progrès
considérables dans sa compréhension des facteurs qui influent sur la criminalité et
des programmes les plus efficaces pour y remédier. Toutefois, les programmes correctionnels ont
eu une incidence négative imprévue sur le travail des détenus.
Ce n'est que tout récemment qu'on a tenté de déterminer l'incidence des programmes
de travail sur la réadaptation des détenus et la manière dont le travail devait
être organisé pour produire des résultats appréciables sur ce plan. De ce
fait, le travail a été souvent considéré comme ne jouant qu'un faible
rôle du point de vue correctionnel.
Sur le plan opérationnel, cette façon de penser a eu pour effet que les
délinquants susceptibles de bénéficier d'un type de travail donné n'ont pas
été affectés à la tâche voulue, en plus de donner lieu à
d'autres pratiques qui incitent les délinquants à penser que leur travail n'est
guère important.
Les changements survenus sur le plan opérationnel ont aussi eu pour effet de minimiser
l'importance du travail accompli par les détenus. A mesure que des ressources plus importantes
étaient affectées au système correctionnel, l'effectif des établissements a
été augmenté de façon à assurer la prestation des services (avec le
moins de perturbation possible) même si aucun détenu n'était disponible.
L'accroissement de l'effectif a donc réduit les possibilités de travail des
délinquants. Il a aussi permis d'augmenter la rotation des détenus entre les programmes,
ce qui a déstabilisé un grand nombre de secteurs de travail et a empêché les
détenus de rester assez longtemps à la même place et pouvoir ainsi en tirer des
bénéfices.
En outre, les employés sont maintenant plus portés à considérer les
détenus comme irresponsables, paresseux et inattentifs, et à ne les croire en mesure
d'accomplir que des tâches minimales.
Ces épithètes traduisent peut-être l'évolution du profil de la population
carcérale, mais peut-être aussi la réaction des détenus au fait que presque
tout le travail accompli en établissement est inutile, peu stimulant et
dévalorisé.
Malgré tout, le travail peut avoir un sens et contribuer à la réadaptation du
délinquant. Le défi que nous devons relever consiste à intégrer les
connaissances nouvellement acquises dans ce domaine à un programme de changement. Les
éléments clés mis en lumière par la recherche peuvent et doivent constituer
la charpente de nouveaux programmes de travail efficaces en milieu carcéral.
Le travail comme moyen de réadaptation Il faut absolument redonner au travail la place qui lui
revient dans les programmes correctionnels. Dans des circonstances propices, le travail accompli en
prison favorise la réinsertion sociale des délinquants. Il faut donc diffuser largement
parmi le personnel les résultats des travaux de recherche sur le travail des détenus et le
rendement après la mise en liberté. Les employés doivent cesser de
considérer le travail accompli par les détenus simplement comme un moyen d'occuper ces
derniers. Ils doivent recommander des tâches dans le cadre des plans correctionnels et suivre le
rendement au travail des détenus. Mais pour cela, ils doivent être convaincus de la valeur
du travail accompli en établissement comme moyen de réadaptation.
La distinction entre emploi véritable et travaux ponctuels À court terme, il ne sera
peut-être pas possible d'éliminer les travaux ponctuels. Mais nous devons cesser de
considérer comme un emploi une tâche de nettoyage de 15 minutes. Ce genre de travail ne
devrait pas être assimilé à un emploi réel, ni donner droit aux mêmes
avantages.
Cela suppose également une réévaluation des emplois des détenus, une
définition des exigences de chaque poste et l'établissement de délais
d'exécution pour chaque tâche. Il faudrait également établir et utiliser des
repères pour faire la relation entre le travail accompli en milieu carcéral et des
tâches similaires à l'extérieur. Il s'agirait, pour cela, de déterminer le
nombre d'heures que les employés et les détenus doivent consacrer à la production
d'un résultat donné et de comparer la productivité des détenus à
celle des travailleurs équivalents dans la société.
Le travail et le plan correctionnel Le travail doit être considéré comme une
situation sociale complexe et ne doit pas être inscrit au plan correctionnel d'un
délinquant avant qu'il ait comblé certaines de ses lacunes sur les plans personnel et
interpersonnel.
