Les domaines de besoins du délinquant : « fréquentations et interactions sociales »
Dans cet article, nous exposons les conclusions d'une analyse descriptive et d'une méta-analyse quantitative qui nous ont permis d'examiner dans quelle mesure le domaine des fréquentations et des interactions sociales contribue à la prévision de la récidive. La méta-analyse est une technique statistique qui regroupe les conclusions de plusieurs études. Les résultats de chaque étude sont convertis en une mesure commune, appelée taille d'effet (p. ex. un coefficient de corrélation r de Pearson), afin de faciliter la comparaison. Bien qu'on puisse utiliser des tailles d'effet pondérées ou non pondérées, les tailles pondérées sont généralement considérées comme plus exactes parce qu'elles ajustent l'importance de la corrélation en fonction de la taille de l'échantillon.
Trente-cinq études ont produit 75 tailles d'effet en rapport avec la récidive. Le domaine des fréquentations et des interactions sociales a généré une taille d'effet moyenne de r = 0,18, ce qui confirme les résultats d'une méta-analyse2 antérieure qui avaient indiqué que ce domaine est l'un des prédicteurs les plus déterminants de la récidive. Trois éléments ont été examinés dans ce domaine : la fréquentation de criminels s'est avérée le prédicteur le plus déterminant, suivi des quartiers à taux élevé de criminalité (taux de criminalité dans le milieu de socialisation) et de la criminalité dans la famille (implication des parents ou des frères et soeurs dans le crime). En outre, l'examen des ouvrages publiés nous a permis de trouver d'autres instruments qui pourraient s'avérer utiles pour la révision du Système d'identification et d'analyse des besoins des détenus (SIABD). Nous formulons aussi des recommandations en vue d'améliorer le domaine des fréquentations et des interactions sociales du SIABD.
La littérature traitant de la criminologie est unanime pour dire que la fréquentation de pairs antisociaux est un facteur déterminant dans l'adoption de comportements criminels et dans la prévision de la récidive3. Dans les ouvrages sur le développement, on retrouve des preuves que la délinquance grave à l'adolescence est liée aux relations sociales4. Des méta-analyses sur la prévision de la délinquance ont confirmé ce fait5.
Toutefois, les conséquences de la fréquentation de criminels par les délinquants adultes ont été relativement négligées. Cette situation est étonnante, puisque des études ont conclu que les relations avec des criminels constituent l'un des problèmes les plus présents chez les délinquants adultes6. De plus, une méta-analyse effectuée récemment sur les prédicteurs de la récidive chez les délinquants adultes a révélé que le domaine des fréquentations et des interactions sociales était sous-représenté par rapport à d'autres prédicteurs. Le plus important, toutefois, c'est que ce domaine s'est avéré l'un des prédicteurs les plus déterminants de la récidive7.
Il semble opportun de procéder à une réévaluation de la validité prédictive de ce concept, compte tenu de la révision du SIABD. Par conséquent, voici les trois objectifs de cette étude : réexaminer une méta-analyse effectuée récemment sur la validité prédictive du domaine des fréquentations et des interactions sociales; élargir l'étendue de ce domaine en recherchant d'autres prédicteurs valides que la fréquentation de criminels; examiner les ouvrages sur les tests psychologiques pour voir s'il y a des outils psychométriques récents qui mesurent le domaine des fréquentations et des interactions sociales.
MéthodologieNous avons fait une recherche pour trouver les études pertinentes publiées entre janvier 1994 et décembre 1997. Ces études ont été ajoutées à la base de données ayant servi à la méta-analyse de 19968.
Seules les études qui répondaient aux critères suivants ont été retenues :
En outre, nous avons exclus les études sur les traitements qui avaient pour objectif de changer les attitudes ou les comportements du délinquant.
Nous avons enregistré des caractéristiques de l'échantillon comme l'âge, le sexe, la race, le type de délinquant, le niveau de risque à l'admission et les antécédents de violence pour chaque étude.
RésultatsNous avons repéré 35 études que nous avons jugées valables pour la méta-analyse qui a généré 75 tailles d'effet entre le prédicteur de la fréquentation de criminels et la récidive. Nous avons relevé trois catégories de prédicteurs dans le domaine des fréquentations : compagnons, quartiers à taux élevé de criminalité et criminalité dans la famille. Le facteur &laqno; compagnons » a été mesuré par le sous-ensemble &laqno; associés » de l'Inventaire du niveau de surveillance-révisé (LSI-R)9 ou par d'autres variables mesurant les connaissances et amis criminels ou l'identification aux criminels. Le facteur &laqno; quartiers à taux élevé de criminalité » a permis d'évaluer le taux de criminalité dans le milieu de socialisation du délinquant. Le facteur &laqno; criminalité dans la famille » a permis d'évaluer si le délinquant vivait avec des parents ou des frères et soeurs impliqués dans le crime.
