La santé mentale et les troubles psychosexuels chez les délinquants sexuels sous
responsabilité fédérale
En 1989, le Service correctionnel du Canada a réalisé une enquête sur la
santé mentale afin d'estimer la prévalence, la nature et la gravité des troubles
mentaux au sein de la population carcérale sous responsabilité fédérale. On
a ainsi pu déterminer qu'un quart environ des délinquants avaient fait l'objet d'un
diagnostic de trouble mental
(2).
La plupart des études sur les troubles mentaux des délinquants sexuels ont porté
surtout sur les caractéristiques de la personnalité et le comportement sexuel. On a par
exemple démontré l'existence, parmi la population des délinquants sexuels, d'un
taux élevé de violence sexuelle subie dans l'enfance
(3), d'attitudes sexuelles
anormales chez les parents
(4) et d'antécédents de séduction par la
mère
(5). Par contre, on constate un manque de recherches comparant les
délinquants sexuels et les autres délinquants quant aux diagnostics de troubles
mentaux.
La pénurie de données de recherche sur ce sujet nous a incités à mener
notre propre étude, dont nous présentons les résultats dans cet article. Il
s'agissait, en utilisant les évaluations psychiatriques et psychologiques tirées des
dossiers des détenus, de déterminer s'il existe ou non une différence significative
entre les délinquants sexuels et les autres délinquants quant à la
prévalence des diagnostics de troubles mentaux
(6).
Méthodologie
La recherche a porté sur 80 délinquants, tous incarcérés au Québec
dans un établissement à sécurité moyenne du Service correctionnel du Canada
ñ 40 pour avoir commis des infractions sexuelles et 40 pour avoir commis d'autres types
d'infractions.
Un questionnaire structuré a été élaboré afin de recueillir des
renseignements sur diverses variables des antécédents figurant dans les dossiers des
détenus. Ces variables incluaient des facteurs démographiques (p. ex., l'âge,
l'état matrimonial et la durée de l'incarcération), les antécédents
criminels (infractions passées et infraction à l'origine de la peine actuelle) et les
antécédents psychiatriques (évaluations psychiatriques et psychologiques
antérieures).
La Liste de contrôle de la psychopathie de Hare a été utilisée pour
chaque sujet. Dans tous les cas, on s'est efforcé de recueillir une information permettant de
comparer le groupe des délinquants sexuels et celui des autres délinquants sous cinq
grands aspects :
-
le taux de diagnostics de troubles mentaux;
-
le taux de diagnostics mixtes directement liés à des troubles sexuels;
-
le taux de diagnostics liés directement à des troubles sexuels;
-
les scores obtenus selon la Liste de contrôle de la psychopathie de Hare;
-
les condamnations antérieures.
Résultats
Dans le groupe des délinquants sexuels, 18 délinquants s'en étaient pris à
une femme adulte; neuf, à une fillette; sept, à un jeune garçon et à une
fillette; deux, à une femme et à une fillette; un, à son propre enfant.
La plupart des délinquants des deux groupes purgeaient leur deuxième peine dans un
établissement fédéral. C'était le cas de 93 % des délinquants sexuels
(83 % d'entre eux pour une infraction sexuelle), et de 97,5 % des autres délinquants (aucun de
ceux-ci n'avait d'antécédents d'infractions sexuelles).
Les deux groupes ont d'abord été comparés pour ce qui est des diagnostics de
troubles mentaux. Le dossier d'environ 65 % des délinquants sexuels faisait mention d'un tel
diagnostic, alors que la proportion n'était que de 30 % pour les autres délinquants. Cette
différence était statistiquement significative (p < 0,05).
Toutefois, un nombre non négligeable de diagnostics (p. ex., «personnalité
primitive» ou «personnalité immature») semblaient sans rapport avec la
terminologie du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Ces diagnostics douteux
étaient plus fréquents dans le groupe des délinquants sexuels : 38,5 % des
diagnostics établis pour les membres de ce groupe ne correspondaient à aucune
catégorie du manuel, contre 25 % des diagnostics établis pour les autres
délinquants. Après élimination de ces diagnostics non valables, on ne constatait
pas de différence significative entre les deux groupes quant aux diagnostics de troubles
mentaux.