La rémunération doit aussi être établie de manière à inciter
les délinquants à acquérir des compétences: la motivation est une condition
sine qua non de la réussite. Au début des années 1970, on a par exemple mis
en place, dans un pénitencier canadien, une installation d'entrée de données pour
laquelle on avait besoin de détenus sachant se servir d'un clavier. Pour les emplois
d'introduction de données les mieux rémunérés, on exigeait une vitesse de 35
mots à la minute. Les détenus désireux d'obtenir ces emplois mettaient la
moitié du temps ordinairement exigé pour achever le cours de dactylographie offert dans
l'établissement afin de pouvoir accéder à une meilleure
rémunération.
Nous devons tirer des leçons de cette expérience. Il faut établir des
préalables pour les emplois les mieux rémunérés comme cela se fait dans la
société, c'est-à-dire laisser la perspective de gains accrus inciter les
délinquants à progresser dans leurs plans de programmes.
Maximiser l'impact Travailler, c'est apprendre en accomplissant quelque chose. Pour être
valorisant, le travail doit avoir une certaine durée (d'après les recherches, la
durée minimale est de six mois). Il faut donc faire bien comprendre aux détenus
l'engagement que le travail représente et souligner cet aspect dans les plans de programmes et
les rapports sur l'évolution des cas.
Rétroaction Il faut constamment faire aux détenus travailleurs des commentaires au sujet
de leur rendement pour les sensibiliser aux comportements clés observés par
l'équipe de gestion des cas. Il faut également leur communiquer des observations sur des
aspects fondamentaux de l'employabilité telle qu'elle est définie par les employeurs
canadiens.
Un outil de rétroaction a été mis au point par des surveillants d'ateliers
industriels dans le cadre d'un programme destiné à accroître l'incidence du travail
sur les délinquants. Cet instrument novateur offre de nombreuses possibilités: il permet
aux surveillants de communiquer leurs attentes en termes simples, de juger le rendement en fonction de
comportements observables et de faire des commentaires clairs. Ce système devrait être
largement appliqué.
Surveillants Les surveillants en milieu de travail doivent être considérés comme
des intervenants importants au sein de l'équipe correctionnelle. Non seulement doivent-ils
constamment se perfectionner dans leur domaine de spécialisation, mais ils devraient
également recevoir une formation pour améliorer leur leadership. Il est malheureux que les
personnes qui
passent le plus de temps avec les détenus soient souvent celles qui reçoivent le moins de
formation.
Nombre d'emplois Nous devons trouver d'autres moyens de créer des emplois pour les
détenus. Il faut, pour cela, accéder au marché du travail extérieur,
c'est-à-dire aux secteurs public et privé.
Vu la croissance de la population carcérale, nous devons conquérir des marchés qui
nous permettront d'employer de façon productive les détenus. Pour chaque emploi de
détenu, il faut une part du marché d'environ 35 000 $.
Un gros effort doit aussi être accompli sur le plan des coûts. Les établissements
doivent s'adapter aux conditions du marché, dont ils sont isolés depuis 25 ans. Ce
virement entraînera des perturbations et, dans bien des cas, une transformation des pratiques
établies des établissements.
Enfin, le Service doit se fixer comme objectif global d'employer au moins 20 % des détenus dans
ses ateliers industriels et ses exploitations agricoles.
Programmes de transition et services de soutien Les habiletés et l'expérience acquises ne
serviront pas à grand-chose si après sa mise en liberté, le délinquant ne
parvient pas à surmonter les obstacles qui l'empêchent d'obtenir un emploi. Le
marché du travail peut être source de confusion et même d'angoisse pour une personne
n'ayant guère d'expérience. Nous devons par conséquent offrir des services de
soutien (s'il y a lieu) pour aider les délinquants à réintégrer la
société.
Le mot de la fin... Le travail en milieu carcéral est arrivé à un tournant.
Certaines recherches très convaincantes nous amènent à repenser son rôle.
Nous pouvons revitaliser et repositionner le travail accompli par les délinquants pour en faire
une forme précieuse d'intervention correctionnelle.
Sachant que des programmes de travail bien conçus et bien exécutés peuvent
favoriser la réinsertion sociale des délinquants, nous avons le devoir d'agir. Cela nous
obligera à rompre avec des pratiques qui ont fait partie intégrante de notre environnement
professionnel depuis que nous avons commencé à travailler dans le milieu correctionnel.
Mais c'est un effort nécessaire, et dont il y a beaucoup à attendre.
(1)Troisème étage. 340, avenue Laurier ouest, Ottawa (Ontario)
K1A 0P9.