Pour les variables pour lesquelles au moins 50 % des études fournissaient des renseignements sur les caractéristiques de l'échantillon et de l'étude, les résultats ont été les suivants : a) 97 % des tailles d'effet provenaient d'échantillons composés d'hommes ou d'échantillons mixtes; b) 71 % étaient associées à des échantillons composés d'adultes ou à des échantillons mixtes composés d'adultes et de jeunes; c) 69 % étaient associées à des sujets présentant des niveaux de risque différents; d) moins de 5 % étaient associées à des délinquants qui avaient des antécédents de violence ou d'infraction sexuelle.
Dans les études ayant servi à la méta-analyse, on avait utilisé une période de suivi d'au moins deux ans, on avait défini la récidive comme la condamnation ou l'incarcération ou les deux, et on avait utilisé comme critère la récidive sans violence.
Comme on le voit au Tableau 1, 75 tailles d'effet fondées sur 39 676 délinquants ont généré un coefficient r statistiquement significatif de 0,18 entre les fréquentations et la récidive. Les &laqno; compagnons » ont produit la plus forte relation (Mr = 0,19), suivi de la &laqno; criminalité dans la famille » (Mr = 0,17) et des &laqno; quartiers à taux élevé de criminalité »(Mr = 0,12). L'intervalle de confiance de 95 % pour les &laqno; compagnons »(Mz+) vient renforcer cette conclusion, car il n'y a pas de chevauchement avec les &laqno; quartiers à taux élevé de criminalité » ou &laqno; criminalité dans la famille ».
Des analyses supplémentaires ont montré que le sexe, l'âge, le niveau de risque et la rigueur méthodologique n'avaient pas influencé les résultats.
Tableau 1

Protocoles d'évaluation
Outre l'INS-R et le SIABD, l'examen a permis de recenser cinq autres instruments de mesure servant à évaluer le domaine des fréquentations de criminels. Chaque instrument contient des éléments qui pourraient s'avérer utiles pour la révision du SIABD. Il s'agit du Questionnaire sur le mode de vie et la socialisation criminels (Criminal Socialization and Lifestyle Questionnaire)10, de l'Inventaire d'évaluation du réseau social (Social Network Rating Scheme)11, du Questionnaire d'évaluation des associations différentielles (Differential Association Questionnaire)12, des Indices d'exposition à des déviances dans la famille et parmi les pairs (l'Exposure to Family and Peer Deviance Indices)13 et de l'Indice des contacts sociaux (Index of Social Contacts)14.
AnalyseLes résultats de notre étude confirment que le domaine des fréquentations et des interactions sociales, en particulier les &laqno; compagnons », est l'un des prédicteurs les plus déterminants de la récidive. Toutefois, sa capacité de prévoir la récidive pour les échantillons de délinquantes et de délinquants autochtones n'a pas été démontrée de façon concluante. Certains allèguent que de nombreux prédicteurs de la récidive sont semblables chez les femmes et les hommes adultes15, malgré le manque de preuves. Deux études ont montré que les compagnons constituent un prédicteur de la récidive aussi bien pour les délinquants autochtones que pour les délinquants non-autochtones16.
Nous avons pris une décision quelque peu discutable en incluant dans le domaine des fréquentations les quartiers à taux élevé de criminalité et la criminalité dans la famille, et nous admettons que les quartiers à taux élevé de criminalité est une faible approximation du concept de la fréquentation de criminels. Cette catégorie ne comprenait que six tailles d'effet et la taille d'effet pondérée moyenne était fortement biaisée par une étude qui portait sur un grand échantillon et qui a mesuré l'incidence du milieu urbain par rapport au milieu rural.
L'autre catégorie, la criminalité dans la famille, est habituellement classée comme un prédicteur du domaine de la &laqno; famille ». Néanmoins, les relations avec des parents ou des frères et soeurs qui ont des activités criminelles constituent une forme d'interaction sociale avec des criminels qui peut avoir des conséquences de longue durée. L'importance de cette variable prédictive était comparable à celle des compagnons dans le cas du coefficient r non pondéré seulement.
RecommandationsEn plus d'avoir comme objectif d'augmenterla base de connaissances sur le prédicteur des fréquentations, nous voulions aussi formuler des recommandations en vue de la révision du SIABD. Cet instrument comporte 11 énoncés dans le domaine des fréquentations et des interactions sociales, qui est divisé en deux composantes principales : les liens et les relations interpersonnelles. La base de données de la méta-analyse de notre étude était peu étendue et le nombre d'éléments dans chaque catégorie était limité. Par conséquent, certaines des recommandations qui suivent sont basées sur l'expérience clinique des auteurs.
Comme le prédicteur de la catégorie des compagnons est associé à une forte validité empirique, on devrait continuer à utiliser les énoncés qui sont dans la catégorie des liens. On peut cependant se demander si les sept éléments sont nécessaires. Par exemple, la section des compagnons de l'INS-R comporte seulement quatre énoncés qui offrent une validité prédictive adéquate dans la méta-analyse. On pourrait également adapter certains éléments de l'Inventaire d'évaluation du réseau social. Les scores de &laqno; densité » des domaines des fréquentations, du respect, de la contribution et du soutien affectif de cet instrument sont particulièrement intéressants. On devrait tout au moins mettre cet Inventaire à l'essai dans le système. On pourrait ainsi obtenir des valeurs de validité prédictive satisfaisantes.