Dans chaque groupe, quelques délinquants avaient fait l'objet de diagnostics mixtes. Dans ce cas
également, les diagnostics ne correspondaient pas nécessairement à des
catégories établies. Les diagnostics mixtes établis pour deux délinquants
sexuels et pour un délinquant de l'autre groupe étaient douteux.
Il est à noter qu'un diagnostic lié directement à la nature de l'infraction
sexuelle n'a été établi que pour 12,5 % des délinquants sexuels chez qui on
a diagnostiqué un trouble mental.
Nous avons également comparé les scores obtenus par les deux groupes selon la Liste de
contrôle de la psychopathie de Hare. Le score moyen était de 16,4 (la gamme allant de 3
à 30) pour le groupe des délinquants sexuels, alors qu'il était de 16,6 pour
l'autre groupe (la gamme allant de 3 à 26). Cette différence n'était pas
significative.
Analyse
Le taux de diagnostics de troubles mentaux était plus de deux fois plus élevé chez
les délinquants sexuels que chez les autres délinquants (65 % contre 30 %). Cette
différence est statistiquement significative. Toutefois, seulement 62 % des diagnostics
établis à l'égard des délinquants sexuels et 75 % de ceux qui avaient
été établis à l'égard des autres délinquants étaient en
accord avec le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.
Ce manque de conformité avec les catégories distinguées dans le manuel pourrait
s'expliquer en partie par l'attitude des spécialistes quant à l'utilisation de ce
document. Il est aussi possible que les critères de diagnostic énoncés dans le
manuel ne soient pas toujours bien compris.
Toutefois, des diagnostics douteux peuvent avoir des conséquences négatives quant
à la communication de l'information. Le fait de déterminer la présence d'une
psychopathologie d'une manière qui risque de ne pas être clairement comprise par les autres
cliniciens peut limiter le choix des méthodes de traitement requises pour les délinquants.
Les services correctionnels devraient donc fermement déconseiller l'établissement de
diagnostics non conformes au Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.
Quant aux troubles psychosexuels, les résultats révèlent que ceux-ci ne sont pas
plus fréquents chez les délinquants sexuels que chez les autres délinquants. Si
l'on se fonde sur les résultats de l'enquête sur la santé mentale du Service, cela
signifierait que l'incidence de troubles psychosexuels, établie à environ 25 %, s'applique
à l'ensemble de la population carcérale.
(1)1851, rue Sherbrooke est, pièce 704, Montréal (Québec) H2K 4L5.
(2)MOTIUK, L. L. et PORPORINO F. J., La prévalence, la nature et la gravité
des problèmes de santé mentale par les détenus dans les pénitenciers
fédéraux du Canada, Ottawa, Service correctionnel du Canada, 1991.
(3)FINKLEHOR, D., Child Sexual Abuse: New Theory and Research, New York, Free Press,
1984. Voir également GOLDSTEIN, M. et coll., «Experience with pornography: Rapists,
pedophiles, homosexuals, transsexuals and controls», Archives of Sexual Behaviour, vol. 1,
1971, p. 1-15; et aussi GROTH, A. N., Men Who Rape: The Psychology of the Offender, New York,
Plenum, 1979.
(4)KARPMAN, B., The Sexual Offender and his Offenses: Etiology, Pathology and
Treatment, New York, Julian Press, 1954.
(5)FISCHER, G. et RIVLIN, E., «Psychological needs of rapists», British
Journal of Criminology, no 11, 1971, p. 182-185.
(6)Les troubles psychosexuels ont été diagnostiqués au moyen du
DSM-III-R. Voir AMERICAN PSYCHIATRIC ASSOCIATION, Manuel diagnostique et statistique des troubles
mentaux, 3e édition [révisée], Masson, 1989 pour la traduction
française. Le questionnaire de la Liste de contrôle de la psychopathie de Hare a
également été utilisé.