Une autre possibilité serait que l'élément &laqno; liens » du SIABD évalue les changements dans les habitudes de socialisation du délinquant pendant qu'il est dans la collectivité. S'il est possible d'obtenir ce genre de renseignements, il serait également utile de poser une question additionnelle sur les habitudes de socialisation qu'avaient le délinquant en prison avant sa mise en liberté.
Il n'est pas certain qu'on devrait inclure dans le SIABD des énoncés sur la criminalité dans la famille dans le cadre du domaine des fréquentations et des interactions sociales. Il y a déjà un énoncé de cette nature dans le domaine des relations conjugales et familiales. De plus, la question qui a été posée dans notre méta-analyse portait sur le passé lointain du délinquant, alors que les éléments du domaine des fréquentations et des interactions sociales du SIABD concernent le présent. On pourrait poser la question au présent et la faire porter aussi sur le taux d'infractions des membres de la famille et l'importance de leur implication dans des activités illégales.
Si l'on inclut une question sur les quartiers à taux élevé de criminalité, on pourrait la formuler en fonction de la perception qu'a le délinquant des problèmes de criminalité dans son milieu.
Nous croyons que les quatre éléments de la composante principale &laqno; relations interpersonnelles » du SIABD posent un problème. Notre méta-analyse n'a trouvé aucun prédicteur qui couvrait ces quatre éléments. Ces derniers peuvent très bien appartenir au domaine de la vie personnelle, ou peut-être que les relations interpersonnelles devraient devenir un domaine à part entière.
Malgré ces limites, notre méta-analyse confirme que l'élément &laqno; liens » du domaine des fréquentations et des relations interpersonnelles est une partie très importante du SIABD.
1. C. P. 5050, Saint John, N.-B. E2L 4L5
2. GENDREAU, P., LITTLE, T. et GOGGIN, C. &laqno; A meta-analysis of the predictors of adult offender recidivism: What works! », Criminology, Vol. 34, 1996, p. 575607.
3. ANDREWS, D. A. et BONTA, J. The Psychology of Criminal Conduct, Cincinnati, OH : Anderson, 1994. Voir aussi GENDREAU, LITTLE et GOGGIN, &laqno; A meta-analysis of the predictors of adult offender recidivism: What works! »
4. MOFFITT, T. E. &laqno; Adolescence-limited and life-course-persistent offending: A complementary pair of developmental theories », Developmental Theories of Crime and Delinquency, T. P. Thornberry, Ed., New Brunswick, NJ: Transaction Publishers, 1997, p. 1154.
5. LIPSEY, M. S. et DERZON, J. H. &laqno; Predictors of violent or serious delinquency in adolescence and early adulthood: A synthesis of longitudinal research », document préparé pour le Study Group on Serious and Violent Juvenile Offenders de l'OJJDP, mars 1997; voir aussi SIMOURD, L. et ANDREWS, D. A., &laqno; Délinquance chez les hommes, délinquance chez les femmes - corrélation », Forum - Recherche sur l'actualité correctionnelle, vol. 6, no 1, 1994, p. 2631.
6. MOTIUK, L. L. &laqno; Système de classification des programmes correctionnels : processus d'évaluation initiale des délinquants », Forum, Recherche sur l'actualité correctionnelle, vol. 9, no 1, 1997, p. 1822.
7 & 8. GENDREAU, LITTLE et GOGGIN, &laqno; A meta-analysis of the predictors of adult offender recidivism: What works! »
9. ANDREWS, D. A. et BONTA, J., LSI-R: The Level of Service Inventory--Revised, Toronto (ONTARIO), Multi-Health Systems Inc., 1995.
10. ZAMBLE, E, CONROY, P. et BROWN, S. L. &laqno; The criminal socialization questionnaire (CSQ) », test inédit, Kingston (Ontario), Queen's University, 1997.
11. BROWN, S. L. &laqno; The social network rating scheme (SNRS) », test inédit, Kingston (Ontario), Queen's University, 1997.
12. JENSEN, G. F. &laqno; Parents, peers, and delinquent action: A test of the differential association perspective », American Journal of Sociology, vol. 78, 1972, p. 562575.
13. SEVERY, L. J. &laqno; Exposure to deviance committed by valued peer group and family members », Journal of Research in Crime and Delinquency, vol. 10, 1973, p. 3546.
14. ARNOLD, W. R. &laqno; A functional explanation of recidivism », Journal of Criminal Law, Criminology, and Police Science, vol. 56, 1965, p. 210220.
15. GENDREAU, P., GOGGIN, C. et PAPAROZZI, M. &laqno; Principles of effective assessment for community corrections », Federal Probation, vol. 60, 1996, p. 6470.
16. BONTA, J. &laqno; Native inmates: Institutional response, risk, and needs », Revue canadienne de criminologie, vol. 31, 1989, p. 4961. Voir aussi BONTA, J., LAPRAIRIE, C. et WALLACE-CAPRETTA, S. &laqno; Risk prediction and re-offending: Aboriginal and non-Aboriginal offenders », Revue canadienne de criminologie, vol. 39, 1997, p. 127144.